Rojas

6 minutes de lecture

Courir après Serena. Dans le couloir du premier étage, puis les escaliers, puis le couloir vers le salon, puis le salon. Se faufiler entre des êtres déjà ivre morts, des faux-heureux qui dansent et qui gueulent les paroles d’une chanson d’Indochine, transcendés par l’alcool et la drogue, des âmes égarées qui semblent se demander la raison de leur venue. Ceux qui pensent à leur ex, ceux qui s’apprêtent, le visage inondé de larmes, à appeler leur ex et ceux qui l’ont déjà fait et qui se sont pris un monumental râteau. Ceux qui parlent à tout le monde, persuadés de leur charisme naturel, inconscients du mot « Relou » gravé sur leur front. Les filles qui chialent et les garçons qui les consolent, d’un bisou sur la joue. Les garçons qui chialent et les filles qui les consolent, d’une main dans le dos.

Dès que Serena m’a aperçu, elle s’est enfuie.

Le jardin. Essayer d’éviter de tomber dans la piscine à peine illuminée par le brasero lointain. Serena vient de disparaître dans le fond. J’accélère, je me dis que je devrais faire plus de sport, que de toute manière je n’aurai pas le choix si je veux être bien taillé pour cet été. Et mon pied est pris au piège par un tuyau d’arrosage replié sur lui-même. Je m’écrase au sol. Quand je me relève et repars, Serena s’est volatilisée. Je cherche une porte dérobée dans le fond du jardin, une quelconque cachette. Rien. Je veux juste lui parler. J’ai besoin de lui parler. Mille euros. Mille euros pour rembourser Hurle et Strige. Mais où est-elle passée ?

J’essaie de reprendre mes esprits et de me calmer. J’attrape mon téléphone et recherche sa localisation, en vain. Elle m’a bloqué. La salope.

Avec un mouchoir, j’enlève le gros de la terre sur mon pantalon et je me nettoie les mains. Ma paume saigne légèrement, rien de grave. Je fais craquer mes doigts et je décide de revenir à la soirée et de faire semblant que tout va pour le mieux.

Devant la porte vitrée qui mène au salon, une fille réprime des tremblements, sûrement dus au froid, et épie les alentours. La lumière de l’intérieur projette un reflet familier sur ses cheveux bruns. C’est comme un choc. Cette fille… Je m’approche d’elle et contemple ses traits. Il n’y a plus de doute, c’est bien elle : Murphy. Elle a changé. Je me souviens de notre relation passionnée, cet été. Une époque où tout était parfait. Après le début des vacances, nous avons communément décidé de nous séparer. Et nous ne nous sommes plus parlés depuis.

Je l’interpelle, elle se retourne et nous nous retrouvons nez-à-nez. J’avais oublié à quel point elle était jolie. Ses traits se sont même affinés depuis l’époque où nous nous sommes connus. Elle prononce mon nom (waouh). Nous échangeons quelques nouvelles. Elle a fait beaucoup de stages et est très peu restée au lycée. Nous parlons de notre séparation (c’est mignon, elle s’inquiète pour moi). Puis elle me demande si j’ai aperçu Serena, alors je joue l’ignorant (si je lui dis que Serena est partie, elle s’en ira aussi) et lui assure qu’elle finira certainement par revenir. Ça la calme un peu. Elle accepte de me suivre à l’intérieur.

Alan Weiss et Laura sont plongés dans une discussion apparemment exaltante.

—…et le mec a sorti de son sac un couteau, tu vois, genre un couteau de boucher, un truc énorme et il s’est approché de moi, l’air vraiment vénère. Et au moment où il s’apprêtait à me frapper, je lui ai balayé les jambes et il est tombé par terre. Et là, paf, coup de pied dans son bras, son couteau s’envole et j’en profite pour le rouer de coups de poing. Le mec s’est mis à appeler sa mère, c’était hilarant.

— T’es trop fort, commente Laura en lui touchant le bras.

Elle remarque enfin ma présence et lâche aussitôt le bras d’Alan avant de me sourire. Puis elle aperçoit Murphy à mes côtés et son sourire se transforme en un masque glacial d’antipathie.

— T’étais où ? demande-t-elle d’un air sec.

— Oh, Murphy était seule alors je lui ai proposé de venir avec n…

— C’est qui Murphy ?

Je désigne l’intéressée du doigt.

— Je crois que je vais vous laisser, déclare Murphy.

— Non ! protesté-je. Enfin, s’il te plaît, c’est que le début de la soirée.

— Si elle veut partir, elle a le droit, rétorque Laura en m’attrapant le bras (chose qui m’agace considérablement).

Alan lève alors les mains et prononce avec sagesse :

— Murphy, ce serait vraiment dommage que tu t’en ailles maintenant.

Murphy soupire et hoche la tête.

— D’accord. Je reste encore un peu. Mais pas longtemps, je me sens fatiguée.

S’ensuit un silence gênant d’une dizaine de secondes. Alan sourit à des gens autour de nous, trop poli pour nous abandonner. Laura me serre fort le bras, trop fort même, ça fait mal. Murphy tape un message sur son portable. Puis trois types plus âgés font leur apparition. Momo, un Arabe au visage las, un autre, Nico, un peu dans les vapes et qui s’étalerait par terre sans le soutien des deux autres, et le troisième, grand, raide, le visage austère, un mi-sourire hautain figé sur les lèvres et un regard dénué de toute sympathie. Christian, il s’appelle. Très rapidement, lui et Momo vont chercher à boire, abandonnant Nico à nos soins. Celui-ci éclate de rire :

— Je ressens une tension sexuelle intense entre vous tous. Dément.

Alan le dépose sur une chaise et le mec s’endort quasi instantanément.

— J’aurais jamais dû l’inviter, grommelle Alan en finissant sa bière. Il se met toujours dans des états pas possibles et en plus, il nous ramène ses deux copains sans ma permission…

— Ils ont l’air vachement sympathiques en plus… raille Laura. Sérieux, ils savent même pas dire « bonjour » ?

— Le premier a dit « salut », rétorque Murphy qui jusque-là, ne s’intéressait pas à la conversation.

— Il l’a à peine chuchoté, grogne Laura (premier échange direct entre les deux depuis le début de la soirée, quel progrès…).

— Je vais chercher à boire, annonce Alan en posant sa bière vide sur une vieille étagère.

Il s’en va et je me rends compte après quelques secondes que je suis seul avec Laura et Murphy. Situation dangereuse. Je m’empresse de dire :

— Je vais aussi chercher à boire. Je vous prends un truc ?

— Je veux bien quelque chose de fort, indique Laura.

— Murphy tu veux quoi ? Du Captain, peut-être ?

Elle secoue la tête.

— Non merci, je ne bois pas d’alcool.

Laura se retourne vers elle et semble oublier qu’elle sa jalousie l’espace d’une seconde.

— Sérieux ? Tu ne bois pas d’alcool ?

Son ton est presque moqueur. Murphy lui jette un regard indifférent :

— Non, jamais.

— Mais pourquoi ? insiste Laura.

— Murphy, tu ne veux même pas une petite bière ? demandé-je sans trop comprendre sa position.

— Non… donne-moi juste un Coca.

Pendant que je m’éloigne, j’entends Laura harceler Murphy de questions du genre : « Tu tiens pas l’alcool, c’est ça ? », « T’as déjà vomi et tu veux plus subir ça ? » ou « T’as peur de la perte de contrôle ? ». Alan me rejoint alors que je me sers un verre de rhum.

— Cette Murphy, tu vas la gérer ?

En réponse, je lui lance un sourire gêné.

— Je ne sais pas. J’étais venu avec Laura, de base…

— Mais tu te fous de Laura, n’est-ce pas ? Je le vois bien.

Autre sourire gêné. Alan ne me lâche pas des yeux. Il est comme une sorte de détecteur de mensonge humain.

— Je pensais… je ne pensais pas tomber sur Murphy ce soir, en fait.

Le visage d’Alan s’assombrit un peu.

— C’est ton ex ?

— Une de mes ex, rectifié-je.

— Et tu l’aimes toujours.

— Non ! Enfin, j’en sais rien. C’est juste… la nostalgie, tu vois ?

Il me donne une tape à l’épaule.

— Je vois très bien. Mais la nostalgie est dangereuse. Méfie-toi de la nostalgie.

Je désigne le salon et ses nombreux occupants.

— On est là pour s’amuser, non ? C’est qu’une soirée…

— Bien sûr. Ce n’est pas la vraie vie.

Une fois Alan parti, Murphy me rejoint et je lui tends son verre de Coca. Elle le regarde d’un air suspicieux et demande s’il n’y a pas de rhum dedans (elle ne me fait pas confiance) alors je tâche d’avoir l’air vexé et lui assure le contraire. Quand elle goûte, elle acquiesce, satisfaite. Elle a un beau sourire. Je me demande à nouveau pourquoi elle ne boit pas d’alcool, parce que je ne connais personne, vraiment personne qui ne boit jamais d’alcool et cette histoire m’intrigue et m’angoisse même un peu. J’aurais aimé qu’elle partage ce verre avec moi parce que la boisson inhibe nos gestes et facilite le contact. Je ne veux pas être joyeux tout seul. Ça n’aurait aucun sens.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Luciferr ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0