01. Mikazuki

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Mikazuki avait atteint sa huitième année de vie. Une huitième année qu’elle avait fêté les fers aux mains et aux pieds.

Elle se rappelait de ce jour où son père l’avait vendu pour pouvoir rembourser ses dettes auprès de parieurs. Il pleuvait, ce jour-là.

Mikazuki sentait la peur grandir au fil des jours auprès de ces inconnus. Bien plus encore quand elle fut vendue à un esclavagiste, un étranger qui venait d’au-delà de l’océan, étrangement vêtu d’habits coloré. Cet homme disait que de nombreuses personnes étaient désireuses de posséder de jeunes enfants venant d’ailleurs. Pour leur exotisme.

À ses yeux, Mikazuki était un article de choix, avec sa belle peau blanche et sa chevelure d’ébène. Et son achat ne lui avait même pas coûté le prix d’un cheval en bonne santé.

Il ne lui fallut pas longtemps pour la faire embarquer à bord de son navire avec d’autres enfants qu’il avait acheté ou ramassé sur le bord des routes… Chose qui n’était pas si rare que ça, dans ce pays et à cette époque.

À présent, elle n’était plus un être humain. À présent, elle valait encore moins qu’un chien et on fit en sorte qu’elle ne l’oublie jamais. Telle était sa vie, maintenant…

Tout ce qu’elle lui restait de son ancienne vie, c’était le nenju de perles noires de sa mère qu’elle était parvenue à cacher sur elle, avant d’être vendue.

Le navire avait à peine quitté le port qu’il tanguait déjà dans tous les sens sur une mer houleuse. Et encore cette fois-là, en ce jour de sa huitième année d’existence, la pluie était présente.

La traversée était affreuse.

Les enfants étaient tassés les uns contre les autres comme du bétail, dans la crasse, entre deux cargaisons douteuses. De temps à autre, un marin descendait dans la cale pour les « laver », soit juste leur lancer des seaux d’eau de mer glacé.

Bien que traités comme des moins que rien, on leur apportait quand même à manger. Mais rien qu’on ne proposerait à un être humain : une ration de nourriture ridicule, souvent déjà en train de pourrir, et ce, une fois par jour.

Mais le pire restait les expéditions nocturnes de certains marins, quand les autres dormaient profondément. Ils isolaient un enfant dans un coin plus tranquille, garçon ou fille, et « s’amuser » avec. Durant ces nuits, lorsque la victime du soir pleurait en leur demandant d’arrêter dans leur langue natale et que leurs tortionnaires riaient, Mikazuki pleurait les yeux fermés et en se bouchant les oreilles.

Toutes les supplications de ces enfants ces nuits-là se gravèrent dans la tête de la petite fille, qui pria pour qu’elle n’ait jamais à subir cela…

Tous les deux jours, on faisait monter les enfants sur le pont pour les faire marcher, histoire que leurs muscles ne s’atrophient pas trop avant d’arriver à destination. Beaucoup auraient aimé fuir en sautant à la mer mais le fait d’être enchaîné les uns aux autres rendait toute action individuelle compliquée. Et quand bien même l’un d’eux parviendrait à passer par-dessus bord, il entraînerait les autres par le fond…

Le temps paraissait long ; une véritable éternité sur une mer capricieuse pour des enfants esclaves à la merci de démons d’adultes étrangers…

Si elle était plongée en plein cauchemar, Mikazuki n’espérait qu’à une seule chose : se réveiller.

Après un mois de traversée, ils arrivèrent à destination durant une nuit où il pleuvait à torrent. À peine avait-on fait descendre les enfants du bateau qu’on les força à grimper dans une cage montée sur un chariot.

Sous ce déluge glacé, des hommes conduisaient avec indifférence un chariot plein d’enfants dont le destin devenait de plus en plus incertain. S’ils ne succombaient pas avant à l’éventuel pneumonie qu’ils risquaient de contracter, à cause de ce temps…

Mikazuki essayait tant bien que mal de dormir mais impossible entre la pluie glacée qui lui martelait le visage, le chariot qui remuait sans cesse, les complaintes de ses camarades et les cris des adultes qui leur ordonnaient de se taire avec en prime un coup sur la cage.

Ce fut l’une de ses plus horribles nuits…

Le lendemain matin, la pluie avait cessé mais les nuages gris menaçants et lourds ne s’étaient pas dispersés pour autant.

La route était boueuse et avancer devenait difficile. Plus d’une fois, ils furent forcés de s’arrêter pour pousser le chariot dont l’une des roues s’était embourbée. Dans ces instants-là, on faisait descendre les enfants pour désembourber le chariot. Et si par malheur l’un d’eux essayait de s’échapper, on lui promettait qu’il ne verrait pas le prochain jour se lever et que ses camarades seraient battus, histoire de tuer dans l’œuf toute envie d’imitation.

Après moults péripéties, ils arrivèrent dans une ville où un marché aux esclaves allait bientôt se tenir. En attendant, il fallait garder « la marchandise » dans un lieu sûr. Des enfants venus de l’Est lointain, ça ne courait pas les rues et par conséquent, cela pouvait rapporter très gros pour peu qu’on sache marchander.

L’esclavagiste loua pour la nuit une étable assez grande pour accueillir toute la marmaille et déclara que demain, ils allaient enfin lui rapporter de belles pièces d’or. Les enfants allaient dormir en compagnie de chevaux, dans la paille et leurs excréments, mais paradoxalement, c’était de loin l’endroit le plus confortable où ils passeraient la nuit. Dommage qu’ils dussent dormir les fers aux pieds…

Au lendemain, à quelques instants de l’ouverture du marché, l’esclavagiste constata que plusieurs de ses « produits » étaient tombés malade à cause de la pluie et il pesta, prétextant qu’il allait être obligé de les vendre au rabais et encore, s’il trouvait des acheteurs ! Perdant son sang-froid, il s’acharna sur le plus malade et le plus faible, le maudissant de ne pas être né avec une meilleure résistance à la maladie.

Quand le petit cessa de bouger, il ordonna à l’un de ses hommes de virer cette « chose » loin des regards pour ne pas effrayer sa potentiel clientèle.

Il refit alors une inspection de ses « propriétés » et décida qu’un petit nettoyage attirerait plus de monde à son étale. Il s’imaginait sans doute qu’un seau d’eau et des frottements énergiques suffiraient à enlever un peu la crasse que ces gamins avaient accumulés. Et au mieux, cela enlèverait l’odeur de crottins de cheval qui indisposerait ses futurs clients…

L’ouverture du marché aux esclaves rassemblait une foule hétéroclite.

La clientèle se composaient d’autres esclavagistes, de marchands peu scrupuleux et de bourgeois voire de nobles désireux d’avoir de la main d’œuvre pour entretenir leur domaine à moindre coût ou simplement pour leur servir d’escorte en tout genre. Il y avait même quelques créatures étranges douées d’une certaine intelligence. Par exemple, de petits êtres à la peau verdâtre et encapuchonnées rôdaient autour des enfants et semblaient intéressés pour en faire acquisition.

-Non, non, non ! s’écria l’esclavagiste. Je ne vends pas ceux-là aux gobelins ! Ils ont trop de valeur ! Les autres, si vous voulez ! Mais pas ceux-là !

Les petites créatures insistèrent mais l’esclavagiste était intransigeant. Et de toute façon, elles n’avaient pas assez d’or pour acheter un esclave au premier prix. Quand il s’en rendit compte, l’esclavagiste les fit chasser de devant ton étal par ses hommes. Les petites créatures pestèrent contre lui et jurèrent en articulant avec difficulté dans la langue commune que l’esclavagiste regretterait de les avoir malmenés.

Mikazuki parlait un peu la langue commune. Quand son pays s’était ouvert au monde, l’éducation commençait à se répandre en-dehors de la noblesse. Ainsi, une fois par semaine, un moine venait dans son village pour enseigner aux enfants de fermiers l’écriture et la langue commune, qu’il avait lui-même apprise auprès d’un érudit étranger, désireux de partager son savoir avec autrui. Il disait que l’Archipel entrait dans une nouvelle ère, où communiquer en utilisant seulement notre langue n’était plus possible et qu’avec notre ouverture sur le monde, ses habitants devaient ouvrir leurs esprits à de nouvelles façons de vivre, à de nouvelles façons de parler et à de nouvelles voies qui n’attendent qu’à être découverte.

Elle se rappelait aussi, qu’à cette époque, on riait beaucoup de ce prêtre car ils pensaient que l’Archipel n’allait pas changer juste parce que des étrangers commençaient à fouler le pied sur ces terres.

Mikazuki n’avait presque jamais eu l’occasion de pratiquer ce qu’elle avait appris. Elle ne reconnaissait pas la grande majorité des mots qu’elle entendait. De plus, elle trouvait que ces mots qui sortaient de la bouche de ces étrangers étaient plus rudes et sonnaient trop forts, par rapport aux souvenirs sur la façon dont parlait le moine.

Elle regarda autour d’elle, pour voir quel genre de malheureux étaient comme elle. Il y avait des humains mais aussi des créatures qu’elle n’avait jamais vues : l’une d’elle était d’une beauté à couper le souffle et possédaient deux grandes oreilles pointues, l’autre semblait adulte mais était à peine plus grand qu’un enfant et possédait une longue et épaisse barbe. Mais la plus impressionnante de ces créatures, à ses yeux, était cette chose de grande taille à la peau vert émeraude, à la musculature imposante et avec deux crocs proéminents au niveau de sa mâchoire inférieure.

Quand les gens passaient à côté de cette chose, ils ne pouvaient s’empêcher de commenter :

-C’est un orc, non ?

-Je pensais que l’Ordre avait exterminé ces choses, il y a plus de cinquante ans…

-Des rumeurs disaient que certains avaient survécus et s’étaient cachés, mais je pensais que c’était des racontars…

-Il doit valoir une fortune !

-Ah, si seulement je pouvais me l’offrir…

-Tu as vu comme il a l’air fort ? Il ferait un excellent chien de garde !

-Il paraît qu’ils sont endurants… Si seulement je pouvais me l’offrir, il pourrait accomplir ce que mon époux ne peut plus faire dans notre lit…

L’Orc était solidement enchaîné et tant mieux pour les passants : quand on l’approchait de trop près, il se mettait à grogner fortement voire à hurler pour les intimider tout en essayant de se jeter sur eux.

Mais les passants ne s’arrêtèrent pas uniquement devant cette rareté. De nombreuses personnes s’attardaient sur ces enfants venus de l’Archipel d’Amaterasu. Un tel produit exotique, on n’en voyait pas tous les jours !

Les plus riches en voulaient absolument au moins un ! Dès lors, ils se battaient presque comme des chiffonniers pour acheter à prix d’or.

La plupart du temps, ils disaient qu’un de ces enfants serait parfait pour travailler en intérieur, d’autres pensaient plutôt à s’adonner à des plaisirs plus que douteux avec eux. Surtout quand il s’agissait de filles…

Mikazuki se mit à trembler de peur lorsqu’un homme en apparence fortuné et obèse s’enticha d’elle. Après avoir proposé une belle somme à l’esclavagiste, il lui énumérait toutes les choses qu’il lui ferait une fois chez lui. Des choses qu’on ne devrait pas faire à une enfant.

Ce fut l’un de ces moments où Mikazuki regrettait d’un peu comprendre la même langue que cet être immonde. Elle n’avait pas tout saisi mais le regard lubrique et le visage déformé par la perversion en disait bien plus long… La peur l’envahit au point où en plus de tremblait, elle ne put se retenir et s’urina dessus. L’odeur incommoda fortement les gens mais semblait exciter d’avantage celui qui allait vraisemblablement être son nouveau propriétaire. Cela n’empêcha pas l’esclavagiste de hurler sur la petite fille et de lever sa main pour s’apprêter à lui donner une correction qu’elle n’oublierait pas de sitôt. Comparé à ce qui l’attendait, ce n’était, pensa-t-elle, pas grand-chose…

Elle ferma les yeux et se résigna à prendre le coup.

Quand elle entendit la foule s’exclamer de surprise, elle les rouvrit et vit… une femme magnifique portant une armure en cuir sous un plastron brillant. À sa ceinture, un glaive qui semblait bien aiguisé. Sa chevelure… Elle était d’un blanc pur comme la neige et ses yeux étaient aussi bleu qu’un ciel dégagé.

-Qu’est-ce que ça veut dire ? dit l’esclavagiste alors que ses hommes entouraient la femme pour ne pas la laisser s’échapper.

-Je veux acheter cette fille. Et je ne tiens pas à ce qu’elle soit abîmée.

-Oh… Ooooh, mais il fallait le dire tout de suite, ma dame ! Je comprends, je comprends…

L’esclavagiste fit signe à ses hommes de reculer et la femme le lâcha.

-Un instant ! s’écria le noble obèse. J’ai payé pour cette gamine !

-Pardonnez-moi, mon bon seigneur, mais techniquement, vous ne m’avez pas donné votre paiement encore. Or, si on me propose une meilleure offre, je suis libre de l’accepter. À condition bien sûr que l’offre de notre dame soit plus élevée que celle de notre bon seigneur ici présent…

Un sourire narquois se dessina sur le visage du noble obèse, persuadé qu’elle ne pourrait jamais surenchérir. Son attirail était bien entretenu mais d’une qualité très moyenne, dans le meilleur des cas. Dans sa tête, il était impossible qu’elle ait ne serait-ce que le quart de la somme qu’il avait déjà promis.

-Combien a-t-il proposé ?

-Pour la gamine ? Cinq cent couronnes d’or.

La femme se mit à rire puis sorti une bourse bien remplie et la lui lança.

-En voici le double. Marché conclu ?

L’esclavagiste n’en revenait pas ! Il examina le contenu de la bourse et elle contenait effectivement mille pièces d’or frappées d’une couronne ! Le prix d’un esclave adulte exotique en pleine santé ! Il regarda alors l’obèse pour voir s’il tenait à offrir plus. Mais ce dernier, trouvant ridicule de dépenser autant pour une enfant, laissa tomber.

-Marché conclu ! Elle est à vous ! s’écria l’esclavagiste avec une joie non dissimulée.

Le noble obèse était plus que contrarié qu’une affaire lui passe sous le nez mais visiblement, il ne tenait pas à faire de scandale en public. À la place, il acheta une autre fille à la place, qui l’intéressait moins…

Pendant qu’on retirait les chaînes de Mikazuki pour l’attacher avec une corde, de sorte que sa nouvelle propriétaire puisse la traîner, l’esclavagiste et l’acheteuse réglaient tout ce qui concernait la paperasse administrative. Une fois cela fait, la nouvelle propriétaire de Mikazuki l’emmena.

La petite se retourna et contempla avec tristesse les autres enfants qui allaient, pensait-elle, connaître un sort aussi peu enviable que le sien.

Sa propriétaire s’arrêta ensuite pour parler avec l’esclavagiste qui possédait l’Orc. Elle souhaitait en faire acquisition aussi, mais l’esclavagiste en demandait le double de ce qu’elle avait payé pour la petite fille.

Ce qu’elle lui donna.

Cet esclavagiste était certes surpris mais diablement content d’avoir fait une si bonne affaire. Une fois la paperasse remplit et l’Orc acquis, elle emmena ses deux esclaves un peu plus loin dans le marché. Là, elle acheta du pain et de la viande séchée, qu’elle leur donna. Autant Mikazuki que l’Orc étaient surpris par ce geste.

-Mangez. Surtout toi, petite. Tu es famélique à en faire peur.

La femme mit de force la nourriture dans les mains de la petite fille. L’Orc, pour sa part, ne se fit pas prier et engloutit en deux temps, trois mouvements sa part. Mikazuki hésita encore un peu mais finalement prit un morceau de pain et le mit dans sa bouche. Elle mâcha lentement. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait plus eu quelque chose de bon à manger… Au point d’en pleurer. L’Orc grogna en voyant cela mais la femme lui caressa affectueusement la tête et l’encouragea à prendre son temps pour manger. Ce que Mikazuki fit.

Après ce repas léger mais bienvenue, la femme s’adressa à l’Orc et conclut un marché avec lui : elle consentait à lui retirer ses chaînes hors de la ville mais il lui appartiendrait toujours et devrait lui obéir aux doigts et à l’œil. Elle lui promit qu’en échange, il aurait de quoi manger et boire voire plus s’il travaillait bien. L’Orc grogna :

-En quoi consistera mon travail ? demanda-t-il avec sa voix rauque.

-Rien de plus simple : te battre et tuer quand je te le demanderai.

L’Orc réfléchit un moment avant de demander :

-Je tuerais des humains ?

-Humains, elfes, nains, gnomes, gobelins… Qu’importe.

En entendant cela, il sourit de toutes ses dents pointues :

-D’accord.

-Tu as un nom ?

-Krom.

Elle sourit puis ils quittèrent tous les trois le marché, pour rejoindre un groupe de personnes avec des chevaux. L’une des cavalières, une femme à la chevelure blanche également, vêtue d’une armure, le teint bronzé et un cache-œil sur l’œil droit, vint les accueillir en tenant la bride d’un cheval.

-Bon retour, Dame Alicia, lui dit cette femme. Vous avez trouvé des choses intéressantes ?

-Comme tu peux le voir, Sœur Stella. Mais avant de nous mettre en route, je crois que la petite aura besoin… d’un bain.

La dénommée Stella regarda la petite Mikazuki du haut de son cheval. La petite fille baissa la tête, honteuse. À l’odeur, elle comprit vite pourquoi un bain s’imposait.

-Pour lui aussi ?

Krom grogna et s’agita sous ses chaînes.

-Lui, on lui enlèvera ses chaînes. Mais hors de la ville. Je ne veux pas d’ennuis ici…

-Comme il vous plaira, Dame Alicia. Toutefois, sans vouloir remettre en doute vos décisions, combien cela nous a-t-il coûté ?

-Au bas mot, trois milles couronnes.

Les autres cavaliers parurent presque scandalisés en entendant cela et Stella soupira longuement.

-Heureusement que vous avez déjà payé vos hommes ainsi que les victuailles. Mais quand même, nous aurions pu faire l’acquisition d’au moins une arme de siège avec cet or.

-Notre prochain travail renflouera les caisses, ne t’en fais pas ! Et puis, on est bien connus, maintenant. Les rentrées d’argents vont affluer !

-Comme les dépenses…

-Bienvenue dans le monde des humains, Sœur Stella. C’est s’adapter ou mourir ! Assez parlé et allons-y !

-Votre cheval est…

-Non, pas de suite.

Alicia s’accroupit devant Mikazuki et, à sa grande surprise, lui retira ses liens. Elle était enfin libre de ses mouvements après des jours et des jours d’entrave.

La femme répondant au nom d’Alicia lui tendit alors la main :

-Si tu viens avec moi, tu pourras boire et manger. Mais il faudra le mériter. Tu t’en sens capable ?

Mikazuki regarda cette main tendue et la femme au bout. Elle l’avait dit d’un ton calme mais autoritaire, doux et fort. Elle en ignorait la raison mais Mikazuki avait envie de la suivre. Elle sentait qu’elle pouvait lui faire confiance. Elle prit alors sa mit et lui dit :

-Oui…

-Oh, tu parles la langue commune ?

-Un peu…

-Finalement, tu valais peut-être ces milles couronnes. Allons-y.

Alicia fit alors monter Mikazuki sur son cheval, monta à son tour, prit la tête des troupes puis ils partirent, Krom les suivant à pieds.

Une fois la ville hors de vue, ils trouvèrent une rivière. Pendant que les hommes retiraient lentement les chaînes de Krom, Alicia s’évertua à nettoyer Mikazuki. La petite fille était gênée et assura qu’elle pouvait le faire seule. Si elle disait ça, c’était par peur que sa nouvelle propriétaire ne se fâche à prendre autant de temps à la laver, tellement elle était crasseuse. Mais Alicia refusa, prétextant qu’une petite fille devait être propre et que de toute façon, elle avait l’habitude avec ses propres enfants. L’intention était bonne mais Alicia frottait très fort pour la laver. Certes, c’était nécessaire pour retirer efficacement la crasse mais d’un autre côté, Mikazuki avait l’impression que sa peau brûlait à force d’être frotté.

Il fallut une bonne heure pour qu’Alicia soit satisfaite de la propreté de la petite fille et qu’on finisse de retirer toutes les chaînes de Krom. Alicia fit monter Mikazuki sur son cheval de nouveau. Krom, lui, allait devoir continuer à pied, son imposante silhouette étant trop massif pour être supporté par un cheval. Et de toute façon, il n’y en avait plus de disponible. Krom ne s’en plaignait pas et disait qu’il préférait de toute façon la marche à pieds.

Une fois tout cela réglé, ils remirent en route. Alicia avait bien calé Mikazuki contre elle, pour faire en sorte qu’elle ne tombe pas.

-Tu es déjà monté à cheval, avant ?

Alicia le lui avait demandé avec un grand sourire. Mikazuki rougit un peu :

-Non.

-Alors profite de la balade. Ça n’arrivera pas tous les jours…

Mikazuki n’aurait jamais espérer monter un jour à cheval. Cet animal coûtait cher et dans son pays, il n’était utilisé que par les seigneurs et les guerriers sous ses ordres. Un noble animal loin de la portée des moins fortunés. Et à cet instant précis, elle avait la chance d’en chevaucher un. Elle en profita autant qu’elle put, jusqu’à ce que les nuages sombres décident de refaire tomber une averse. Ils accélérèrent la cadence, tout en faisant en sorte que Krom puisse suivre au pas de courses. Il leur fallu une bonne heure avant d’arriver à destination.

C’était un camp.

Les tentes dressées étaient dans des états variables, ses occupants étaient divers et variés : il n’y avait pas que des humains. Des créatures de toutes sortes les côtoyaient : des êtres à oreilles pointues, de petits êtres barbus, une ou deux créatures étranges à l’apparence reptilienne… La population locale était très diverse et une bonne atmosphère régnait au sein de cet étrange attroupement. Mikazuki remarqua également que bon nombre d’entre eux étaient armés.

À leur arrivée, ils furent accueillis chaleureusement pour une véritable foule.

Pendant que les autres restaient en arrière et descendaient de leurs chevaux, Alicia continuait d’avancer un peu, après avoir dit à Krom de ne pas la quitter des yeux pour l’instant.

-Bon retour, chef !

-Vous avez trouvé des choses intéressantes ?

-Ouah ! Les gars ! Venez voir ! Ils ont ramené un orc !

-Où ? Je veux voir, je veux voir !

-Par les dieux ! Une vraie montagne !

Il y avait pas mal d’hommes et de femmes mais Mikazuki vit aussi des enfants de tout âge. Tous s’attroupaient pour accueillir leur Dame Alicia, qui les saluait chaleureusement, mais surtout pour observer cette petite fille de l’Est lointain, si rare dans leur région.

-Ouah ! Sa peau est toute blanche comme la neige !

-Elle est trop mignonne ! On dirait une poupée…

-Je me demande ce qu’elle va faire parmi nous.

-Sans doute les corvées, comme tous ceux qui ne peuvent pas tenir une arme.

-Dame Alicia ! Dame Alicia ! Vous n’allez pas la faire combattre, quand même !

Mikazuki se raidit à l’entente de ce mot. « Combattre ». Elle regarda alors Alicia avec un regard inquiet, presque apeuré. La femme la regardait de manière neutre. Peut-être froide.

Elle descendit alors de son cheval et fit descendre la petite en la soulevant par les hanches. Mikazuki avait un étrange pressentiment. Une petite voix dans sa tête lui conseilla de s’enfuir. Oui, mais pour aller où ? Elle ne connaissait rien de ce pays et quand bien même elle tenterait de se sauver, là, maintenant, on la rattraperait aisément. Tout en espérant une sorte de miracle, elle pressait entre ses doigts les grains du nenju de sa mère qu’elle cachait dans ses vêtements.

-Dame Alicia !

Une femme s’avança vers elles. Elle aussi avait une chevelure d’un blanc pur. Ses yeux paraissaient dorés, son visage était couvert de cicatrice et elle portait une armure neuve.

-Sœur Astrid ! s’écria Alicia avec le sourire. Comment se passe la formation des nouvelles recrues ?

-Oh… Heu… Bien, Dame Alicia, fit Astrid, un peu décontenancée par cette demande soudaine. Je pense que la plupart seront prêt prochainement.

-Parfait, parfait. Tu fais du très bon travail, Sœur Astrid !

-Merci bien, Dame Alicia ! Je… Mais ce n’est pas le sujet ! s’écria Astrid comme si elle retrouvait soudain la raison. Je viens de voir Sœur Stella et elle m’a appris que vous avez acheté un orc et cette enfant ! Pour trois milles couronnes ! Dîtes-moi que c’est une plaisanterie !

Un brouhaha se souleva autour. Apparemment, la dépense d’une telle somme ne faisait pas des heureux. Mikazuki vit même des gens commencer à prendre leurs armes et à réclamer des explications, le visage déformé par la colère. Des cris commençaient à s’élever et se multipliaient rapidement.

Mikazuki ne comprenait pas tout ce qu’ils disaient mais rien qu’avec l’intonation et la gestuelle, elle devinait que ces mots étaient violents.

-SILENCE !

La voix d’Alicia à cet instant fut très forte et résonnait loin. Son sourire s’était effacé et son expression colérique lui donnait l’air d’un prédateur prêt à fondre sur sa proie.

-Je vous entends vous plaindre de la façon dont je dépense l’argent de notre bande… Depuis le temps, vous savez comment je fonctionne, non ? Ne vous ai-je pas toujours payé ? N’est-ce pas moi qui vous fournit du travail que la plupart n’aurez jamais trouvé seul ? Qui veille sur les familles, quand l’un de vous tombe au combat ! MISÉRABLES INGRATS ! J’AI BIEN ENVIE DE VOUS FAIRE PASSER SUR LE FIL DE MA LAME !

Les expressions de colère dans la foule laissèrent vite place aux expressions de terreur. Mais Alicia ne s’arrêta pas là pour autant :

-J’ai toujours fait en sorte que vous puissiez vivre dignement et pas comme des chiens ! Je m’y suis engagé depuis la mort de mon époux…

Une certaine tristesse se dégagea quand elle prononça ces derniers mots. Puis la rage revint :

-Et vous ! Sombres crétins ! Merdeux ! VOUS OSEZ DOUTER DE MOI ! Ce n’est pas la première fois que nous faisons ce genre de dépense et ce ne sera clairement pas la dernière ! D’ailleurs, je n’entends pas ceux qui ont échappé à une vie d’esclave grâce à moi ! Vous avez perdu votre langue et votre mémoire !? Je ne vous ai pas entendu vous plaindre quand je vous ai achetés puis affranchis ! Ah, pour payer votre propre liberté, il y a du monde ! Mais pour celles des autres, c’est le désert !

Beaucoup se mirent à baisser la tête, honteux tel des enfants venant de se faire gronder par leur mère. Elle continua, plus calmement :

-C’est une bonne chose de vouloir conserver ce qu’on a gagné à la sueur de son front. Mais nous tous, ici présent, ne faisons que survivre dans un monde hostile. Si nous voulons vivre, si nous voulons que nos familles puissent vivre en paix, il faut parfois faire des sacrifices. Et l’argent… L’argent est une des solutions pour atteindre ce but. N’est-ce pas ce que vous vouliez, en nous rejoignant ?

Des murmures s’élevèrent, la plupart d’approbations.

-Croyez bien que j’ai mûrement réfléchi avant de prendre cette décision. J’ai acheté cet orc, Krom, pour lui donner une chance de vivre par et pour lui-même. À lui de la saisir ! Et s’il est satisfait de la vie que je lui propose, je suis certains qu’il sera un compagnon d’arme sur qui on peut compter.

Alicia se mit à caresser la tête de Mikazuki, sans quitter la foule du regard.

-Quant à cette petite, elle est bien loin de chez elle. Si ça n’avait tenue qu’à moi, j’aurais racheté tous ses petits camarades. Malheureusement, j’ai dû faire un choix. Mais je ne regrette pas de l’avoir sauvé. Ainsi, cette petite restera avec nous. Quand elle sera assez grande pour se débrouiller seule, comme avec les autres, elle pourra choisir de rester ou partir. Mais évidemment, elle mettra la main à la pâte en attendant ce jour. Comme tout le monde ! Des objections ?

Des murmures s’élevaient de nouveau mais cette fois-ci, tout le monde semblait satisfait et le calme revint bien vite. La petite fille sentit sa peur s’envoler et elle tint la main de cette femme qu’elle commençait à apprécier.

-Dame Alicia…

Astrid s’agenouilla rapidement devant elle, la tête baissée.

-Pardonnez mon impertinence ! Je devrais savoir depuis le temps que…

-Sœur Astrid, relève-toi.

Le visage d’Alicia était devenu plus doux. Astrid obéit alors.

-Je suis heureuse que tu sois à mes côtés, Sœur Astrid.

-Mais… Dame Alicia ! J’ai…

-Tu as tenté de me tenir tête. Et c’est ce dont j’ai besoin.

-Dame Alicia, je ne comprends pas…

-Sœur Astrid, il serait temps que tu comprennes que je ne suis pas parfaite. Il m’arrive de faire des erreurs ou de manquer de recul sur mes décisions, malgré mon assurance. Non, peut-être que c’est à cause de cet excès, quand j’y pense… Toujours est-il que j’ai besoin de gens comme toi, qui remette en doute mes décisions. Ainsi, nous augmenterons les chances de prendre les bonnes…

-Dame Alicia…

Astrid s’inclina respectueusement.

-Je peux le dire avec fierté, en tant que Valkyrja descendante d’Urd, que j’ai une chance immesurable d’avoir croisé votre route !

Alicia posa sa main sur l’épaule d’Astrid et l’invita à se redresser.

-En dehors de tes courbettes gênantes, peux-tu me dire comment vont les enfants ?

-Oui, ma Dame !

Astrid s’éclaircit un peu la voix :

-Sophie et Hela ont aidés aux tâches quotidiennes, comme à leur habitude. Aucun problème à signaler. Votre fils, Mikhail, en revanche…

-Qu’a-t-il encore fait ? soupira Alicia.

-Comme à son habitude, il a répondu aux provocations des apprentis pugilistes…

-Combien de victimes ?

-Une dizaine de blessés et quelques estropiés…

-Bon… On va dire que c’est déjà mieux que la dernière fois…

-Oui. Il n’a tué personne, cette fois…

Mikazuki trouvait cela incroyable qu’elles parlent de telles choses avec autant de désinvolture. Puis, elle vit la mine d’Alicia s’assombrir :

-Comment va Ryô ?

Ryô ? Ce nom sonnait très amaterasien, pensait Mikazuki. Y avait-il un autre enfant originaire de l’Archipel comme Mikazuki, ici ?

Le visage d’Astrid semblait peiné et elle ne regardait plus Alicia dans les yeux pour lui répondre :

-Son état ne s’améliore pas…

-Je vois…

Mikazuki vit l’air triste d’Alicia et elle ne put s’empêcher d’avoir un pincement au cœur. Elle lui rappelait sa mère quand elle était triste et par réflexe, elle la serra dans ses bras. Alicia fut surprise de ce geste mais l’accepta en souriant un peu.

-Ma Dame…, fit Astrid. Nous avons encore envoyé des gens pour lui trouver un guérisseur. Je suis certaine que nous trouverons. Alors… Gardez courage !

-Merci…

Alicia s’éclaircit à son tour la gorge :

-Sœur Astrid ! Donne une arme à notre nouvelle recrue et voit ce que tu peux en tirer. Un Orc dans nos rangs, ça n’est pas rien et il faut savoir exploiter ses forces.

-Bien, ma Dame !

Sur ces mots, Astrid alla voir Krom, qui lui grogna dessus après lui avoir donné une tape dans le dos pour qu’il se bouge.

Alicia, elle, emmena Mikazuki autre part.

Elles marchèrent jusqu’à ce qui était facilement la plus grande tente de ce camp. De l’extérieur, on pouvait entendre une discussion très animée. Alicia pénétra à l’intérieur, toujours en tenant la main de Mikazuki. La tente était presque aménagée comme une chambre de maison, légèrement meublée. Il y avait même un lit.

Sur ce même lit se trouvait deux petites filles, légèrement plus âgées que Mikazuki. Elles avaient de longs cheveux blanc pur aussi. L’une d’elle avait les traits du visage identique à celui d’Alicia mais son regard paraissait plus amical. Contrairement à l’autre, qui lui donnait cette étrange impression d’être un serpent à l’affût de sa proie.

-Maman ! s’écria la fille au regard amical en allant se jeter dans les bras d’Alicia.

Cette dernière l’attrapa et la serra brièvement avant de la faire reculer :

-Allons, Sophie ! Tu es une grande fille, maintenant. Il faut arrêter de me sauter dessus comme ça.

-Mais tu m’as manqué !

-Je sais, ma Sophie. Mais tu es une Valkyrja. Et une Valkyrja digne de ce nom ne s’accroche pas à sa mère alors qu’elle a atteint sa dixième année d’existence.

-D’accord…

Sophie paraissait triste et sur le point de verser sa petite larme. Alicia souria légèrement et la pris dans ses bras :

-Tu sais que je t’aime, ma chérie. Si je te dis ces choses, c’est pour ton bien.

-Je sais, Maman. Grand frère dit aussi la même chose…

Alicia desserra son étreinte affectueuse et caressa tendrement les joues de sa fille. Elle se tourna vers l’autre, qui s’était levée.

-Merci de passer du temps avec elle, Hela.

-Je t’en prie, ma tante. C’est toujours un plaisir. Si tu veux bien m’excuser, je retourne à l’entraînement avec Sœur Astrid.

Elle quitta la tente, tout en fixant Mikazuki. Cette dernière prit un peu peur en croisant de nouveau son regard inquiétant et alla se réfugier contre Alicia. Sophie remarqua enfin la petite fille :

-Maman, qui est-ce ?

-Ah, elle ! C’est…

BAM !

Un bruit sourd se fit entendre hors de la tente puis quelque chose vola à l’intérieur pour atterrir et fracasser l’unique table dressé en son milieu.

C’était un garçon qui avait été projeté à l’intérieur. Torse nu, les cheveux blancs en bataille, couvert de bleus et de cicatrices sur le corps, les mains légèrement couvertes de sang… Il n’en fallut pas plus à Mikazuki pour se convaincre que ce garçon était dangereux.

-Ça fait mal, putain ! hurla le garçon.

Alicia s’approcha de lui et lui donna un coup de poing sur la tête.

-AÏE ! ÇA FAIT MAL !

-Mikhail ! Qu’est-ce que tu as encore fichu !

-Rien, M’man ! J’ai juste montré qui était le patron !

Elle lui donna un nouveau coup sur la tête.

-Arrête ! J’ai assez mal comme ça !

-Tu te rends comptes que tu me coûtes de l’argent en blessant mes potentielles ressources militaires !

Un nouveau coup sur la tête.

-Arrête ! Je vais devenir idiot !

-Ce ne sera pas pire que maintenant ! Et où est ton…

Les toiles de la tente bougèrent. Quelqu’un entra.

Un garçon aussi. Vêtu de noir. Ses cheveux était d’un blanc pur aussi mais contrairement à l’autre, ils étaient bien coiffés. Ils se ressemblaient presque comme deux gouttes d’eau, d’ailleurs. Mais ce qui marqua Mikazuki, c’était son regard. Un regard perçant, comme pouvait l’être celui d’Alicia.

Cette dernière se précipita vers ce garçon et l’attrapa par les épaules.

-Ryô ! Je t’avais dit de te reposer le plus possible ! Imagine que ton état empire !

-Désolé, Maman. Mais il fallait bien que quelqu’un aille calmer l’autre abruti…

-Qui tu traites d’abruti !

Mikhail se jeta alors sur Ryô et lui lança son poing. D’un geste, ce dernier dévia l’attaque et d’une frappe violente dans l’estomac, il mit Mikhail à terre. Mikazuki prit peur et se pressa encore plus contre Alicia, qui regardait ce spectacle avec lassitude.

-Mikhail, tu n’es pas croyable…

Elle alla le relever alors que Ryô se dirigeait sur le lit pour s’allonger.

-Tu sais que ton frère est malade et tu le forces à quitter le lit pour venir réparer tes bêtises !

-Je lui ai rien demandé ! Je peux me débrouiller seul !

-Quoiqu’il en soit, je te demande de prendre plus en considération que ton grand frère est malade !

Mikhail fit une grimace et jeta un regard rempli d’animosité à son frère allongé sur le lit. Il quitta alors la tente en trombe.

Alicia soupira en le voyant faire puis alla voir comment allait son autre fils, en lui demandant comment il se sentait aujourd’hui. Bien qu’il ne semblât pas si malade que ça, Mikazuki percevait l’inquiétude dans la voix de sa mère.

Soudain, Sophie l’attrapa et la serra dans ses bras avec un air joyeux. Mikazuki, elle, fut pris d’une légère crise de panique et se demandait ce qu’elle lui voulait.

-Maman ! Maman ! C’est qui, cette fille ? Elle est mignonne ! Elle va rester avec nous ?

Alicia sourit et se leva :

-Oui. Elle s’appelle Mikazuki. Elle vient de l’Archipel d’Amaterasu.

-C’est de là que Papa venait, non ?

-Oui.

Alicia vint vers Mikazuki. Elle n’avait plus son visage attendrissant mais pas non plus celui effrayant de tout à l’heure. Il exprimait une certaine neutralité, plutôt. Elle posa ses mains sur les épaules de la petite fille et lui demanda :

-Mikazuki, sais-tu ce qu’est un mercenaire ?

-O…oui.

Les mercenaires étaient de guerriers qui combattaient au nom d’un autre, moyennant finance. On en croisait peu à Amaterasu, ce mode de vie étant bien moins lucratif que de se mettre au service d’un seigneur ou de devenir directement bandit.

-Vois-tu, Mikazuki, je dirige ma propre bande. Et avoir une bande de cette taille est coûteux…

Mikazuki semblait comprendre où la femme voulait en venir.

-Je… je travaillerais ! Je vous promets de vous rembourser !

-Non, non ! Tu n’as pas à me rembourser. Mais si tu veux rester avec nous, en effet, tu devras travailler. Toutefois…

Alicia examina plus attentivement Mikazuki, chose qu’elle n’avait pas fait au marché.

-Plus je te regarde, moins je trouve que tu as le physique pour aller sur un champ de bataille… Quoique… Peut-être après un entraînement intensif… Mais que faire de toi, entre temps ?

Alicia fit mine de réfléchir tout en baladant son regard un peu partout dans la tente, comme si elle espérait avoir une illumination en faisant cela.

Ce qui sembla arriver lorsqu’elle se figea en regardant son fil alité. Elle sourit :

-Bien, c’est décidé. En attendant que tu sois assez entraîné pour aller sur un champ de bataille, tu tiendras compagnie à mon aîné.

Ryô se redressa d’un bond et lui et Mikazuki crièrent en chœur :

-Quoi ?!

-C’est une bonne chose, Ryô. Tu as besoin de compagnie autre que ton frère et ta sœur ou encore Hela. De plus, je pense que Mikazuki sera plus à l’aise avec toi pour prendre ses marques rapidement.

-C’est stupide. Sur quoi tu te bases pour sortir des âneries pareilles ? lui lança son fils comme si Alicia était atteinte d’un quelconque désordre mental.

-Je crois que les humains appellent ça l’intuition maternelle. Ah, mais j’y pense ! Tu pourrais aussi l’éduquer, avec tous ces livres que je t’ai achetés et que tu as lu. Ça pourrait lui servir !

-Quoi ? Tu veux que je lui apprenne à lire et à écrire, en plus de jouer la nourrice ?

Ryô regarda Mikazuki comme si c’était un animal sale que l’on avait recueilli sur le bord de la route.

-C’est vraiment donner de la nourriture aux cochons.

Mikazuki, face à cette attitude, s’énerva et lui cria dessus :

-Je suis pas bête ! Je sais déjà lire et écrire un peu !

-L’amaterasien, peut-être. Mais à Pendragon, ça ne te servira à rien. J’imagine que tu ne sais pas écrire en pendragonien ni en langue commune.

-En langue commune, si !

Ryô lui lançait un regard dédain, comme pour lui faire comprendre que ça ne valait pas grand-chose pour lui. Elle le regardait avec colère : lui, elle ne l’aimait pas !

Alicia sourit et tapota les épaules de la petite.

-C’est décidé ! Ryô, dorénavant, Mikazuki est sous tes ordres ! Fais-en sorte qu’elle s’intègre vite à la bande et d’en faire un membre de valeur.

Ryô soupira mais ne protesta pas davantage. Il regardait Mikazuki le regarder comme un chien prêt à mordre au moindre geste trop brusque. Il regarda ensuite sa mère :

-Maman, je voudrais être sûr d’une chose.

-Oui ?

-Pour résumé, cette fille est sous ma responsabilité.

-Oui.

-Elle doit s’occuper de moi et je dois m’occuper d’elle.

-Oui.

-Ce qui veut dire que je suis libre de la traiter comme je veux, du moment qu’elle et moi accomplissons nos rôles.

Un frisson parcouru l’échine de Mikazuki et elle jeta un regard inquiet à Alicia. Cette dernière regarda la petite et lui offrit un beau sourire. Mais la réponse qu’elle donna à son fils paraissait atroce :

-Oui. Mais interdiction de lui faire trop de mal. Juste le nécessaire pour l’éduquer.

-Compris.

Le regard de Mikazuki et celui de Ryô se croisèrent de nouveau. Elle était morte de peur.

Cela n’avait rien à voir avec ce qu’elle avait ressenti quand elle appartenait encore à l’esclavagiste. Cette terreur était bien plus grande. On aurait dit qu’un monstre venait de faire l’acquisition du petit être qu’elle était et qu’il pouvait disposer d’elle comme il le désirait, comme un vulgaire jouet ou un morceau de viande qu’il était sur le point de dévorer à pleine dent. L’espace d’un instant, la pensée d’être entre les mains de cet homme obèse rencontré plutôt dans la journée paraissait moins effrayante.

Tout cela lui traversait l’esprit en voyant les yeux de cet enfant, à peine plus âgé que son frère aîné resté au pays. Ce qui la fit serrer fortement dans ses petites mains le nenju qu’elle avait caché dans ses vêtements.

Alicia quitta alors la tente avec Sophie, pour aller chercher à manger pour Ryô.

Quand ils furent tous les deux seuls, il se leva du lit et s’approcha de Mikazuki. Cette dernière recula, effrayé par l’éventail de choses qu’ils pouvaient lui faire, jusqu’à cogner contre une étagère pleine de livre. L’un d’eux manqua de tomber et Ryô accourut pour le rattraper et le remettre à sa place. Il lança alors un regard on ne peut plus menaçant à la petite fille et lui lança cet avertissement qu’il lui ordonna de graver au plus profond de sa petite âme :

-Si tu fais ce que je te dis, tout ira bien pour toi. Si tu me désobéis ou fais quelque contre moi, mon frère, ma sœur ou ma mère… Je te ferais regretter d’être venue au monde.

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