37/ Le dernier bastion

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 Il est onze heures, estime Thanis, vu la position du soleil. Il prend une pause bien méritée de quelques minutes, au sommet de la tour. Depuis le départ de Fitz et Carseb, il n’a cessé de courir, pour s’assurer que tout est en place. C’est un comble, il est le mage de La Guilde, il n’a aucune expérience dans le combat rangé.

 Mais il est la plus haute figure d’autorité encore présente à Katdefa. Il prend donc son devoir très à cœur et se montre partout. En tant que membre fondateur, en étant au plus proche de tous, il espère inspirer un peu de vaillance et de courage dans le cœur de ses troupes.

 Il craint que le bruit ne se mette à courir que le conseil a abandonné La Guilde.

C’est faux pense-t-il, au contraire, ils prennent bien plus de risques que nous en ce moment. Mais comment le prouver ? Si La Guilde perd espoir, c'est terminé.

 Il s’emploie donc à occuper tout le monde, avoir une attention pour chacun, se montrer serviable et enjoué.

C’est une belle journée, pense-t-il en regardant le soleil parcourir le ciel bleu azur. Esperons que ce ne soit pas la dernière.

 Il s’interdit d’afficher une mine préoccupée, mais ici il est tout seul. Le vent léger vient chatouiller ses bras nus, il a relevé les manches de sa robe pour profiter de la chaleur des rayons. Cela suffit à lui arracher un sourire et le tire de ses sinistres pensées.

 Il repense à tout ce qu’il a vu durant sa matinée. Mentalement, il passe en revue tous les corps d’armée qu’ils ont mis en place.

D’abord, les hommes à pieds. Roland a fait du bon boulot.

 Il observe en contre bas. A l’orée de la forêt, en direction du désert les hommes s’affairent tel des fourmis à creuser et fabriquer des pièges.

Ils seront inutiles face aux créatures ailées qui fondront sur nous, mais au moins elles permettront de temporiser l’arrivée des troupes au sol. Je redoute des Erinye…Elles ne se téléportent pas, mais leur faculté de clignotement leur permet de parcourir à pieds de grandes distances très rapidement. Heureusement pour nous, ce sont de simples combattantes à pieds et à l’épée. Les hommes d’armes ne craignent donc pas d’attaque psychique.

 Il lève le regard en direction de la forêt. Il paraît ne rien s’y passer, mais il sait que Vahya et tous les druides de La Guilde l’arpentent en ce moment même.

J’espère qu’ils nous réservent de bonnes surprises. Les druides sont en général pacifiques, ou à la limite archer, mais ce ne sont pas des combattants. Vouloir leur dire quoi faire est peine perdue, ils agissent de leur propre volonté. Mais ils ont plus d’un tour dans leur sac, et nous combattrons sur leur terrain, dans la forêt !

 Un fracas tire Thanis de ses pensées. On aurait dit qu’un arbre vient de s’effondrer, craquant de tous les côtés.

Kozne et ses archers, sourie-t-il.

 Le jeune homme lui plait. Il est jeune mais ne se laisse pas faire. Effronté comme il l’était à son âge.

Ils s’affairent à ouvrir chaque ouverture de cette tour depuis l’aube. Il a bien travaillé, il mène son groupe à la baguette. Il l’a séparé en deux, certains s’occupent d’installer et aménager les postes de tirs, pendant que d’autres fabriquent des flèches en masse. Ce petit a du potentiel…

 Un bruit de pas le tire de sa réflexion. Il se retourne pour voir Roplarm émerger du sombre escalier en colimaçon.

 "Tout va comme tu veux ? demande le mage.

 - On commence à être pas mal, approuve Thanis. Tu as pu faire tout ce qu’on avait dit ?

 - Affirmatif patron ! Nous avons fait un paquet de potion de soin, une par guerriers ! ce ne sont que des soins légers, mais nous n’avons pas les moyens ni le temps de faire mieux…C’est déjà ça ! Ça permettra de refermer rapidement une plaie béante à l’épaule mais pas de soigner un bras arraché…

 - Oui, tu as fait ce que tu as pu, c’est déjà très bien.

 - Des potions de force du taureau sont en fin de cuisson, d’ici une dizaine de minute elles seront prête. Nous aurons deux bon litre, soit une cinquantaine de dose. Quand les hommes de Roland la boiront, ils seront dans un état proche de la rage du Berserker que certains peuples du nord maîtrisent. Nos ennemis n’auront qu’à bien se tenir !

 - Parfait, parfait ! sourient Thanis. Plus tard, tu m’enseigneras tes connaissances en alchimie ? j’essaye de me former, mais c’est laborieux tout seul.

 Le visage de Roplarme se ferme à la demande de son ami.

 - Tu...Tu penses que nous en aurons l’occasion ?

 - Bien sûr ! répond l’elfe du tac au tac. Enfin ! Pourq…

 - Arrête tes salades, coupe Roplarm. On est entre nous, il n’y a pas les fragiles jeunes oreilles de Kozne à préserver. Tu penses que nous en sortirons vivant ?

 Thanis affiche la même mine sombre que son ami dorénavant.

 - Je ne sais pas…Je te le dis franchement, je ne sais pas. Markal est parti comme un fou, j’espère qu’il avait une bonne raison. C’est l’unique espoir auquel je m’accroche. Qu’il nous sorte de là avec l’aide de Draac’Vio.

 - Et ne penses-tu pas que nous aurons dû faire appel aux autorités des villes avoisinantes ?

 - Pour créer une débâcle sans précèdent ? En plus, le temps qu’elles réagissent et envoi des troupes, nous serons déjà au printemps…Non crois moi, c’est une mauvaise idée de sonner l’alerte.

 - Tu dois sans doute avoir raison…Mais rien n’est perdu, en plus grâce à Fitz et Carseb, nous avons un vers pourpre dans notre équipe !

 - Que les dieux t’entendent, murmure Thanis.

 Les deux amis restent silencieux, au sommet de la tour observant les alentours.

 - Tiens, quand on parle du loup…Carseb sort de la forêt si je ne m’abuse, remarque Roplarm en pointant le sol du doigt

 Effectivement, une silhouette gracile se détache de la forêt. Thanis n’est pas sûr qu’il s’agisse du demi-elfe, il ne voit pas l’éternel même arc noir qu’il tient habituellement en bandoulière. Il ne s’inquiète néanmoins pas plus que ça, il s’agit très certainement d’un des druides de Vahya qui s’aventure hors de la forêt.

 Assez rapidement, un attroupement se forme pour accueillir l’homme qui approche. Il ne tarde pas a être complètement encerclé par ceux qui creusaient des pièges une seconde plus tôt.

 - Oui pas de doutes, ce doit être Carseb…aprouve Thanis. Mais où est Fitz ?

 Pris de panique, il se précipite vers les escaliers. Il dévale les marches comme un diable, Roplarm sur ses talons. Il atteint le rez de chaussé au moment où Carseb entre dans la tour, suivi d’une foule d’hommes et de femmes couverts de terre et de poussière. Les Hommes de Roland sont disciplinés, la tour est réservée aux mages et aux archers, ils restent donc à l’extérieur.

 Carseb ne desserre pas les lèvres, il fonce sur Thanis.

 - Où est Fitz ? demande le mage d’un ton implorant.

 Carseb refoule les larmes qui montent à la mention du chef de La Guilde. Il réussit à articuler une phrase, rien de plus.

 - Réunion au sommet de la tour...maintenant. Je vous expliquerai là-haut.

 Docile, Thanis ne pose pas plus de question. Il sait très bien que son ami ne lâchera aucune info tant qu’il ne le voudra pas. Il s’écrase contre un mur pour le laisser passer dans l’étroit couloir. Il se rend à la porte de la tour et annonce à l’attroupement d’une voix forte.

 - Carseb va nous raconter en détails sa mission, nous vous ferons un retour dès que possible. En attendant, ne mollissez pas ! Continuez, c’est du super boulot ! Arrêtez-vous quand cette tour ressemblera à la forteresse d’Arak’Nur, pas avant ! Et trouvez-moi Roland ! Plus vite il nous rejoindra, plus vite vous serez informez de ce qu'il se passe !

 Il tourne les talons et disparait dans le sombre couloir. Derrière lui, les Hommes repartent au travail, non sans quelques grommèlements.

 Mentalement, Thanis contacte Vahya, pour lui dire de rappliquer au plus vite.

 Il attaque ensuite l’ascension pour retourner sur le toit qu’il vient de quitter.

Merde…Ce n’est pas bon cette histoire…J’espère que…Allez Thanis, pas de suppositions hâtives, allons voir ce que notre beau demi-elfe préféré a de si important à nous dire.

 Il arrive au sommet, Roplarm et Kozne sont déjà là. Carseb est isolé, à la balustrade, tandis que les deux autres discutent discrètement. Thanis choisit de s’approcher de son ami. Il s’arrête discrètement à ses côtés, face à la forêt, et le désert au loin. Ils regardent dans la même direction.

 - Sacré merdier hein ? dis Thanis d’une petite voix, sans quitter la forêt des yeux.

 Carseb reste silencieux, le visage crispé. Le mage n’insiste pas et se tait lui aussi. Il ne veut pas brusquer son ami et risquer de le braquer. Il recule discrètement et rejoint la discussion de Kozne et Roplarm. Ils discutent des derniers préparatifs. Le jeune homme, a l’air particulièrement fier de ce qu’il dit. Il recommence, pour Thanis, qui l’interroge.

 - J’ai eu une idée. Roland et ses hommes n’auront pas le temps de garnir de pieux toutes les fosses qu’ils creusent. J’ai donc proposé de les badigeonner d’une quelconque substance inflammable, nous n’aurons plus qu’à embraser nos ennemis à l'aide d'une flèche enflammé...pris au pièges et tartinés d’huile ils ne pourront rien faire !

 - Et j’étais en train d’expliquer à notre fougueux Kozne qu’une substance inflammable ne se trouve pas comme ça, sourie Roplarm. A moins que nous trouvions du miel de dragon en grande quantité dans la forêt, nous n’aurons pas le temps ni le matériel pour fabriquer de la poix.

 Kozne est tout attristé de la nouvelle. L’idée lui paraissait si bonne qu’il n’avait pas pensé une seconde à ça. Déçu, il ne trouve rien d’autre à répondre que :

 - Ah…Dommage, ça aurait pu fonctionner.

 Thanis saute sur l’occasion pour souligner, d’un sourire espiègle.

 - Après, tu sais…Si tu tiens tant que ça à jouer avec le feu, si tu t’arranges avec Vahya, bien sûr, tu pourrais faire cramer la forêt entière…

 - Ferme là Thanis, ce serait tout aussi dangereux pour nous…réprimande Roplarm. Nous serions pris au piège au cœur d’un immense brasier. La chaleur nous tuera…

 - Tu es vraiment… pas marrant, bougonne le mage.

 Roland coupe court à la conversation en apparaissant dans le cadre de la porte. Il est suivi de Vahya, cachée dans son ombre massive.

 - Fitz et Carseb sont rentrés ? demande-t-il à brûle pourpoint.

 Le principal interressé profite de cette question lancé pour répondre à la volée. Brutalement, rapidement il se dit que la pilule passera mieux. Il se retourne et lance d’une voix forte, de sorte qu'il n'ai pas à répéter.

 - Fitz ne reviendra pas. Il ne reviendra plus.

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