Chapitre 1

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La jeune serveuse bailla si fort que son père l’interpella en plein milieu du restaurant :

  • Sarah, travaille ! Je ne te paie pas à te tourner les pouces !

Elle leva les yeux au ciel, soupira, avant de railler le ton autoritaire de son paternel d’une mimique théâtrale mais silencieuse. Elle regarda quand même en coin qu’il n’ait pas remarqué sa défiance : elle n’oserait jamais le faire en face de lui.

Le père de Sarah n’était pas du genre tendre. Il faut dire qu’il en imposait.

Il s’activait en cuisine avec son frère, braillant en langue corse, tout en enchaînant les assiettes avec la force de l’habitude. On pouvait discerner le corps imposant de ce marin aguerri, devenu le patriarche de la plus puissante famille de Galéria.

Galéria, petit village typique du littoral de l’île de beauté, pris d’assaut par les touristes pendant la saison estivale et déserté par toute source de fun le reste de l’année. C’était la prison de Sarah jusqu’à ce qu’elle se marie, trouve de quoi étudier à Corte et convainque son père de quitter le nid.

C’était une journée de la mi-septembre, une fin de saison mauvaise à cause de l’épidémie. Cela n’arrangeait pas l’ennui dans lequel se trouvait la jeune fille.

Du haut de ses 21 ans, elle aimait et détestait en même temps servir des voyageurs, parfois de son âge, dont elle enviait et s’enivrait de leur liberté. Au détour de quelques discussions entre le fromage et le dessert, elle se délectait des nouvelles du monde. Elle grappillait avec appétit ces images du continent derrière les barreaux invisibles de son isolement.

Alors qu’elle finissait de nettoyer une table, un couple d’hommes s’avança près du menu encadré à l’entrée du restaurant. Sarah prit le temps de les regarder, alors qu’elle marcha vers eux pour les empêcher d’hésiter trop longtemps.

Ils devaient avoir la trentaine. Peut-être un peu moins. Ils étaient soignés et Sarah s’étonna qu’ils portent des chemises et shorts de ville, plutôt que des tenues plus adaptées aux baignades improvistes. Elle supposa qu’ils faisaient parti des rares touristes à dormir sur place.

Bien rasés, bien apprêtés, elle n’attarda pas trop son regard sur eux et s’arma de son plus beau sourire et de sa voix la plus candide.

  • Bonjour messieurs, bienvenue, je vous installe ?

Le plus petit des deux, avec un physique plus qu’avenant, les cheveux bruns tirés en arrière avec un petit air de Dean Winchester lui répondit avec un grand sourire.

  • Bonjour ! Eh bien oui avec plaisir !

Elle s’avança donc vers une table un peu excentrée, à l’ombre, leur tirant la chaise et disposant deux cartes sur la table, avant de les laisser réfléchir un temps. C’est le moment qu’elle choisit pour les observer avec curiosité.

Il y avait donc « Dean », un grand brun très mignon aux yeux clairs, avec ce petit air de baroudeur-charmeur à chemise, un sourire prompt aux lèvres, qui semblait pourtant vrai. Il se dégageait quelque chose de positif et de sympathique.

Son comparse, lui, était plus effacé, mais il ne manquait pas de charme lui non plus. Ce n’était pas un « Sam Winchester », mais plutôt un ténébreux discrets aux cheveux noirs, un peu typé hispanique, à la peau plus basanée, longiligne et élancé. Sarah croisa son regard une fois et elle sentit un certain magnétisme se dégager de lui.

  • Mon Dieu, faites qu’ils ne soient pas gays ! murmura Sarah, soupirant en pensant à leur départ prochain.

Elle ne se fit pas prier pour venir à leur rencontre et prendre leur commande. Elle s’attarda à leur table, tout sourire, un peu intimidée et les cheveux recoiffés.

  • Messieurs, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? lança t’elle avec la voix la plus plaisante possible.
  • Eh bien, l’assiette montagnarde pour moi ! Agrémentée de votre prénom. lança le beau brun, un large sourire aux lèvres.

Sarah gloussa comme une adolescente devant tant d’audace. Elle se mordit la lèvre de ne pas rester de marbre et plus adulte. Mais elle répondit en souriant, rougissant.

  • Hmmm d’accord. Je note de revenir vous voir avec mon prénom. Mais il ne sera pas écrit sur l’assiette, ou mon père va se poser des questions…
  • Ah, c’est votre père ? Pas de problème, je comprends. Ce sera délicieux, je n’en doute pas. répondit-il, regardant en cuisine le père de Sarah, avec curiosité.

Elle tourna ses yeux vers le ténébreux du duo, resté silencieux jusqu’ici. Mais elle ne fut pas déçue d’entendre sa voix.

  • Je vais prendre l’assiette du jardin, s’il vous plaît.

Un frisson parcourut l’échine se Sarah qui rougit de plus bel. Il avait une voix et une intonation des plus charmante, tout en calme et avec un ton grave. Se dégageait de son regard une force tranquille. Et assurément : quelque chose d’érotique.

  • Je vous apporte ça… murmura t-elle, un peu perturbée par l’enchaînement de ces délicieuses réponses.

Elle repartit avec un large sourire vers la cuisine, les joues rosies, pour lancer la commande. Son père la regarda, sans dire un mot, fronçant juste un peu les sourcils en regardant la table des deux arrivants. Il jura en corse contre les « continentaux », avant de s’atteler en cuisine.

Sarah n’en avait que faire. Elle attendait impatiemment d’avoir des assiettes à leur apporter, s’occupant des autres clients, sans pouvoir s’empêcher de jeter un oeil régulier à la table du duo.

Enfin ! Elle pris la commande avec une motivation toute retrouvée, puis s’avança tout sourire vers les deux touristes, s’approchant de « Dean » pour lui glisser un mot à mi-voix, afin que son père ne le remarque pas.

  • Et voilà pour vous….je m’appelle Sarah.
  • Enchanté Sarah, moi c’est Valentin. Et le timide en face de moi, c’est Amadeo.

Elle regarda son comparse, le servant à son tour. Il se contenta de sourire, mais dans son regard il y avait autant d’expressivité que dans la phrase de Valentin. Le sourire de la jeune femme s’élargit un peu plus.

  • Vous…passez un séjour ici ? demanda t’elle.
  • Oui, nous sommes ici pour quatre jours, nous sommes à l’hôtel Santa Marina. répondit Valentin.
  • C’est un très beau village… ajouta Amadeo, continuant de faire couler du miel dans les oreilles de Sarah.

Elle s’étonna de la durée de leur séjour. Quatre jours ? Quatre fois trop de temps à s’ennuyer comme des rats morts.

  • C’est étonnant que vous restiez aussi longtemps ici…entre nous…il n’y a pas grand chose à faire.
  • C’est ce qu’on nous a dit. Mais on travaillera et nous profiterons surtout des soirées. continua Valentin.
  • Je vois…vous travaillez dans quoi ?
  • Nous sommes dans l’import-export. Valentin est mon associé.
  • Ouah…ça c’est la classe. Quel genre de marchandises ?
  • Les fromages, la charcuterie corse, d’autres spécialités locales. Pour le marché asiatique. ajouta le ténébreux.

Sarah sourit. Visiblement, ils n’étaient pas là que pour le tourisme. Peut-être aurait-elle la chance de les voir plus souvent ici…

  • C’est super, mon père vend tout ça. Vous devriez allez le rencontrer.

A sa grande surprise, Valentin enchaîna par une phrase qui la déstabilisa :

  • Oh, vous êtes donc la fille d’Eric Canu ?

Sarah hésita à répondre. Amadeo regarda Valentin avec un regard qu’elle n’arriva pas à décoder, puis Valentin continua.

  • Pardon, cela peut sembler surprenant, mais en fait nous avons fait une grande étude de marché et nous connaissons bien les plus gros producteurs du coin. lança-t-il, tout sourire.

Sa réponse la rassura et elle céda de nouveau à leurs charmes respectifs. Un petit silence s’installa, où elle se sentir rougir, se dandinant légèrement comme si elle attendait quelque chose qu’elle-même ne connaissait pas. Elle finit par reprendre ses esprits, avant de s’éclipser pour se remettre de ses émotions.

  • Bonne dégustation…je reviendrais vous voir pour le dessert.
  • Merci. Nous avons hâte. conclut simplement Amadeo.

Et Sarah se retourna, le coeur battant, vers la cuisine. Elle se changea les idées, angoissant un peu de venir les débarrasser et s’apprêter à les voir partir.

Son père la regarda un peu, sans arriver à décoder exactement ce qu’il se passa. Il gronda simplement, indiquant à sa fille qu’elle n’avait rien à faire ici. Elle se remit au travail et arriva enfin au moment tant redouté.

  • Messieurs, est-ce que cela vous a plu ? Qu’est-ce qui vous ferait plaisir pour le dessert ?
  • C’était délicieux.
  • Et le service est plus que charmant. s’amusa Valentin.
  • Merci c’est gentil… murmura t-elle sans trop oser répondre trop fort.
  • Pas de dessert pour nous…merci. continua Amadeo, plongeant ses yeux dans ceux de Sarah alors qu’elle se penchait pour prendre son assiette.
  • Mais nous aimerions savoir à quelle heure tu… murmura Valentin, alors qu’elle s’approchait de lui pareillement.
  • 15 heures. Je finis mon service à 15 heures. coupa Sarah, en se surprenant elle-même d’un tel aplomb.

Elle n’avait pas hésité une seconde, saisissant son occasion de fréquenter ces deux charmants jeunes hommes alors qu’elle n’avait pas eu un tel plaisir depuis des lustres dans ce trou à rat.

Valentin esquissa un sourire à la fois satisfait et impressionné.

  • Eh bien…que dirais-tu que nous venions te chercher à la sortie du restaurant, à cette heure ? On pourrait aller se balader ensemble.
  • Non…il ne faut pas que mon père me voit avec vous. Rendez-vous à 15h30 au bout du chemin à gauche en sortant de votre hôtel…ce sera plus tranquille. chuchota Sarah, avant de rapidement s’éloigner de peur que le patron ne lui pose des questions.

Elle retourna en cuisine déposer les plats, avant de prendre la machine à carte bleue. L’air de rien, elle prit les cartes bancaires de l’un et de l’autre, puis déposa les deux reçus en leur lançant un sourire un peu bête. Elle avait du mal à croire ce qui lui arrivait… Sarah était aux anges, mais tenta de rester un peu mystérieuse.

  • Merci au revoir, à bientôt. » lança Valentin à l’attention du père, en se contentant d’un simple regard à Sarah qui n’en demandait pas tant.

Elle les regarda s’éloigner en cachant son excitation. Alors qu’elle s’apprêta à ramener la petite coupelle de l’addition, elle remarqua qu’un billet de 50€ avait été laissé volontairement bien en vu. Un pourboire des plus…généreux. Un peu trop. Sarah le pris et le regarda un instant avec des pensées contradictoires. Elle aurait été folle de refuser, mais étant donné qu’ils allaient se voir en privé, elle n’aimait pas l’image que cela véhiculait. Elle glissa donc le billet dans son décolleté, avant de se retourner pour finir son service, des étoiles plein les yeux.

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