05. Accalmie

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-Butor !

-Abrutie !

-Gougnafier !

-Casse-couille !

-Mufle !

-Connasse !

-Olibrius !

-Grosse tête !!

-Gro… !? Nodo… Tête-de-nœud !!!

-JO !!!

Jo ferma très fort ses yeux, regrettant d’avoir prononcé très clairement ce gros mot, tandis que sa mère accourait vers elle et que Mikhail en avait profité pour filer.

-Qu’est-ce que c’est que ces manières ! cria presque Mme Alcott après avoir rejoint sa fille. Nous ne t’avons pas éduqué pour parler si…crument !

-C’est de sa faute ! Son attitude est exaspérante et ne parlons pas de sa personnalité !

-Par les dieux, ma fille… Vous ne pouvez pas essayer de vous entendre un peu ? C’est quand même le fils de celle qui paye ton père. Nous avons de la chance d’avoir une situation stable depuis trois ans et honnêtement, ce serait bien pour notre famille que cela continue. Est-ce que tu comprends ?

-Oui, Maman…

-Tu vas faire des efforts, alors ?

-… Je vais essayer.

Mme Alcott soupira mais s’en contenta puis, elle et sa fille retournèrent à la tente où M. Alcott dispensait ses soins.

Jo, depuis que sa famille s’était jointe aux Ailes de Vanaheim, ne s’entendait pas avec les autres qui étaient proches de son âge, encore plus de Mikhail. Ils se disputaient sans cesse depuis qu’elle l’avait surpris à tenter de voir Meg se changer dans leur tente, peu de temps après leur arrivée. Après cela, tout devenait un prétexte pour se quereller : la tête qu’elle faisait au petit matin, la stupidité dont il pouvait faire preuve, et cetera… La famille de Jo disait qu’elle avait toujours eu le sang-chaud et que ses explosions de colère était d’une rare violence, quand il s’agissait de Mikhail. Pour Meg, c’était un signe de bonne entente. Pour Jo, c’était tout l’inverse. Selon elle, elle ne s’entendrait jamais avec Mikhail et elle préfèrerait mourir plutôt que cela arrive un jour !

À la tente des soins, M. Alcott venait de finir de changer les pansements d’un homme revenu de mission la veille, alors que Meg s’affairer à nettoyer un peu l’endroit.

-Ah, vous revoilà, fit Meg à sa mère en rangeant les bandages non utilisés. Où était Jo, finalement ?

-En train de se disputer avec Mikhail, répondit Mme Alcott.

Meg poussa un profond soupir tandis que son père éclatait de rire, avant de recevoir son prochain patient.

-Jo… Un jour, ça va mal finir, lui dit Meg. Mikhail peut être assez violent, à ce qu’on raconte.

-Il ne me fait pas peur ! lança Jo. Je sais me défendre !

-Jo. Lui va se battre en risquant sa vie. Qu’est-ce que tu pourrais bien faire ?

Jo comprenait où voulait en venir sa sœur mais pour cela lui importait peu. Il n’était pas question de se laisser faire avec Mikhail !

-Au lieu de chercher querelles, aide donc ton père, comme le fait Meg, lui dit Mme Alcott. Moi, il faut que j’aille m’occuper de vos sœurs… Pauvre Beth et sa fièvre qui ne descend pas.

Après qu’elle soit sortis et que M. Alcott ait terminé avec son patient, ce dernier alla fouiller dans l’une de ses malles.

-Tiens, Jo ! Puisque que tu as du temps devant toi, pourrais-tu apporter cela au jeune Ryô ? lui demanda-t-il en lui tendant deux bouteilles transparentes remplis d’un liquide noirâtre.

En voyant le contenant, Jo eut un léger haut-le-cœur.

-Ça a toujours l’air aussi dégoûtant…, commenta-t-elle en prenant la bouteille avec un certain dégoût.

-Pour une fois, je suis d’accord avec elle…, approuva Meg. Comment est-ce qu’il arrive à boire ça ?

-Il prend sur lui, tout simplement. Mais j’ai apporté une petite modification à la recette de base. Ça ne change rien au remède et lui donne meilleur goût.

-Et c’est ?

-Une pincée de sucre.

-PAPA ! Le sucre croûte cher ! Ne le gaspille pas !

-Si cela me permet de soulager un peu un patient, je le ferais sans hésiter.

-PAPA ! Tu…

-Laisse, Meg, coupa Jo. Tu sais que tu n’arriveras pas à le faire changer d’avis. Bon, je vais essayer de le trouver…

Jo sortit alors de la tente et marcha à travers le camp à la recherche de Ryô, qui n’allait pas être simple à trouver. En trois ans, les Ailes de Vanaheim avaient pris de l’ampleur et ne cessaient de croître depuis. Se déplacer en permanence devenait de plus en plus compliqué et de plus en plus coûteux aussi. De nombreux membres pensaient à partir pour une compagnie moins grande ou se faire indépendant, quand ils ne pensaient pas à la retraite.

Jo interrogea quelques personnes pour savoir si elles avaient vu Ryô. Bien vite, on lui indiqua le grand arbre près du camp et de suivre le troupeau qui devait s’être rassemblé. En entendant cela, Jo ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel.

Ryô, le fils aîné de la chef des Ailes, avait le don de charmer les filles qui passaient un peu trop près d’elles. Il lui arrivait d’en amener une ou deux sous sa tente mais ça n’allait jamais plus loin, même si certaines auraient aimées. Depuis peu, on racontait que sa cousine Hela lui rendait souvent visite…

Jo aperçu un attroupement de jeunes filles qui observaient de loin le fameux grand arbre, ou plutôt ceux qui se trouvaient en-dessous.

-Pourquoi il reste avec cette gamine ? demanda l’une d’entre elles.

-T’es pas au courant ? fit une autre. Avant, il lui donnait une éducation. Maintenant qu’il a du travail, il passe son temps libre à l’entraîner…

-Tu crois qu’il ne fait que ça, avec elle ?

-Si ça se trouve, c’est elle qui va le voir pour écarter les cuisses…, commença une troisième.

Soudain, elles se turent quand Jo passa près d’elle et lui lancèrent un regard dédain, avant de finalement se disperser. « Idiotes » étaient ce qui lui vint à l’esprit en les voyant détaler comme des lapins.

En se dirigeant vers le grand arbre, elle avait dans son champ de vision Ryô en train d’entraîner Mikazuki.

-Encore ! disait Ryô, les mains levées.

Mikazuki enchaîna plusieurs coups de poings dans les paumes du garçon, qui répliqua d’un coup si vif au bout d’un moment qu’elle n’eut pas le temps de lever sa garde et se prit un poing dans le nez.

-Non mais ça va pas ! s’écria Jo en accourant.

Les deux autres s’arrêtèrent, Mikazuki tentant d’arrêter le saignement de nez. Jo lui donna un mouchoir en tissu à la propreté relative, avant de s’emporter contre Ryô :

-Ce n’est qu’une enfant ! Tu as besoin d’être une telle brute avec elle ?

-Ses adversaires ne feront pas preuve de tendresse avec elle. Elle doit savoir comment réagir pour défendre sa vie. De préférence, vite.

-C’est n’importe quoi, d’apprendre ce genre de choses à des enfants !

-Si tu n’es pas contente, ce sera pareil.

Jo serra les dents. Elle n’aimait pas Mikhail, qui était un idiot fini, mais elle aimait encore moins Ryô, qui disposait certes d’une certaine intelligence mais d’un pragmatisme qu’elle exécrait. Mais là où elle ne craignait pas de lever la main sur Mikhail, son esprit lui hurlait que faire de même avec Ryô.

-Merci, Jo. Ça ira, lui assura Mikazuki en lui rendant son mouchoir après l’arrêt du saignement.

Elle regardait cette petite fille qui commençait tout juste à devenir une femme et ne put s’empêcher d’avoir le cœur fendu à l’idée qu’elle vive dans un monde si violent, encore plus pour gagner sa vie. Elle n’en pouvait plus ! Elle était sur le point de partir puis se souvint de sa tâche et donna les deux bouteilles du liquide noir à Ryô.

-Ton remède. Comme d’habitude, une tasse par jour. Papa t’a ajouté du sucre pour que ce soit moins… dégoûtant.

-Tu le remercieras.

-Oui…

Alors que Mikazuki recommençait à frapper dans les paumes de Ryô, Jo s’en alla. Décidemment, elle ne comprendrait jamais ces gens et de ce fait, elle les aimait de moins en moins.

Ce soir-là, alors que toute la famille Alcott dînait autour d’un feu.

-Papa. Tu comptes travailler encore longtemps pour eux ? demanda Jo.

Meg faillit s’étouffer, Mme Alcott se figea et M. Alcott, sa cuillère en l’air, regardait sa fille sans savoir que dire. Il chercha de l’aide du regard en dirigeant le sien vers sa femme. Cette dernière soupira :

-Ma chérie…

-Maman ! Ma question est légitime ! Je comprends que c’est une chance d’avoir une rentrée d’argent fixe et une certaine sûreté. Mais…

Jo marqua une pause, regarda autour d’elle et baissa un peu le ton pour continuer :

-Mais ça reste des mercenaires ! Même si certains sont, je te l’accorde, plus ou moins sympathique. Mais les autres sont…

-Jo ! coupa sa mère, irritée.

Cette dernière regarda au-dessus de l’épaule de sa fille, dans l’espoir que personne d’autre ne l’avait entendu. Elle soupira, soulagée de constater que non, puis s’adressa à sa fille :

-Ma chérie, je sais que l’idée que ton père soigne des gens dont le métier est de blesser te déplaît. Mais je sais aussi qu'il veut pouvoir nous offrir un foyer, depuis la perte du nôtre.

Elle marqua une pause et observant les personnes.

-Ici, il y a certes des hommes et des femmes prêts à combattre et tuer pour de l’or. Mais il y a aussi des gens bien, comme tu l’as dit, qui ne cherchent qu’à vivre du mieux qu’ils le peuvent. Ces personnes auraient aussi besoin d’hommes comme ton père, pouvant les soulager de leur douleur. Ton père s’est promis de préserver les gens de tout maux et pour l’instant, c’est ici dont on a le plus besoin de lui.

-Je suis d’accord avec Maman, fit Meg. Certes, ce n’est pas une vie idéale, mais nous sommes moins sur les routes depuis. Et puis, Beth et Amy se sont fait des amis, ici. Rappelle-moi depuis quand ça n’était pas arrivé ?

Jo grimaça mais elle était forcée d’admettre que sa mère et sa grande sœur avaient de bons arguments. M. Alcott regardait sa fille et lui demanda :

-Tu as des soucis avec ces gens ? demanda son père, inquiet.

-Oui… Non… Pardon, Papa. Oublie ce que j’ai dit…

Finalement, Jo regrettait un peu d’en avoir parlé. Sa dispute avec Mikhail, la scène avec Ryô… Peut-être avait-elle eut une réaction trop émotionnelle par rapport à d’habitude…

Peut-être que cela passerait après une bonne nuit de sommeil…

Quelques jours plus tard.

La bande avait grand besoin de se ravitailler, aussi bien en nourriture qu’en équipement. Avant, on envoyait un seul groupe pour faire ces achats en gros mais à présent, plusieurs groups devaient être envoyé, souvent à différents endroits, pour tout récupérer.

Ce jour-là, M. Alcott accompagnait l’un de ces groupes pour refaire ses stocks de médicaments et autres, tout en profitant de l’occasion pour ramener quelques choses pour sa famille. Habituellement, il y allait seul mais cette fois-ci, après de nombreuses demandes, il consentit à emmener ses deux filles aînées.

Les demandes venaient surtout de Meg qui, bien qu’elle prît sur elle, souffrait le plus de cette vie de nomade. C’était elle qui regrettait le temps de son enfance dans leur ancienne grande maison, lorsqu’ils vivaient dans la Coalition, avec toutes les belles choses qu’ils possédaient.

Pour l’occasion, elle et Jo se vêtirent de leur plus belle robe de sortie. Du moins, la plus présentable. À titre personnelle, Jo se fichait bien de paraître coquette, préférant la simplicité, mais si cela pouvait faire plaisir à Meg… Et aussi que c’était une mauvaise idée de la contrarier sur ce sujet.

La ville où ils s’étaient rendus était non loin de ce qui était autrefois la frontière de Rhéa. Maintenant que le territoire voisin était officiellement devenu territoire pendragonien, les routes commerciales ne tardèrent pas à se développer. Pour leur visite de courte durée, Alicia confia le docteur et ses filles sous une escorte composée de Mikazuki, Celer et Mikhail, sous les ordres de Krom. Hors de question pour les Ailes de Vanaheim de perdre le seul vrai médecin qu’elles avaient.

Pendant que M. Alcott faisait le tour des apothicaires et autres pour se ravitailler, accompagné de Krom et Celer, Meg et Jo eurent la permission de se promener en ville, accompagnées de Mikazuki et Mikhail. Leur père leur avait même donné un peu d’argent pour qu’elles s’achètent quelque chose. Cela aurait pu être une magnifique journée pour Jo, si l’idée de la passer aux côtés de Mikhail n’était pas venue noircir ce beau tableau.

-Ça va ! s’écria Mikhail en voyant Jo faire la tête depuis qu’ils étaient en ville. C’est pas moi qui ait choisi qui devait vous escorter.

-J’aurais encore préféré Grok ou Gruk plutôt qu’un nodocéphale comme toi…

-Continue et je t’éclate, même si t’es une fille ! Connasse !

-Ton répertoire d’insultes est pitoyable, en plus d’être limité. On voit bien qui a hérité du plus gros cerveau, des deux frères…

-Répète, si tu l’oses !

-Autant de fois que tu le souhaites, malappris !

Le ton commençait à monter et les têtes, à se retourner. Meg dû intervenir pour calmer la situation et put éviter une dispute, bien que les deux faisaient à présent la tête.

Les filles du docteur Alcott continuèrent leur petite balade. Pour éviter de nouvelles disputes, Meg demanda à Mikhail de rester avec elle pendant que Mikazuki resterait avec Jo.

Lors de leur promenade, ils tombèrent sur une librairie et les yeux de Jo ne tardèrent pas à s’illuminer en voyant les ouvrages en vitrine. Meg, pour sa part, avait aperçu un tailleur juste à côté et donna rendez-vous à sa sœur dans quelques minutes. Jo se contenta de dire un rapide « Oui, oui ! » avant de ruer dans sa vision paradisiaque, en tirant Mikazuki par le bras.

C’était une toute petite librairie mais pour Jo, chaque occasion de voir et d’avoir un livre dans les mains était à saisir. De plus, elle savait que Mikazuki aimait lire. Elle la voyait parfois lire durant son temps libre et les rares fois où elles avaient discuté ensemble, la petite lui disait que c’était Ryô qui lui avait appris en utilisant ses propres livres. D’ailleurs, une fois, Jo avait eu l’occasion de jeter un œil aux livres de ce dernier et normalement, ce n’était pas le genre d’ouvrage à la porter d’un enfant. Même un adulte aurait, même érudit, aurait un peu de mal avec certains. Et pourtant, Ryô disait saisir une bonne partie de ce qui y était écrit.

Jo secoua la tête. Ce n’était pas le moment de penser à ça. Pour l’instant, c’était son petit moment de plaisir à savourer.

Elle parcourut les rayons, à la recherche d’un bel ouvrage, en se faufilant entre le peu de clients présents. Avec ce qu’elle avait, elle avait de quoi s’acheter au moins deux livres, si ces derniers n’étaient pas trop chers. Mais elle hésitait : livre de contes, recueils de poésie, traités d’alchimie simplifiés, chroniques… Elle trouvait presque de tout ici et le choix n’en fut que plus dur. Après une errance entre les rayons qui lui parut sans fin et une longue hésitation, son choix pour son premier livre fut Fiora Cirazza, courtisane assassine, premier tome d’une saga. Jo ne prit même pas la peine de feuilleter au moins le début. Elle voulait savourer sa découverte de l’œuvre de la première à la dernière lettre.

Alors qu’elle commençait à explorer de nouveau les rayons, elle vit Mikazuki s’attarder sur une étagère en particulier. En s’approchant un peu, elle constata que la jeune fille regardait des livres traitant des terres de l’Est, au-delà de l’Empire de Nibel, tel que celui de Qilin ou de l’Archipel d’Amaterasu, la terre d’origine de Mikazuki.

-Quelque chose qui t’intéresse ? demanda Jo.

-Ah ! Non, pas spécialement…

Elle disait cela mais Jo voyait bien que quelques-uns de ces livres lui faisaient envie, comme Histoire de l’Archipel d’Amaterasu, ou la prise d’indépendance d’un peuple ou encore Monstres et créatures grotesques de l’Est, bien que ce dernier ne fût pas très flatteur dans son titre. Le regard de Jo fut alors attiré par un livre nommé Mythes et légendes de l’Est en haut de l’étagère. Elle dût se mettre sur la pointe des pieds pour l’atteindre et le tirer. Elle feuilleta les premières pages : le style était simple sans être simpliste, idéal pour des lecteurs occasionnels ou qui n’ont pas l’habitude d’ouvrages complexes. Mikazuki semblait elle aussi curieuse d’en connaître le contenu, vu la façon dont elle essayait de lire par-dessus le coude de Jo.

-Il te fait envie ? demande cette dernière en souriant.

-Je n’ai pas emmené d’argent…, dit Mikazuki.

-C’est pas un souci. Allez, on le prend.

-Mais… Non ! Attends, Joséphine !

Mais Jo ne voulut rien entendre et alla chercher le libraire pour payer ses achats. Elle savait que la petite ne possédait pas grand-chose et qu’elle économisait le moindre sous payer son voyage pour rentrer dans son pays, alors lui faire un petit cadeau ne lui ferait pas mal.

Au moment de payer, le libraire sourit aux filles en disant que le livre sur les mythes était un bon choix et qu’il déplorait qu’il intéresse si peu de monde. Par contre, en voyant le livre sur Fiora Cirazza, il eut l’air un peu surpris puis jeta un œil gêné à Jo.

-Mademoiselle… Vous savez de quoi parle ce livre ?

-Non. Mais je me réserve la surprise pour ma lecture. Pourquoi ? Il y a un problème ?

-Et bien… Mademoiselle, vous semblez avoir l’âge mais je dois quand même vous prévenir d’une chose…

-Quoi donc ?

-Ce livre… contient des passages qui décrit des relations charnelles. De manière explicite. Très explicite.

Les mots prirent un petit moment avant d’atteindre la conscience de Jo, avant qu’elle ne se mette à rougir fortement. Tout comme Mikazuki, qui savait ce que « charnelle » voulait dire… Les clients qui avaient entendus et vus la scène rirent aussi discrètement que possible, sans succès. Le libraire demanda à Jo si elle voulait choisir un autre livre à la place mais cette dernière lui dit que non et paya pour les deux livres.

Jo et Mikazuki sortirent de la libraire, la petite fille ravie d’avoir son propre livre à elle et la plus âgée, un peu gênée d’avoir de la littérature un peu salace mais aussi curieuse d’en connaître le contenu. Alors qu’elle réfléchissait à un moyen de le mettre hors de portée de ses petites sœurs et surtout de ses parents, Meg, rayonnante, ressortit de chez le tailleur avec Mikhail, qui tenait un paquet volumineux dans ses bras. Sûrement la nouvelle robe de Meg, pensa Jo.

Ayant encore quelques sous sur elle, Meg proposa à sa sœur d’essayer de trouver un marchand qui leur vendrait quelques sucreries. Jo était au départ enthousiaste puis prit sa sœur à part un instant et lui demanda si elle comptait bien en acheter pour tout le monde. Meg hésita un instant puis jeta un œil à Mikhail et Mikazuki, l’hésitation se lisant dans ses yeux. Jo s’en doutait. Elle n’aimait pas particulièrement fréquenter des mercenaires et Meg, encore plus. Bien que restant toujours polie avec eux, elle faisait toujours en sorte de maintenir une certaine distance entre eux et elle. Et ce, de manière consciente ou non.

Jo regarda Mikazuki et Mikhail, puis soupira avant de murmurer à sa grande sœur :

-Meg, on va en acheter pour tout le monde.

-Jo, tu…

-Meg. Je suis sûre qu’ils aimeraient être ailleurs et pourtant, ils nous accompagnent. On peut bien leur offrir un petit quelque chose, non ?

Meg parut hésitant puis jeta à son tour un œil aux deux autres, avant d’hocher la tête verticalement. Jo sourit un peu. Oui, c’était la bonne chose à faire, selon elle.

Ils cherchèrent un petit moment et trouvèrent un marchand qui vendait des pâtisseries sur une place avec une fontaine en son centre. Toutefois, sa marchandise avait du succès et il fallait faire la queue, en espérant qu’il lui reste quelque chose quand ce serait leur tour.

Un peu fatiguée, Jo alla s’assoir au bord de la fontaine pour souffler un peu. Mine de rien, elle avait marché longtemps et ses pieds lui faisaient un peu mal, surtout dans ces chaussures qui commençaient à vieillir. Pour patienter, elle commença la lecture de son livre. Elle n’avait même pas fini la première page du prologue que l’auteur commençait déjà à décrire une scène où l’héroïne usait de ses charmes puis de son corps pour endormir la méfiance de la personne qu’elle devait assassiner.

-Excusez-moi. Mademoiselle ?

Jo sursauta et, prise de panique, referma rapidement son livre comme si on venait de la surprendre en train de faire quelque chose de répréhensible. Elle leva les yeux, le cœur battant encore à toute vitesse, et croisa le regard d’un beau jeune homme un peu plus âgé qu’elle, superbement vêtu et au sourire si étincelant qu’il en était presque éblouissant.

-Pardonnez-moi de vous avoir effrayé, dit-il en continuant à sourire. Mais… vous étiez bien à la librairie, non ?

-Je… Oui.

-Ah, je suis tellement ravi de vous avoir retrouvé. Dès que mes yeux se sont posés sur vous sortant de cette librairie, j’ai souhaité venir à votre rencontre mais des circonstances contre ma volonté ont fait que je vous ai perdu de vue. Dès lors, je suis parti à votre recherche.

-Que… Vous me cherchiez ?

-Oui. Votre beauté est si… Pardonnez-moi mais plus je vous regarde et moins il m’est facile de trouver les mots.

Jo n’en croyait pas ses yeux ni ses oreilles ! Ce jeune homme lui faisait la cour ! Le premier ! Elle ne savait comment réagir ! Jamais elle ne ressentit un tel sentiment de panique de toute sa vie ! Et elle vivait depuis peu avec des trolls anthropophages ! Tout ce qu’elle parvenait à faire, c’était rougir comme ces jouvencelles idiotes lorsqu’elle voyait un bel éphèbe. Jo pensait être au-dessus de ça, grâce à son esprit éclairé ; son intelligence. Il fallait croire que non… Elle restait là, à l’écouter la flatter sur son physique, sans savoir que dire. Du moins, au début.

Bien vite, cette avalanche de compliments devint lassante et Jo était sur le point de lui faire comprendre, lorsqu’il chercha à en savoir plus sur elle. La jeune fille tenta de retrouver son calme et de bien réfléchir à la réponse qu’il allait lui donner. Après tout, elle ne le connaissait pas…

Elle était sur le point de lui répondre, lorsque l’attention de ce dernier se porta sur la foule devant le marchand de pâtisseries. Plus particulièrement sur Mikhail et Mikazuki, qui tenait fermement son livre. Très vite, son sourire s’effaçant et ce qu’elle vit dans ses yeux… Jo la connaissait depuis enfant. Elle l’avait vu tant de fois dans la Coalition de l’Aigle, tant de fois depuis qu’elle arpentait les routes avec sa famille et encore dans ce petit royaume qu’était Rhéa. Du mépris.

-Ah, si ce n’est pas malheureux… Regardez ça. Une sauvageonne avec un livre… De la confiture donnée à des cochons, si vous voulez mon avis. Et cet énergumène… À sa tenue, je devine un homme de main sous-payé, un bon-à-rien de vagabond ou quelque chose dans ce genre.

Et ainsi, la magie s’envola… Jo ne le voyait plus comme un jeune homme séduisant. À présent, c’était juste quelqu’un de détestable. Insulter ainsi une petite fille comme Mikazuki lui était intolérable. Même Mikhail, qui n’était pas sans reproche, loin de là, n’avait jamais mérité qu’on parle de lui ainsi.

-Mais je digresse…, dit le jeune homme avant de reprendre son sourire étincelant, qui lui apparaissait à présent comme on ne peut plus énervant.

Il recommença à l’assaillir de compliments, toujours sur son physique, et Jo ne souhaitait plus qu’une chose : qu’il la ferme !

-Jo !

Meg, toute souriante, revenait vers sa sœur, une pâtisserie dans chacune de ses mains. Le jeune homme, dans un élan de politesse, se leva et vint la saluer tout en se montrant charmant et en gardant le sourire. Sourire qui s’effaça bien vite quand il vit s’approcher Mikhail et Mikazuki.

-Jo ! Meg ! fit Mikhail, la bouche à moitié pleine de la pâtisserie qu’il venait d’engloutir. On devrait y aller. Votre père aura bientôt…

Le jeune homme vint alors s’interposer entre lui et les deux filles, fièrement dressé.

-T’es qui, toi ? lui demanda Mikhail.

-Un gentilhomme prompt à remettre à sa place les malpropres dans ton genre qui importune ces demoiselles.

-Oh, mais il…, commença Meg.

-Ne vous en faîtes pas, mesdemoiselles. Remettre vagabonds et va-nu-pieds à leur place est le rôle de toute personne éduqué…

-Attends… C’est de moi que tu parles, ducon ?

-Ah, je reconnais bien là l’arme du simple d’esprit : des insultes crues et sans raffinements. Mais bon… Attendre autre chose d’une énergumène dans votre genre…

-Vous aussi, vous seriez énervé, si on vous insultait ! lui lança Mikazuki.

Le jeune fit à la fois surpris et amusé.

-Oh, voyez-vous cela, mesdemoiselles ! Une sauvageonne qui parle notre langue ! Elle a été bien dressée, ma foi !

Les regards des personnes aux alentours se tournèrent vers eux. Le jeune homme bondit le torse, comme fier qu’une assemblée assiste à son action.

-Lui parle pas comme ça ! s’énerva Mikhail.

-Et que vas-tu faire ? Me lancer d’autres insultes pitoyablement dénuées de toute trace d’intelligence ? Je t’en prie ! Tu ne feras que souligner ta bêtise ! Et quand ce sera fait, je…

D’un bond, Jo se leva à son tour, accourut vers le jeune homme, le retourna et lui flanqua une gifle si forte que presque tout le monde sur la place l’entendit, choquant le destinataire ainsi que Meg, qui ne s’attendait pas à ce que sa sœur lève la main sur quelqu’un.

-Vous n’êtes qu’un cuistre doublé d’un faquin ! lui lança Jo. Et j’espère ne plus jamais vous revoir !

Sur ce, elle attrapa le poignet de Meg et commença à partir.

-Attends un peu, sale petite… !

Le jeune homme, à présent outré par l’humiliation que Jo venait de lui infliger, l’attrapa par le col et leva la main. Il ne fallut qu’un instant à Jo pour comprendre qu’il comptait lui rendre la monnaie de sa pièce et ferma les yeux par réflexes.

Mais le coup ne vint jamais…

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, Mikhail avait stoppé sa main et son visage était déformé par une colère noire.

-On t’a jamais appris à ne pas frapper les dames ?

Mikazuki arriva ensuite pour donner un coup rapide comme l’éclair dans l’estomac du type détestable avant que Mikhail ne lui décoche un crochet du droit, qui l’envoya réfléchir à ses actions dans la fontaine. Meg fut une nouvelle fois choquée par ce qu’elle venait de voir et Jo, pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, était ravie de voir Mikhail frapper quelqu’un aussi fort.

Une salve d’applaudissements retentit pour le féliciter de son geste et Mikhail saluait la foule comme s’il venait d’effectuer une prestation digne d’un acteur de théâtre ou un chanteur d’opéra. Jusqu’à ce qu’il aperçoive les gardes s’ameuter à cause de l’agitation créé.

-On se tire ! déclara-t-il soudainement en attrapant Jo par la main pour fuir les lieux.

Mikazuki ne tarda pas à faire de même avec Meg et ainsi, les quatre jeunes gens fuirent les lieux, non sans rire de ce qui venait de se passer.

Quand ils retrouvèrent M. Alcott, Krom et Celer, ils ne lui dirent rien de l’incident de la place. Sur le chemin du retour au camp, Jo et Mikhail marchèrent ensemble, un peu en retrait.

-Pourquoi tu me colles ? demanda Mikhail avec un air suspicieux.

-Pour rien, répondit Jo avec un sourire aux lèvres.

-Menteuse ! Pourquoi tu souris ? Tu prépares ta prochaine insulte, hein ?

-Mais non. Tu n’as rien fait pour le mériter. Du moins, pour l’instant…

Jo repensait à l’attitude de ce jeune homme envers Mikhail et sa façon de s’en prendre verbalement à lui… Cela lui rappelait sa façon à elle de lui parler. Et c’était désagréable à entendre et à voir. Elle se jura alors d’être un peu plus gentille avec lui. Après tout, lui l’avait été avec elle et sa sœur.

-Sérieusement ! Pourquoi tu souris ? Arrête ! Tu me fais peur, là !

-Oh, la ferme, espèce d’orchidoclaste ! lui lança-t-elle en perdant patience.

-De quoi ?

-JO !!! s’écrièrent son père et sa sœur, outrés par son langage.

Quelques jours plus tard, alors qu’elle accomplissait ses tâches quotidiennes, Jo aperçut Mikazuki, assise dans un coin, en train de lire le livre qu’elle lui avait offert avec un grand sourire sur les lèvres. Ce qui la fit elle-même sourire.

Par le plus grand des hasards, Meg trouva le livre que Jo avait acheté et fut choquée que sa sœur s’adonne à ce genre de lecture. Jo, en panique, lui demanda de ne rien dire à leurs parents. Chose que Meg consentit à faire.

À condition que Jo lui prête son livre de temps en temps.

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