Rojas

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La tristesse fait boire et l’alcool rend triste. Cette soirée n’a pas été un succès. À un heure ou deux du matin (moment où le courant passait bien, où tous les rouages s’emboîtaient à la perfection, où je m’imaginais achever cette aventure par au moins un baiser), Murphy a prétexté une envie pressante et n’est jamais revenue. J’aurais dû m’en douter, maintenant que j’y repense, elle m’avait plusieurs fois avoué être crevée et avoir envie de rentrer chez elle, dormir et « tourner la page », selon ses propres mots. Je ne sais toujours pas à quelle page elle faisait référence, ni si je faisais partie de ce qu’elle désirait tant oublier. Je crois qu’après ça, j’ai attendu une bonne heure son retour et quand j’ai vu Alan et Laura s’embrasser sous les marches, puis monter en haut en pouffant de rire et en se tenant la main, j’ai craqué et j’ai commencé à boire sans modération. Un autre gars a senti mon désespoir et m’a rejoint. Sa copine l’avait quitté deux jours plus tôt pour son meilleur ami. Nous avons goûté à peu près à tout ce qui était buvable puis je me suis senti un peu mieux (au moins, j’avais un compagnon d’aventure) jusqu’au moment où il s’est écroulé par terre en geignant et en se serrant le ventre. Il ne cessait de répéter : « Mariiiine » et sur le coup, j’ai pensé que cette Marine était vraiment cruelle pour le laisser dans cet état. J’ai emprunté une veste qui traînait pour ne pas avoir froid et comme il n’y avait de la place nulle part, je suis monté dans la salle de bain, j’ai calé quelques couvertures dans la baignoire et m’y suis endormi.

Lendemain, réveil à neuf heures (quatre heures de sommeil dans une baignoire) : dos courbaturé, mal de crâne, jambes ankylosées, pieds gelés, vessie irritée et vagues de nausée. J’abandonne l’endroit sur-le-champ et décide de rentrer chez moi.

Murphy. Ce prénom mobilise toutes mes pensées. J’aimerais tant la revoir, ne serait-ce que pour m’excuser d’avoir été nul à la soirée. J’ai eu tort de tant boire, c’est certainement à cause de ça qu’elle m’a laissé. Sur le trajet, je m’interroge sur la meilleure formulation de message pour engager une conversation avec une ex. J’hésite entre un « T’es rentrée chez toi ? » trop intrusif, possessif et un « C’était cool de se revoir » trop pathétique. Si elle découvre que je tiens trop à elle, elle m’abandonnera à nouveau. Cela ne doit pas arriver. Surtout pas, pitié. Je pourrais aussi lui écrire « Désolé » ou « Je m’en veux terriblement » ou « Je suis nul » ou n’importe quoi pour exprimer mes remords. Mais ça ne lui plairait pas. Elle ne me répondrait certainement pas. Non, je dois paraître décontracté, détendu et surtout cool. Drôle, mais pas grotesque. Sentimental mais pas pitoyable. Avenant mais pas soumis. « Incroyable qu’on se soit retrouvés, tu trouves pas ? » : non, elle pourrait croire que je suis venu parce que je savais qu’elle serait là, ce qui est faux. « Je t’ai trouvée charmante » : jamais de la vie, trop entrepreneur. Elle se rétracterait. « Tu saurais pas s’il y a moyen de voir Serena ? » : pas fan à l’idée de se servir de ce prétexte pour lui parler. Et puis merde ! Que doit-elle comprendre ? Que j’ai envie de lui parler, mais sans chercher le rapprochement ? C’est stupide, stupide…

— Tu as un prix sur ton front.

Le premier truc que me dit mon père quand je rentre chez moi. Il pointe son doigt au-dessus de mes yeux avant de retourner aux nouvelles de BFM (le bandeau affiche la disparition d’un adolescent qui est le parfait sosie d’un élève du lycée).

— Quoi ?

Je m’approche d’un miroir et observe attentivement mon visage. Sur mon front, tracé au marqueur : « 10e la pipe ». Je vois mon visage se décomposer dans la glace. Sur sa chaise, mon père secoue la tête d’un air désapprobateur. J’essaie d’enlever la marque avec ma salive mais rien à faire, ces fils de pute ont dû utiliser un indélébile.

J’ignore mon père qui grommelle « De mon temps, on ne faisait pas ça… » et grimpe l’escalier à toute vitesse pour me réfugier dans ma chambre. Malheureusement, ma mère y est déjà en train de poser du linge et quand elle m’aperçoit, les rides naissantes sur son front s’accentuent dangereusement.

— Rojas, c’est quoi cette veste ?

Deuxième nouvelle. Je remarque qu’en effet, la veste que je porte ne m’appartient pas, même si elle est de la même couleur que la mienne.

— Mince, j’ai dû me tromper…

— Te tromper ? me coupe-t-elle. Mais comment tu peux te tromper de vêtement ?

— Je ne sais pas, l’autre a dû prendre ma veste et moi la sienne… Il y a peut-être une étiquette avec des initiales, ajouté-je tout en sachant pertinemment que personne n’écrit son prénom sur ses vêtements. Ou une adresse, je ne sais pas…

Je retourne la manche et découvre le logo de Christian Dior sur un bandeau rouge uni. Je me fige quelques secondes, je dévisage le logo avec des yeux ronds et me demande le prix de cette chose. Peut-être plus de mille, qui sait ? Mais à qui appartient-t-elle ?

Je me dis qu’il faut que je prenne une photo, que je l’envoie à mes amis, pour leur faire croire que je l’ai gagnée à un jeu quelconque, je ne sais pas. Ce serait dingue, ce serait…

— Rojas ? Ton front ?

Elle s’approche de moi et dévisage les marques sur mon front. J’en profite pour masquer le logo Dior avec ma main, inutile de l’affoler encore plus ou de laisser pondre en elle l’idée que son fils est un voleur.

— Qu’est ce que…

— Une blague… (je souris pour essayer de détendre l’atmosphère, mais ça ne fonctionne pas) Des copains cons, tu sais…

— Et ton pantalon ? Il est tout dégueulasse ! Tes copains t’ont poussé dans la boue, aussi ? Tu te fous de moi ? Et regarde ta tête !

— Maman, on s’est juste un peu amusés…

— Amusés ? Tu ressembles à un déterré ! Vous avez fumé ?

— Non, je te jure.

— Vous avez bu ? Oh, ne me sors pas un de tes mensonges à la con, je sais que vous avez bu.

— Un ou deux v…

— On va mettre les choses au clair : tu vas effacer cette horreur de ton crâne, tu vas récupérer ta veste et après ça, tu ne sors plus du week-end. C’est compris ?

Je grommelle un « mmh » entre mes dents – inutile de chercher à négocier, ça ne ferait qu’empirer la sanction et me réfugie dans ma chambre. Mon frère m’a envoyé un message : Bravo. Pas possible, ce bouffon est déjà au courant. Je ne réponds rien et scrolle ma liste d’amis sur mon téléphone jusqu’à tomber sur Murphy. Je me rends compte qu’elle n’a même pas ouvert mes messages datant d’il y a sept mois (et quels messages : de longs pavés dépressifs où je lui crie que je l’aime et gnagnagna. Pitoyable, j’ai honte rien qu’à me relire.), mais cela n’a plus une grande importance. Je supprime les pavés dépressifs et après une longue réflexion, finis par lui écrire un simple « Salut » associé d’un petit smiley histoire de paraître plus chaleureux.

En attendant qu’elle me réponde (je jette des coups d’œil anxieux à mon téléphone toutes les trente secondes), je parcours le site de Dior et trouve après quelques recherches le prix de la veste : mille-six-cent euros. Les pensées se bousculent dans mon esprit, à tel point que j’en oublie Murphy. Les visages de Strige et de Hurle me reviennent, Strige qui me menace, Hurle qui bombe le torse, Strige qui m’étrangle, Hurle qui dévore mon repas, Strige qui me frappe au visage, Hurle qui me crache dessus. Mille euros. C’est le prix qu’ils réclament. Jamais je n’obtiendrai cet argent. À nouveau, je palpe la veste. À moins que…

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