II - L'inconnue - 5/7

7 minutes de lecture

 Un voyage paisible se poursuit, le paysage change lentement. Les pins se teintent d'une robe bleutée, de nombreux bouleaux apparaissent parmi les caducs. Des fleurs, souvent mauves, achèvent le tableau. Une calme odeur de sous-bois monte jusqu'au pont. Un voyageur détendu s'y prélasse ; et tenant des jumelles, il s'adonne à l'une de ses passions, l'ornithologie.

  Dans les soutes, au sein d'une salle de repos, les petites mains de l'équipage discutent et échangent autour d'un jeu de Go. Six membres de l'équipage sont attablées, dont Joe, Djâne et les jumelles

 " Maudit soit ce voyageur, s'il nous fait accoster à Lem, cette cité puante ! vocifère un des marins attablé.

 Venant d'apprendre la destination actuelle, il en jette de rage son tricorne sur la banquette.

 " Björn Hamon, ne dit pas de mal de notre client et fiche-nous la paix... s'il te plait, vieux brigand... Je ne m'entends plus jouer, requiert Joe. "

 Une lanterne au plafond produit une douche de lumière, elle renforce la pensive crispation de ses traits.

 La remarque ne fait qu'exacerber son envie de s'exprimer :

 " Toi le jeune, tu ne connais pas la cité de la loi d'airain ! Laisse-moi t'expliquer, dégoise t'il.

Elle a poussé aussi vite qu'une fleur sur un tas de fumier... Une population d'arrivistes et d'opportunistes a germée sur le commerce d'esclaves ; la contrebande des pillages militaires, la contrefaçons de biens, le plagiat des idées d'autrui et le trafic de fausses oeuvres ; copiant sans vergognes et s'appropriant le tout !

 Au milieu d'états en confrontations sempiternelles, d'ennemis héréditaires, elle a vendu des armes à chacun et empoché la somme ! Tout en restant neutre, tandis que le continent Pastel devenait feu, sang et ruines. En veillant, bien évidament, à ne subir aucun dommage collatéral... On est pas à une lâcheté près...

 Lem ne brille que pour une chose, avoir su tirer profit de la guerre et de la destruction des paysages, sifflotantes toutes les ressources naturelles monayables, humanité comprise... Plus bas que vils, ces gens sont avides, il profite de la déchéance des voisins, de la mise à sac d'un contient si beau ! "

  Joe, face au visage empourpré de Björn — où une écume baveuse pourrait presque suinter — reste imperturbable. Sondant la stratégie adverse dans l'emplacement des pions blancs de Djâne, il tente l'apaisement.

 " C'est sûr que vu sous cette angle... "

Ce n'est pas comme si on était des rapineurs mal placés pour donner quelque moral aux Lemantois, ironise t'il en se gardant bien de le partager. Son compagnon est originaire d'Icaria, un royaume proche particulièrement victime de cette situation. Nourrir le mauvais démon n'amènera rien de bon, songe t'-il

 " Bon, poursuit Joe en mouvant son pion. Et si on parlait d'autre chose ? Kane tien ! Raconte-nous encore une fois tes exploits lors de l'attaque du gouverneur.

 — Celui qui avait des dettes et un chéquier récalcitrant ? demande l'intéressé d'une voix rocailleuse.

 — Non, l'autre, celui du mois d'avant, avec la perruque, précise Joe.

 — D'accord ! Je vous la raconte. Mais n'allez pas dire que je me la ramène avec cette histoire ! Là, c'est vous qui demandez, vous êtes témoin ? invective t'il.

 Le silence et l'attention qu'on lui porte semble sous-tendre sa demande.

 " Alors... J'étais dans l'allée des cyprès, avec les gars. On poursuivait la calèche du croûton. La pente était dur, on avait les jambes sciées ; faut dire qu'on courrait depuis la bourgade de Varennes, en fond de vallée. L'Escapade campe déjà au-dessus du parc de l'Aristot, il fait feu sur le château, et eux répondent avec du shrapnel, dont on trouve quelques vestiges ici. "

 Il se lève alors, et comme pour confirmer ses dires, fiche son doigt dans un trou au plafond. Puis, rapport ses bras le long de son corps, et un pied sur la banquette, l'autre sur la table, poursuit son récit :

 " Et là, juste en face de nous, on aperçoit une cracheuse de plomb en train de s'activer, du genre gros calibre, avec balles traçantes ou explosives. Le canon pivote à la verticale, la mire pointe droit sur L'Escapade. C'est une casemate métallique, toute sphérique, incruster dans les douves. Alors, tous ensemble, on se met à courir, à hurler, à canarder la boite de conserve qui étincelle sans s'amocher.

 On veut faire diversion, sauver notre ticket de retour, idiots qu'on est... Et malheureusement pour nous, ça marche. La tourelle articulée s'ébranle, bascule de 90 ° et crache sur notre bande : trente lourdauds, bien alignés sur le chemin, sans couverts. C'était des balles explosives, ça pétait de partout. Les gars esquivent, louvoient dans les fossés ; rampent dans les ornières, fautes de mieux. La calèche nous échappe et entre dans la cours. Il y a des blessés, ça geint.

 Il y a quand même eu trois morts dans cette histoire, bon c'était de nouvelles recrues, on les connaissait peu, mais quand même... un trémolo dans la voix, il reprend la parole.

 Mais moi, je reste droit comme un « i ». Je prends mon fusil à lunette. J'ai cessé de respirer et j'ai tenté le tout pour le tout. J'ai fait feu — et là j'ai vingt-cinq aérostiers comme témoins — un peu moins depuis le départ de nos amis les villageois — j'ai fait mouche...

 La balle, aussi improbable que ça puisse paraître, est entrée dans leur canon... Et BAOUM ! hurle-t-il, frappant de son gros poing la pauvre table. Je suis bon tireur, mais là, c'est pas moi, c'est forcement un miracle du Très-Haut. Les flammes ont gagnées le petit château d'agrément, la soldatesque a dû combattre le feu : notre gouverneur c'est rendu.

 Le brasier est monté jusqu'au laboratoire d'alchimie du vieux. Ça a fini comme un vrai feu d'artifices, avec des couleurs que j'aurais du mal à nommer. C'était beau. "

 Une ovation accompagne la fin du récit, seul Björn, l'irréductible têtu, fait sécession. Il ajoute à mi-voix :

 " Moi, c'est de Lem dont je ferais bien un feu d'artifice..."

 Kane reprend sa place après ses gesticulations théâtrales. On pourrait croire que son attention va de nouveau vers le jeu, toutefois, il s'avise et reprend la parole :

 " Maery, tu nous replongerais dans le mythe du Passe-Nuage ? Enfin, tu sais, cette légende dont ceux du Flûtard aiment parler ? Je sais qu'avec ta jumelle vous avez une bonne mémoire.

 — Et pourquoi pas Djâne, après tout c'est l'experte ? dit Björn.

 — Je n'y avais pas songé... s'excuse Kane, un peu penaud.

 — Non, c'est gentil de penser à moi Björn, mais j'ai encore ce jeune coq à battre, donc j'ai besoin de toute ma concentration. Maery s'en sortira surement fort bien. "

 Maery, la jumelle d'Hélène, attablée, lit « Le Petit Illustré du Boréal ». Un journal estimé sur les onze ciels et les cinq continents. Il traite de politique et de météorologie, les deux piliers dictant la marche du monde. Elle ferme les pages amples, une odeur de papier s'en dégage.

 — Euh... Oui, justement, je me souviens d'un passage, c'était dans le conte du Pêcheur d'Albatros. Notre père nous le racontait quand maman était en ciel sur son chalutier hauturier.

 Quelques secondes de concentrations plus tard, un regard insondable — celui des dramaturges — modèle son visage. Cela acquis, elle se lance :

 " Le Passe-Nuage, le connaissais vous ? Cette silhouette famélique, un espiègle coureur munis d'une longue perche. Il saute d'un nuage à l'autre, maîtrisant le ciel, aspirant les nuages sombres, gonflant les clairs. De sa cane, il occit les cumulo-nimbus, il saute d'un magmatus à l'autre et en répand la pluie.

 Parfois il semble un homme, parfois une illusion inconsistante, il se dresse toujours dans les plus hauts cieux. Est-il mirage ? Est-il réalité ? Jamais personne... ni science, ni croyance d'ailleurs... n'a tranché la question. Il est un mythe qui vogue encore dans ce monde. "

 La jumelle touche son public. Djâne est plus mitigée, et ne pouvant chasser sa vocation, une petite remarque neutre fuse entre ses lévres contrites :

 " C'est Perche-Nuage, et non pas « Passe-Nuage » ou « Passe-Muraille » , comme j'entends parfois... "

 Remarquant que sa critique n'est pas des plus courtoises, Djâne s'avise et ajoute sans transitions :

 " Sinon, c'est une très belle version, rare et prononcée avec une diction admirable. Chapeau bas à ton père, conclut-elle, souriante. "

 — Merci répond Hélène, assise sur un des tonneaux libres de la cale. Toutefois, ma sœur et moi n'avons qu'un mérite limité. Papa était le libraire de notre bourgmestre.

 — Il était aussi un peu chamane sur les bords aussi, ajoute Marius, alors ne vous avisez pas de contrarier nos plus belles jumelles, sinon un sort risque de vous tomber sur le nez.

 Il vient de faire irruption depuis l'escalier et poursuit en s'adressant à tous :

 " Bon, malheureusement, trêve de lyrisme ! Notre tendre capitaine Élia vient me faire chercher tous les grouillots de ce rafiot ! "

 — hé ! Doucement avec ce « rafiot » comme tu dis ... rétorque Björn. Toi aussi, il t'a rendu riche.

 — Certes, mais je ne me sens pas attaché à cette hourque, c'est un peu comme les patients des médecines, il faut tenir une certaine distance pour bien soigner sans appréhensions. Pourtant on va devoir la faire tenir encore un peu notre épave volante, il y a du grabuge dehors, vous allez voir. "

 Effectivement, deux vedettes douanières, légères et rapides, vont à leur rencontre. Dans les méandres de l'imagination, dans les recoins de L'Escapade, on cherche ouvertement un plan.

C'est le pavillon de l'empire, pas celui de la régence, c'est déjà ça, pense le voyageur laissant retomber sa longue-vue. La situation laisse suggérer une simple inspection de routine.

 Les allures des trois dirigeables laissent à penser qu'ils seront à porté dans vingt-cinq minutes estime Élia. Cette force navale provient du régiment de Bosco, fait qu'elle déduit à travers l'organisation des pavillons, des fanions et des flottants des deux aérostats de combat.

 Premier sur le pont, malgré des jambes infirmes, Marius questionne Élia :

 " On la joue comment ? Fuite ? Contacte ? Quarantaine ? Sabotage ?

  — Sabotage, répond-elle du tac ou tac. S'ils nous abordent un de chaque côté, comme on enseigne à l'académie militaire de Bosco, c'est gagné "

***

Annotations

Vous aimez lire Pierre Ecrepont ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0