1.9 S'apprivoiser

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Je file au lit sans lui faire la bise. Comme toutes les nuits, il attend que je paraisse endormie pour fouiner dans la maison. Je sors de ma couette et l'espionne. Il est dans le jardin. Il regarde les étoiles, la rue à travers le portail de l'entrée. Il écoute le bruit des passants. Il gratte contre le portail, comme un chien qui voudrait sortir. Cette vision me brise le cœur. Il m'aperçoit et panique, se précipitant à l'intérieur pour se recoucher. Il a peur que je m'énerve.

— Tu veux sortir ?

Il me fait oui de la tête, triste et résigné. Il attend sa punition. Je lui caresse les cheveux pour lui faire comprendre qu'il ne sera pas puni. Je ne peux pas lui en vouloir de se sentir prisonnier. Une semaine qu'il ne voit que les quatre murs de l'enceinte du jardin. Je peux bien lui accorder un petit plaisir en signe d'offrande de paix.

— OK. Habille-toi chic. On sort.

Je prends des vêtements et vais me rhabiller dans la salle de bain. Le temps que je m'apprête, Chen a enfilé un beau pantalon, une chemise, ses belles chaussures et sa veste. Il hésite et ne sait pas si je suis sérieuse. Toujours si craintif et s'attendant au pire, tel un animal blessé et martyrisé.

— Reste près de moi. On ne sort pas longtemps. Je suis vraiment épuisée de cette semaine. Il y a un marché nocturne pas loin. On y fait un tour rapide, pour te récompenser de ta présence durant mon bain. Demain, je t'emmènerai ailleurs. Plus loin. Plus longtemps. Si tu me laisses m'agripper à ton bras ce soir.

Il hoche la tête frénétiquement. Il serre les dents d'impatience. Je glisse ma main sous son bras et nous sortons. Le marché est tout prêt à cinq minutes de marche à peine. Beaucoup de bijoux et de vêtements pour filles et un peu de bouffe. Chen regarde partout, tel un gosse, émerveillé par les lumières et les couleurs. J'entends les murmures. Mes sens se réveillent et j'analyse les environs. Les femmes me reconnaissent. Je cherche des policières des yeux. Je ne suis pas tranquille et reste en alerte. Chen croit que j'ai froid. Il enlève sa veste et me la pose sur les épaules. C'est adorable. J'agrippe son bras.

Une femme veut me faire goûter du fromage. Je n'apprécie pas trop cela. Pour ne pas la vexer, j'accepte et en propose un morceau à Chen. Les trois-quarts en fait. Ses yeux ronds de joie me prouvent qu'il apprécie le fromage. La femme lui permet d'en goûter d'autres. Elle veut faire plaisir à l'Alpha. J'achète un gros morceau des deux préférés de Chen. Il est étonné, ayant perçu que je n'aimais pas trop le fromage. Quand il comprend que c'est pour lui, il me serre la main brièvement en remerciement. Enfin un signe de paix, je souris.

Les murmures sont bienveillants à notre égard. Je ne perçois pas d'hostilité. La plupart des femmes présentes sont des Gammas et quelques Epsilons. Elles sont enthousiasmées par mon discours sans oser me parler, Cassandra les rabrouant certainement. Rassurée par le ton amical et respectueux des femmes alentours, je suis plus calme. Je me détends un peu et cesse d'être en attitude de combat.

Devant les yeux d'enfant de Chen, je surmonte ma fatigue pour rester un peu au marché. Je le mets à contribution pour me choisir des bijoux et des vêtements. Je lui montre des robes sexy, des pulls immondes, des bijoux discrets ou exubérants. Il n'arrive pas à savoir ce que j'aime et n'ose pas me dire ce que lui aime. Il est si perplexe qu'il me fait rire. La tension de la semaine s'évacue.

Je lui fais goûter tous les mets disponibles en dégustation. De toute manière, les femmes m'ayant reconnue, elles m'offrent toutes un échantillon de leur marchandises pour me plaire. Chen préfère nettement les saucissons, fromages et cacahuètes par rapport aux bonbons et chocolats.

Il accepte son sort de testeur avec bonheur ayant parfaitement compris que c'est aussi pour que je ne fasse pas une indigestion. Les odeurs de nourriture me donnent faim. J'ai envie d'une gourmandise. Je questionne mon compagnon et nous tombons d'accord sur une gaufre à la confiture. Fraise pour moi. Abricot pour lui.

J'achète un joli caddie de courses assorti aux pyjamas de Chen pour stocker nos achats. Il le traîne de sa main disponible. Tandis que Chen regarde le stand d'une femme qui peint des fleurs et des personnages sur de la vaisselle, je baille de fatigue. J'ai voulu être discrète, mais il m'a vue. Mon compagnon me prend la main et le chemin du retour, compatissant et heureux de mon effort à son égard. Je m'excuse de ne pas tenir et m'écroule à peine rentrée.

Lorsque je me réveille, il est déjà debout et habillé. Il a mis la table, cueilli des fleurs dans le jardin et posé les chocolats et les bonbons achetés hier sur la table. Chen me verse un jus d'orange et m'apporte les confitures. Il meurt d'envie de ressortir, c'est si flagrant que j'en rigole et le taquine. Je l'oblige à s'asseoir et à déjeuner correctement. Ensuite, je vais m'habiller et lui dis de mettre ses baskets.

J'ai bien dormi et je suis prête à la grande quantité de marche que j'ai prévue pour aujourd'hui. J'ai l'intention de faire visiter la ville à Chen en lui tenant la main. Lui montrant les magasins et le centre-ville, nous terminons par le marché primeur et frais du samedi : fruits, légumes, charcuterie, viande, poissons, pains, ....

Pour la gourmande et cuisinière que je suis, c'est un régal que je ne cache pas. Les odeurs sont délicieuses. Chen comprend pourquoi j'ai acheté un caddie de courses à roulette hier. Il est plein à ras bord et super lourd tout comme mon sac à dos glacière. Chen tire le chariot sans rechigner, trop heureux de la balade et des mets à l'intérieur.

J'achète un gros poulet rôti et plusieurs parts de pommes de terre cuites dans la graisse. Certaine qu'il va adorer, le voyant déjà saliver à l'odeur, nous rentrons manger et ranger mes emplettes. Je lui donne du poulet et les pommes de terres en échange d'un bisou sur la joue. Il dévore les pommes de terre goulûment. Sa bouche est pleine de graisse. Je l'essuie en riant.

Je ne peux m'empêcher de lui caresser la joue. Il me laisse faire. Il accepte plus facilement les contacts après un repas ou un bain. Il commence à comprendre que je suis tactile sans lui demander de sexe, juste un petit contact physique pas trop difficile.

J'ai acheté une carte de la ville ce matin et marque l'emplacement de la maison d'une croix. Traçant du doigt notre chemin, je stabilote la rue marchande et dessine une pomme au lieu du marché. Chen observe ce que je fais avec attention, curieux. La digestion terminée, nous repartons avant de ne plus savoir nous lever.

J'ai encore des tas de lieux à lui montrer et lui laisse la carte pour qu'il se repère. Le SCBB (surface commerciale des biens de bases), la mare à canard, le parc botanique et son sentier de jogging sont autant de points de repères indispensables. Chen me fait faire trois fois le tour du parc, adorant ce lieu.

Je dois reconnaître que les allées arborées et fleuries ainsi que les grandes étendues d'herbe et les multiples bassins avec poissons, canard et jet d'eau ont quelque chose d'apaisant et de magique. Chen regarde les femmes qui courent, accompagnées parfois de leur reproducteur.

Je lui demande s'il court. Il me fait signe oui de la tête et bouge la main pour me signifier qu'il le faisait enfant. Je vois la lueur de regret dans ses yeux, donc je lui demande s'il a envie de recommencer à courir. Son sourire me fait comprendre.

— J'avais prévu qu'on s'allonge sur l'herbe tous les deux. Changement de plan. Je vais installer la couverture ici à l'ombre. Je serais à peu près au milieu du parc. J'ai un livre pour m'occuper. Je vais t'autoriser un éloignement de deux kilomètres. Tu vas pouvoir courir autour du lac et dans le parc. Tu ne pourras pas sortir du parc. Si tu quittes le périmètre, la sécurité se mettra en route. Tu recevras des décharges. Tu comprends ?

Il acquiesce. L'église sonne au loin. Quatre coups. Seize heures. Je lui accorde une heure de promenade en solitaire. Je lui donne quelques dollars pour qu'il s'achète de l'eau et me ramène un soda à cinq heures. En fait, je veux voir s'il sait compter. J'en ai l'impression toutefois, je ne suis pas certaine. Chen s'éloigne tout joyeux.

Je passe une heure à scruter ma montre pour vérifier où il est, de peur qu'il ne tente de s'enfuir. Je veux pouvoir intervenir pour qu'il ne prenne pas trop de décharges. Chen fait plusieurs tours. Il court assez vite vu son état de santé, devant être sportif lui aussi.

À dix sept heures sonnantes, Chen revient avec mon soda et une bouteille d'eau quasi vide. Il me rend ma monnaie et les deux tickets de caisse. Je lui demande s'il a vérifié la monnaie. Sans réfléchir, il secoue la tête pour me dire oui. La somme est exacte. Bingo. Il sait compter.

Je lui demande de me confirmer. Il a peur puisqu'il ne devrait pas savoir. Je viens de le piéger. Avec gentillesse, je lui explique que cela ne me dérange pas. Au contraire, je suis pour que tous, y compris les compagnons, sachent lire, écrire et compter. Chen me confirme savoir compter en colère contre lui de s'être fait avoir par ma malice.

Mon compagnon est en sueur. Son tee shirt est trempé. Il est si heureux de son footing que ça en est mignon et si mécontent de s'être fait rouler que j'ai envie de rire. Chen a l'air d'avoir un sacré caractère comme moi. Nous rentrons avant qu'il n'attrape froid. Je l'envoie sous la douche illico.

Regardant le plan, je mesure avec une règle. Tout ce qu'on a fait aujourd'hui est dans un périmètre inférieur à cinq kilomètres autour de la maison. Je prépare un petit sandwich à Chen pour qu'il tienne jusqu'au repas du soir. Mon compagnon revient en ne portant pas de haut, juste un bas de jogging. Il est en train de se sécher la tête avec une serviette.

La pluie débute dehors. On s'installe dans le canapé. Je lui demande l'autorisation de venir me blottir contre lui pendant qu'il grignote, ce qu'il accepte facilement. Montrant la carte et m'assurant que Chen a bien compris où chaque endroit se trouve et se situe bien, une idée germe dans mon esprit. Un second cadeau pour apprivoiser mon animal sauvage.

Ma livraison arrive : un lit, un matelas, des oreillers. Surpris, Chen m'aide à monter le lit dans une chambre et à installer les draps.

— Je suis collante et je vole toute la couette. Tu as ta propre chambre maintenant. On ira t'acheter d'autres meubles et un dressing le week-end prochain. C'est ta récompense pour avoir été sage toute la semaine. Allez ! Allons manger. Je meurs de faim.

Le repas est silencieux. Je suis triste de ne plus dormir avec lui. Je crois qu'il a compris et respecte ma peine. Il est totalement paumé par mon comportement. Je suis complètement différente de Cassandra et de ce qui a dû lui être enseigné. Il ne sait pas ce qu'il doit faire ni ce qui l'attend.

Je reprends la carte et remontrant l'emplacement des magasins, j'évoque la boulangerie réputée, celle avec l'enseigne bleue, à côté du gros kiosque presse. Chen situe bien. Je lui trace un cercle de cinq kilomètres autour de la maison avec le compas et lui montre que tout se trouve à l'intérieur. Je lui présente mon bracelet et autorise un éloignement de cinq kilomètres sous ses yeux. Il ne comprend pas.

— Cet après-midi, tu m'as montré que je pouvais te faire confiance et t'autoriser à t'éloigner. Tu n'as pas essayé de fuir. Tu es revenu à l'heure avec mon soda. Voici ta récompense. Sois sage. Respecte le périmètre. Tu ne seras plus enfermé à la maison et pourras sortir pendant que je travaille. Courir autant que tu veux. Faire des courses. Prendre l'air à ta guise. Sort du périmètre et la sécurité s'enclenchera. Sors du périmètre et je remettrai la restreinte sur les murs d'enceinte de la maison.

Chen hoche la tête, soudain sérieux et très attentif.

— Voici deux cents dollars en billets de dix et un petit porte-monnaie. Tu m'as montré que tu sais compter. Tu iras m'acheter quatre pains au chocolat demain matin. Le reste est pour toi. Si tu veux des petits objets pour ta chambre ou des babioles. Quand tu n'en auras plus ou si tu as besoin de quelque chose de plus coûteux, demande moi. Je n'ai pas envie de regarder un film ce soir. Je suis fatiguée de toute cette marche. Je vais me coucher. Bonne nuit Chen.

Je pars en direction de ma chambre. Chen me suit et me fait une bise sur la joue avant de sortir. J'aurais préféré qu'il reste avec moi. Mon compagnon est content. C'est un début d'apprivoisement.

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