Christian

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Difficile de dresser l’inventaire de mes blessures. Quand je suis revenu à moi, j’étais allongé au sol, tourné sur le côté. Une poignée de jeunes regardaient une série à la télé en fumant. Quand l’une des filles m’a vu, elle a dit « Oh, il se réveille. » et elle est retournée à la série. Elle m’a indiqué où se trouvait Murphy : sur le toit de la salle des fêtes ; ou plus bas, dans le fossé.

J’ai un œil poché qui brûle atrocement, le dos en compote, une arcade en sang et la lèvre supérieure enflée. Mes bras sont tétanisés et ont du mal à tenir les barreaux de l’échelle qui mène au toit. J’essaie d’ignorer les lancements dans mon crâne et grimpe.

Grimpe juste.

La salle des fêtes est située à flanc de falaise. Sur le toit, on a une vue imprenable sur l’Hospitalet, en contrebas. Un vent frais balaie mes cheveux. Je ferme les yeux et inspire profondément.

Murphy est assise au bord du gouffre. Elle me tourne le dos. Ses jambes pendent dans le vide et elle ne semble pas avoir peur. Elle tient une bouteille de bière à moitié pleine. Elle pleure sûrement. Je m’approche avec prudence. Parvenu à quelques mètres d’elle, je donne un petit coup de pied au sol pour signaler ma présence, même si je suis certain qu’elle m’a entendu. Elle ne bouge pas mais elle parle :

— Je suis désolée.

Je secoue la tête.

— Non. Je… c’était trop précipité, c’est moi qui suis désolé.

Elle tourne un peu sa tête, de manière à me voir du coin de l’œil. Elle sourit tristement.

— Tu n’as rien compris. Ça n’a rien à voir avec toi…

— Alors c’est quoi ?

— Je ne peux pas le dire, rétorque-t-elle en se tournant à nouveau vers le vide.

— Pourquoi ?

— Ce serait… commence-t-elle, puis elle se renfrogne. Les gens n’aimeraient pas.

Je m’accroupis et croise les bras.

— On s’en fout des gens. On fait ce qu’on veut. On est libres, non ?

Elle ne dit rien. J’attends quelques secondes, puis, voulant m’assurer qu’elle est toujours présente, je prononce son prénom, faiblement. « Murphy ».

— Je ne suis pas très sûre, dit-elle (est-ce une réponse à ma question ou à autre chose ? Impossible de savoir). On vit dans un monde rempli de fous, de secrets et de mensonges. Ton voisin qui te dit « Bonjour » tous les matins peut très bien être un sociopathe qui kidnappe de jeunes adolescentes pour les séquestrer dans sa cave. Tu ne t’es jamais demandé, dans la rue, si parmi cette masse de passants, l’un d’entre eux est un violeur, un psychopathe, un meurtrier ? Nous en avons forcément croisés et peut-être même qu’ils nous ont souris. Ils pensaient quoi à ce moment ? Je peux te prendre comme je veux, je peux te faire du mal, mais finalement non, pas aujourd’hui, pas toi. Peut-être qu’on est passés à ça de la mort, et on ne s’en doute même pas. Tu ne t’es jamais dit que parmi les gens qu’on croise au lycée, que parmi ceux auxquels on parle, nos propres potes même, certains se font battre par leurs parents, d’autres sont menacés de mort, d’autres sont fiancés de force, d’autres se sont fait agresser ou ont été la cible de pédophiles ? ET ON NE LE SAIT MÊME PAS ! Toi-même, tu sors avec moi et tu ne sais rien.

Je reste là, béat, choqué, docile. Que faire ? Ma bouche s’ouvre et se referme, j’avale avec difficulté. Une boule d’angoisse se forme dans ma gorge. Comment ça, je ne sais rien ?

Quel est ton secret ?

— Est-ce que tu m’aimes ? demande-t-elle, me prenant au dépourvu.

— Oui.

Elle désigne le rebord, et au-delà, les abysses.

— Alors pousse-moi. Mets ton égo de côté et pousse-moi de l’autre côté. Tu m’aimes vraiment ou non ?

Long silence. Puis, en articulant chacun de mes mots, je réponds :

— Si tu me demandes, je le ferai. Mais je sauterai avec toi.

Une bourrasque de vent soulève ses cheveux. Son visage est inondé de larmes mais c’est peut-être le moment où elle resplendit le plus de toute son existence. Elle me considère d’un air nouveau.

— Toi aussi tu as tes secrets ?

Elle se lève et jette la bière qu’elle sirotait dans le vide. La bouteille vole et éclate deux secondes plus tard. Puis, sans un regard pour moi, elle se dirige vers l’échelle, descend les échelons et disparaît lentement.

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