36/ Avant-garde

11 minutes de lecture

 Les rayons lumineux éblouissent Carseb depuis qu’ils sont entrés dans le désert. Ils vont vers l’ouest, le cœur du désert. Le soleil se lève devant leurs yeux. Les deux amis avancent tant bien que mal, montant et descendant les dunes. Souvent, Fitz perd l’équilibre, dans les pentes raides de sable. le voleur essaye tant bien que mal de le rattraper, lui qui arrive à évoluer sans trop de peine. L’équilibre est son point fort, en plus, il a déjà été plusieurs fois dans Horarem.

 Il enseigne à Fitz ce qu’il sait pour l’aider à évoluer facilement. Faire des petits pas rapides, ne pas chercher à forcer mais accompagner le mouvement, privilégier les plaques de sable plus sombre…

 Ils parlent peu. Fitz garde son souffle pour avancer rapidement. Il n’a pas vraiment la tête à papoter de toute façon.

 Depuis maintenant deux heures qu’ils marchent, ils n’ont pas rencontré âme qui vive. Carseb a repéré trois traces qui trahissent la présence d’un vers pourpre dans les parages. Il n’en dit rien à son ami. Ce ne sont pas des tunnels comme ils veulent trouver. Cela ne sert à rien de lui donner de faux espoirs. Sans accès direct vers les profondeurs du désert, leur plan est voué à l’échec.

 A la cime de chaque dune, Carseb prend le temps d’observer les alentours. Il cherche un nuage de sable, une vague sombre, une forme étrange, quoique ce soit qui puisse trahir la présence des envahisseurs. Fitz pendant ce temps, prend de l’avance et commence à descendre la pente suivante. De cette manière, ils arrivent à peu près en même temps au sommet du prochain monticule.

 Une heure de marche s’écoule encore. Fitz est très fatigué, mais pas épuisé. Il se refuse à faire une pause, préférant s’assurer de bien attirer les démons.

 Au creux d’une dune, Fitz s’arrête. Tel un chien de chasse à l’arrêt, il tend l’oreille. Il perçoit un cri, poussé régulièrement. Il se retourne derechef, et enjoint son camarade à vite le rejoindre discrètement. Carseb remarque l’agitation de son ami et presse le pas.

 "Qu’y a-t-il ? Demande-t-il perplexe.

 - Tais-toi et écoute, chuchote Fitz. Je crois entendre un hurlement, tu as l’ouïe plus fine que moi…

 Il tend l’oreille à son tour. Il dégaine son arc et encoche une flèche.

 - Ça se rapproche. Très vite. Un seul cri, espérons que cette chose soit seule.

 Fitz dégaine, lui aussi, son marteau et se tient prêt au combat. Une ombre ne tarde pas à les survoler. Fine et rapide, la créature ressemble à un vautour, depuis le creux où ils sont. De là, impossible de dire clairement à quoi ressemble la bête, mais elle ne s’arrête pas. Elle disparaît, aussi vite qu’elle est apparue, derrière la dune qu’ils viennent de descendre. Pendant une poignée de secondes, les deux amis restent immobiles.

 - C’était un Vrock je pense…murmure le prêtre. Il correspond à la description faite par Thanis.

 - Je n’en suis pas sûr, il pouvait très bien s’agir d’un vautour, répond Carseb en haussant les épaules.

 - Tu es plus agile et discret, chuchote Fitz. Grimpe au sommet de la dune et dis-moi si ce… truc a disparu. Si elle s’avère être un démon ou diable, c’est que nous sommes allés trop loin et qu’il faut vite faire demi-tour. Hâte-toi, je vais garder le lapin pour ne pas t’encombrer.

 - Ça me va, j’y vais.

 Carseb se déleste du paquet. Une petite cage enveloppée de cuir pour que la bestiole soit dans le noir et ne s’agite pas. Il dépose le colis au pieds de Fitz et commence son ascension.

 Il veille à ne soulever aucun grain de sable. Il progresse de ce fait plus lentement, mais il arrive tout de même en moins de dix minutes au sommet de la dune. Régulièrement, il s’est retourné pour vérifier que la créature n’arrive pas dans son dos ou que Fitz ne se soit pas fait sournoisement attaqué.

 Arrivé à la cime, il se retourne immédiatement pour guetter la chose. Il ne la voit pas dans le ciel. Un rapide coup d’œil vers le bas lui indique que Fitz est en sécurité, le vautour a disparu. Il s’essuie le visage, la chaleur accablante le fait transpirer à grosses gouttes. Il balaye l’horizon du regard et vérifie devant lui.

 C’est la surprise et l’horreur. Impossible de s’y tromper, la vague d’envahisseur arrive droit sur eux.

 Pourquoi est-elle si proche ? Pourquoi ne l’a-t-il pas vu avant ?

Peut-être que cette dune est un peu plus haute que les autres et qu’elle cachait la vue... Ou peut-être que les démons progressent à une vitesse hallucinante.

 Dans ce cas-là, ils ne pourront jamais les distancer. Mais au moins, leur mission est un succès. Ils ne sont qu’à quelques dizaines de lieux de Katdefa et d’une forte concentration de vie. Les envahisseurs s’y jetteront sans réfléchir.

 En observant bien, Carseb parvient à confirmer les dires de Thanis. La troupe de guerre n’est pas homogène. Elle forme un groupe compact et dense à l’arrière-plan, mais un détachement évolue plus en avant. Certainement les éclaireurs, qui ouvrent la voie, distançant le reste du groupe.

 Soudainement, un voile semble se lever devant les yeux du demi-elfe. En face de lui, au pied de la descente de sable, un trou de vers.

C’est extraordinaire ! Si l’on attire le vers maintenant, et qu’il ne sort que dans une dizaine de minutes, il fera surface quand la horde ennemie sera à portée. Il s’y attaquera sans réfléchir, détruisant tout sur son passage, il pourrait même décimer l’avant garde, évitant ainsi à La Guilde un combat perdu d’avance. Nous ne sommes que deux, le vers sera obligatoirement attiré par une troupe de milliers de créatures, nous ne craindrons rien. C’est l’endroit rêvé.

 Le plan est parfait. Le lapin restera à l’entrée du tunnel, à l’ombre mais proche de la surface pour ne pas s’aventurer dans les entrailles du désert. Il attirera le vers pourpre.

 Ni une ni deux, abandonnant tout discrétion, le demi-elfe dévale la pente vers Fitz.

 Celui-ci, étonné d’une telle agitation resserre la prise sur son arme.

 - Fitz ! crie Carseb quand il arrive proche de lui. Un trou de vers ! derrière cette dune ! Et les démons aussi ! ils approchent, je les ai vu. Il faut vite déposer l’appât , c’est le moment idéal !

 Le visage du prêtre se voile à l’annonce du trou de vers. Il affiche une mine sombre qui rend le voleur perplexe. Qu’y a-t-il ? Il devrait sauter de joie, tout comme lui.

 - Notre mission, commence-t-il d’une petite voix, n’est qu’une demi-réussite. Nous avons attiré les envahisseurs, mais maintenant nous devons fuir.

 Il soulève le carré de cuir qui enveloppe la cage du Lapin.

 - Notre appât est mort, sans doute terrassé par la chaleur suffocante du désert…Son petit cœur n’as pas tenu le coup.

 Carseb sent comme un coup de poing dans l’estomac. Son plan est infaillible et se déroule au-delà de ses espérances. Quelle guigne ! Il jure et lance un coup de pied rageur dans le sable.

 - Nous devons rentrer au plus vite, encourage Fitz. Pour échapper à l’avant-garde qui nous tomberas dessus d’un moment à l’autre. Nous ne pouvons rien faire pour ce lapin, il nous faudra combattre…

 Carseb réfléchit, aussi vite qu’il le peut.

 - Non, dit-il fermement en serrant les poings. Non, nous tomberons tous à Katdefa, même face à l’avant-garde seule, c’est sûr et certain. Nous sommes trop peu, pas suffisamment entraînés et sous-équipés. Rentrer c’est signer notre arrêt de mort.

 - Ne dis pas ça, à cœur vaillant rien d’impossible ! Nous ferons face, Markal et Vrael nous viendront en aide.

 - Notre mission est de retarder les envahisseurs, et c’est ce que nous ferons. Fitz ! s’exclame-t-il comme se réveillant d’un cauchemar. Remontons là-haut. Attirons la créature qui nous a survolé ! On lui tombe dessus, on le ligote et on le balance dans le tunnel. Il essayera de se débattre et attirera le vers pourpre à coup sûr.

 - Comment l’emprisonneras-tu ?

 - J’ai toujours une corde de quelques mètres avec moi, ce ne sera pas un problème, dit-il assuré.

 Plus les secondes passent, plus il est convaincu que son plan marchera.

 - Tu as conscience que si nous attirons un Vrock, nous n’en attirerons certainement pas qu’un, reproche Fitz perplexe.

 - Et nous les combattrons. Au pire, ça fera du grabuge. Exactement ce que l’on veut. S’il faut mourir, ici ou là-bas…

 - Autant que nous mourrons en déchainant la fureur d’un vers pourpre, tu as raison, termine Fitz. Allons-y !

 Les deux amis se fixent dans les yeux, une paire de secondes.

 - Pour La Guilde, dit Fitz d’une voix grave.

 - Pour Markal et Vrael, ajoute Carseb.

 Ils s’élancent dans le sable à toute vitesse, sans essayer d’être discrets, bien au contraire. Ils soufflent et crient pour se donner du courage, de la force mais surtout pour attirer la créature. Carseb distance bien vite le prêtre, plus lent. Celui-ci a gardé son marteau en main, s’aidant de son arme comme d’une canne, pour progresser plus rapidement. Carseb arrive en haut de la dune, une cinquantaine de mètres devant Fitz. Il hurle à plein poumons en tournant sur lui-même, espérant attirer quelque chose qui pourrait servir d’appât.

 La tactique semble fonctionner, car la créature ailé fonce sur Carseb. Elle est à une centaine de mètres dans le ciel, estime le voleur, mais elle progresse à tout allure, en piquet. Le voleur dégaine son arc à une rapidité impressionnante et encoche une flèche. Il veut blesser la créature, pour la mettre hors d'état de nuire,  pas la tuer. Bien qu’il soit rapide, le monstre l’est encore plus. Il n’est maintenant plus qu’à une dizaine de mètres au-dessus du demi-elfe. Il tire sans sommation et atteint le Vrock – car c’est bien de cela qu’il s’agit, à n’en pas douter – dans le poitrail.

 La créature éructe, se tord dans les airs, mais continue sa folle course. En vol plané, l’aile gauche incapable de bouger, il s’écrase sur Carseb. Celui-ci n’a pas le temps de jeter son arc et tirer sa dague, le monstre est déjà sur lui. Dans un roulé boulé et un nuage de sable, une violente lutte s’engage entre les deux adversaires. Au corps à corps, Carseb n’est clairement pas dans son élément. Léger et sec, il ne fait pas le poids face à son imposant adversaire, dotée de griffes acérées. Rapidement, il se retrouve en position de faiblesse. Dans un brutal coup de rein, le Vrock prend l’avantage et retourne son adversaire. Le voleur se retrouve sur le dos. Le monstre resserre la prise autour de ses côtes, grâce à ses jambes squelettiques. Carseb est à sa merci. La patte griffue fait de l’ombre sur le visage du voleur en s’élevant vers le ciel. Elle va s’abattre sur son ventre, le lacérant à mort...

 - FIIIITZ !! hurle-t-il.

 Comme répondant à son appel, le marteau du prêtre s’abat sur la nuque du Vrock. La créature s’écroule sur Carseb.

 - Merde !! hurle le prêtre. Je l’ai tué ?

 - J’en ai bien l’impression, sors-moi de là, dit une voix étouffé sous les plumes du demi-vautour.

  Fitz jette son marteau, rageur. Il empoigne le Vrock à deux mains et l’envoie valser derrière lui.

 - Merci quand même, balbutie Carseb en se relevant.

 - Il n’y a plus âme qui vive aux alentours, qu’est-ce que j’ai fait ?! s’alarme le prêtre.

 - Tu m’as sauvé la vie, voilà ce que tu as fait, répond Carseb, catégorique. Ce démon m’aurait tué sans ton intervention. Tu aurais alors dû te battre seul contre lui, et l’issue aurait été la même. Tu l’aurais abattu, dans un coup d’une rare violence dont tu as le secret, explique-t-il en souriant faiblement. Donc tu n'as rien à te reprocher.

 - Epargne moi tes traits d’humour, les démons approchent, même moi je les vois, répond-il en mettant sa main en visière pour se protéger du soleil.

 - Plus de lapin, plus de démons pour appâter…Nous sommes bon pour rentrer la queue entre les jambes, conclu Carseb.

 - Tu l’as dit toi-même, nous mourrons sans l’aide du vers pourpre…

 Fitz tourne le dos à son interlocuteur, perdu.

 - Pas tous. Markal, Vrael et Draac’Vio sauront nous aider, il n'y a plus qu'à espérer... Nous avons tout tenté...

 - Mais quand ? Questionne le prêtre à mi-voix pour lui-même.

 - Nous devons y aller, vite, dit le voleur. Passe devant, je ferme la marche.

 Fitz se retourne vers son ami, l’air grave.

 - J’ai donné ma vie pour secourir celle des autres, déclare-t-il en souriant tristement. Ce n’est pas aujourd’hui que ça va changer.

 Il s’approche d’un pas vif et empoigne fermement Carseb aux épaules. Celui-ci n'a même pas le réflexe de bouger.

 - Ne m’empêche pas de faire ce que j’ai à faire. C’est de ma faute si ce Vrock est mort.

 Le demi-elfe comprend quelles sont les intentions de son ami. Il proteste, la gorge nouée. Une faible voix, comparé au cri qu’il aurait aimé pousser s’échappe de sa gorge.

 - Fitz, non ! qu’est-ce que tu fais ?!

 - Mon devoir...

 Le voleur tente de s’opposer et de reculer. Il plante ses jambes dans le sable, dans la ferme intention de ne pas bouger. Peine perdue, ses pieds ne touchent plus rien. Le prêtre soulève le demi-elfe et l’entraîne au bord de la dune. Il rue des quatre fers, se tord dans tous les sens, mais la prise du prêtre sur ses bras et trop forte.

 - Fitz non !!

 Cette fois, le cri est bien réel. Désespéré, désemparé et effrayé.

 - Ne m’empêche pas de mourir dignement. Embrasse Vrael de ma part quand tu la reverras...

 Fitz lance son ami dans les airs, en direction de la raide pente de sable. Carseb fait un vol plané de quelques mètres, accompagné d’un long cri de désespoir. Il chute lourdement dans le sable qui amortit sa chute. Ses doigts cherchent à agripper une prise, quelque chose pour l’arrêter. En vain, seul le sable s’écoule entre ses mains. Il dévale la pente jusqu’au creux de la dune. Il se relève et hurle le prénom de son ami.

 Sans arme et désespéré, de grosses larmes roulent sur ses joues. Elles brouillent sa vision et l’empêchent de voir clairement autour de lui.

Résigné, il s’élance sur la pente opposée à celle qu’il vient de dévaler.

--

 Fitz vient de lancer son ami dans la pente raide de sable. Il l’observe chuter et rouler-bouler. Il se relève péniblement dans la cuvette et hurle son nom. Le prêtre lève la main, dans un signe d’adieu, mais depuis le creux de la dune, Carseb ne paraît pas le voir.

 Il sourit tristement et tourne les talons. Il se dirige d’un pas lent vers son marteau, qui l’attends au sol. Il le ramasse et s’arrête, savourant le contact de l’acier dans sa paume...Une dernière fois.

 Puis, déterminé, il s’élance.

 En direction du trou de vers, il hurle.

 - POUR L'EMPIRE !

 Il s’enfonce dans les entrailles du désert, braillant à tue-tête.

--

 Carseb continue sa course effrénée depuis maintenant une quinzaine de minutes. Il ignore ses mollets qui le brûlent, son souffle court, son cœur au bord de l’explosion. Il veut mettre rapidement le plus de distance possible entre lui et son compagnon disparu. Sans se préoccuper du cap, il court comme un diable dans le désert et parcourt une distance faramineuse en peu de temps.

 Soudain, une explosion, suivi d’un cri guttural et puissant. Carseb s’arrête et se retourne. Il essuie ses larmes et ouvre grand les yeux. Devant lui, à plusieurs lieux de là, un vers pourpre se dresse à la verticale, dans une gerbe de sable. Comme une tour de vingt étages qui serait violette, les plaques de chitines qui lui recouvrent le corps réfléchissent les rayons du soleil.

 Il s’écrase, soulevant un large nuage de poussière et disparaît de la vue du voleur.

 - Fitz…Tu as réussis, murmure-t-il faiblement.

 Il essuie ses larmes, reprend sa course, à un rythme moins intense et plus régulier.

 Katdefa est encore loin.

Annotations

Vous aimez lire Samuel Pelletier ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0