Christian

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La vieille carcasse que conduit Momo a certainement oublié le principe du contrôle technique depuis des lustres. Dès qu’il passe en deuxième, le moteur produit des sons fascinants, comme un rouage rouillé qui frotte contre un autre sans jamais s’imbriquer dedans. Momo n’a plus son permis depuis qu’il a renversé une mémé en état d’ivresse (c’était Momo qui était bourré, pas la mémé). La vieille a failli crever et après ça, sa famille a exigé des réparations.

— Elle est où ta soirée ? demande à un feu rouge Momo à Nico, allongé sur la banquette arrière et complètement shooté.

— Dans un quartier plutôt huppé de l’Hospitalet, répond Nico en essayant de regarder dans notre direction. Vers les Collines-Basses.

Momo tire sur son joint et acquiesce avant de redémarrer.

— Comment va ta sœur ? me questionne Momo.

— Je n’ai pas de sœur, rétorqué-je.

— Comment va ton frère, alors ?

— Bien, j’imagine.

— Ah, c’est cool ça. Incha’Allah.

Après ça, Momo ne rajoute plus rien. Pendant tout le trajet, Nico essaie de faire la méduse avec sa fumée, sans y parvenir.

— Gandalf y arrivait, peste-t-il.

— Gandalf avait de l’herbe incroyable, rétorque Momo. Tu crois qu’ils viennent d’où, tous ses pouvoirs magiques ?

— Dément, admet Nico. Ce magicien doit être incroyable.

— Ouais ouais, il doit puer de la gueule avec tout ce qu’il fume. Enfin, j’aimerais pas être la fille qui finit dans son lit.

— Gandalf est chaste…

— Les gens disent pareil pour les prêtres.

— Gandalf est au-dessus de tout ça.

— De quoi ?

— Sexe, drogue, alcool. Enfin, seulement le sexe. Le plus dangereux de tous les maux.

— C’est peut-être un magicien, mais ça reste un homme et un homme, ça a une bite.

— Mais tu piges rien ou quoi ! s’énerve Nico. Son plaisir, il le tire de sa spiritualité, de son esprit, de son âme ! Pas de son corps, comme les mortels.

— Arrête de fumer, tu racontes de la merde.

— Gandalf a de fabuleux orgasmes cérébraux. Des trucs si dingues qu’on en crèverait.

— Et Galadriel dans tout ça ? Elle est plutôt sexy la dame. Et j’ai senti un bon feeling entre les deux, je me souviens. Ne me dis pas qu’il l’a pas prise, elle… Et toutes les Elfes méga-bonnes dans la ville des Elfes ? Tu ne peux pas résister à ça !

— Gandalf et Galadriel sont amis. Ou peut-être des âmes-sœurs spirituelles.

— L’amitié fille-garçon n’existe pas. Ils ont forcément déjà baisé. Pour le délire, tu sais. Ça fait des millénaires qu’ils se tournent autour…

— Une relation purement sexuelle ne tient pas des millénaires.

— Bon, fermez-la, crié-je en ouvrant la fenêtre pour respirer un peu d’air frais.

Quand Momo range la voiture contre le trottoir, il est presque neuf heures et nous sommes obligés d’attraper Nicolas par les bras pour le faire sortir. Je vérifie qu’il n’ait pas taché mon pantalon avec ses doigts (je ne sais où il les a mis avant) et nous pénétrons chez Alan Weiss. Je tâche de conserver un minimum d’allure, ce qui n’est pas simple quand on porte un attardé qui déblatère à propos de la culture de champignons hallucinogènes de Gandalf. Momo lui donne une petite tape pour le réveiller alors qu’un gars – notre hôte ? – se dirige vers nous, sourire de faux-cul en façade (pourquoi serait-il content de nous voir sachant qu’il ne connaît que Nico et que cet abruti arrive chez lui à moitié défoncé ?).

— Mon cher Nico ! Comment tu vas ?

— Salut Alan, dit Nico, heureux. Comment tu vas ?

— Bien, très bien, merci. T’as ramené des potes ?

— Oh oui, seulement deux je te rassure. Voici Mohammed, mais appelle-le Momo, et Christian. Lui, tu peux l’appeler Christian, mais pas Chris, il aime pas.

— Bienvenue, dans ce cas ! Je vous présente Laura, Rojas et Murphy.

Je détecte une tension palpable entre les quatre. Laura, plutôt jolie sans être belle avec ses petites joues de poupée, tourne ostensiblement le dos à Rojas. Rojas a une tête de gentil, mais de gentil con et il ne cesse de jeter des coups d’œil à la troisième, Murphy, petite, brune, dotée d’un certain charme, qui semble vouloir se trouver partout sauf ici.

Comme je n’ai aucune envie de traîner avec ces quatre-là, je me contente de remuer un « salut » quasi-inaudible des lèvres et m’en vais chercher une bière. Momo abandonne Nico à Alan et me rejoint devant le fût à bière dans la cuisine, où un grand Noir embrasse langoureusement une fille.

— Il y a du monde mais l’ambiance est merdique, constate-t-il en grimaçant.

— Carrément.

— Si ça ne décolle pas avant onze heures, je te jure que je me barre. Y’a une autre soirée chez Alejandro.

— C’est à l’autre bout de la ville et ça craint.

— Je t’ai jamais demandé de me suivre.

Momo me lance un regard méprisant comme pour me signifier qu’il se fiche bien de ce que je pense. Je décide de ne pas rester plus longtemps avec cet abruti jaloux et me plante dans un fauteuil du salon – bondé, j’ai de la chance d’avoir un fauteuil libre – avant de rouler un joint. Une boutonneuse m’observe d’un air gêné et comme ça m’agace, je finis par lui montrer mon profil Instagram, pour qu’elle s’abonne. Mais elle secoue la tête et réplique sans même regarder l’écran que je pointe dans sa direction :

— Cette place était à mon amie.

Je lui lance mon Regard Cruel. Elle blêmit.

— Ton amie est partie, lui fais-je remarquer.

— Oui mais…

— Si elle n’est pas contente, qu’elle appelle les flics. Une place est libre, je m’assois, elle n’est plus libre. T’as pigé ?

Elle pousse un soupir déprimé. Soudain, je m’en veux d’avoir été aussi méchant avec elle alors je lui dis en souriant, pour la rassurer :

— Si elle n’est pas trop laide, ton amie pourra s’asseoir sur mes genoux.

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