Une histoire de pommier

8 minutes de lecture

A son réveil, Mathieu trouva le grand dortoir de l'orphelinat vide et froid, comme lorsque, pendant l’été, il était puni et devait rester enfermé alors que ses camarades jouaient et criaient dans le parc. Cependant, aucun bruit, aucun son ne parvenait aujourd'hui à ses oreilles, et la pénombre de la pièce se remplit rapidement de ses craintes les plus secrètes, comme si au fond de lui une voix étouffée appelait au secours.

Le directeur était bien ennuyé. Des inspecteurs, des docteurs, des professeurs, venaient les uns après les autres examiner, et poser des questions au petit garçon de dix ans, qui sentait se resserrer autour de lui la surveillance des adultes. Mais quand il leur demandait où étaient ses camarades, et pourquoi il n’avait pas classe aujourd’hui, à la place d’une réponse il avait droit à un regard gêné… On ne lui disait rien, mais il devinait bien que quelque chose d'effroyable était arrivé aux autres enfants. Il n’avait pas aimé qu’on lui fasse une piqûre pour lui voler du sang, et les discussions à voix basse entre le docteur et le directeur lui avait donné le sentiment de ne plus être en sécurité à l’orphelinat… aussi avait-il décidé à fuir à la première occasion.

Celle-ci se présenta dès le lendemain matin. Pendant qu’il prenait sa douche, il se rendit compte que la fenêtre de la salle de bain était entrouverte. Il s’habilla rapidement et se faufila dans le parc, délaissa la grille d’entrée forcément bien gardée il s’enfonça vers le mur ouest, dont une portion était légèrement affaissée. C’est par là que passaient les grands qui voulaient "faire le mur". Il l'escalada donc pour retomber dans une petite ruelle. La ville était grise, triste, lugubre. Une légère brume matinale et humide lui donnait un caractère irréel. Toutefois, ce qui était le plus inquiétant c’était qu’on n'entendait aucun rire, aucun chant, et qu’on ne voyait aucun enfant. Mathieu passa devant une école aux volets clos et à la porte tristement condamnée par une grosse chaîne cadenassée. Les adultes, qui commençaient à circuler, le regardaient bizarrement, chuchotaient, le montraient du doigt. L'un deux l'appela. Mathieu accéléra le pas , puis se mit à courir vers la sortie de la ville.

Il courut longtemps, et le soleil était déjà haut dans le ciel quand enfin il atteignit les champs, et se sentit suffisamment en sécurité pour reprendre son souffle. Il avait soif, chaud, faim, mal partout, et les poumons en feu il se laissa tomber sur le bord du fossé. L’ambiance était bien différente de celle de la ville… les couleurs, les odeurs, l'air neuf suscitèrent en lui des sensations jusqu'ici inconnues. Il est vrai qu’à part le parc de l’orphelinat il n’avait pas connu beaucoup de nature. Pour la première fois il sortait vraiment de la ville. Il se releva enfin et reprit son voyage, cette fois en marchant. Il décida de quitter la route, et s’enfonça dans le bocage. Les chênes noueux, les pommiers fleuris des vergers abandonnés, les herbes folles témoignaient combien cette terre avait autrefois été le plus beau des jardins. Rassuré, Mathieu ralentit le pas et reprit son souffle. Il atteignit bientôt un petit bois, et comme un fin crachin commençait à emplir l’air, il alla plus en avant sous la voûte des arbres.

Mathieu marcha longtemps dans le bois, qui semblait s'agrandir au fur et à mesure qu'il s'y promenait. Chênes, hêtres, charmes et frênes, se succédaient autour de Mathieu, et semblaient s’écarter à son passage, traçant le chemin selon leur bon vouloir. Il avait depuis longtemps perdu le sens de l'orientation dans la pénombre qui régnait sous les arbres, ainsi que la notion du temps. Toujours est-il que lorsqu'il arriva dans une clairière, la nuit étoilée commençait à revêtir le ciel, et les feuilles des arbres réfléchissaient déjà les rayons d'argent du croissant de lune. Toutes ces lumières semblaient converger vers le milieu de la clairière, où se dressait un arbre majestueux au sommet d'un petit talus que Mathieu gravit sans peine. Grâce à ses fruits, Mathieu se rendit compte que cet arbre était un immense pommier, sans doute centenaire, dont les branches innombrables semblaient soutenir le ciel et les racines noueuses plonger au cœur de la terre. A ses pieds coulait une source d'eau claire. Mathieu but et s'en trouva rafraîchi. Il se souvint alors qu'il avait faim, et, croquant une pomme, il sentit pénétrer en lui une nouvelle vigueur.

Or, tandis qu'il mangeait sa pomme, Mathieu tourna autour de l'arbre, et il fut surpris de remarquer qu'alors le paysage changeait : la clairière se rétrécissait d'abord, puis s'agrandissait considérablement, et lorsqu' il eut fait un tour complet et retrouvé la source, celle-ci coulait plus vivement, et un petit étang entourait le pommier. Il tourna encore, et vit ainsi plusieurs paysages se succéder autour de l'arbre : des pierres levées apparaissaient, la forêt changeait de couleur, les arbres se succédaient toujours différents, d’abord des feuillus ; puis des conifères ; et des arbres qu'il n'avait jamais vus ; dans le ciel les étoiles dansaient, puis s’éteignirent progressivement de la voûte céleste qui restait pourtant noire. Seul le pommier restait presque figé, se contentant de faire apparaître ou disparaître quelques fruits ou quelques fleurs. Mathieu ne savait que penser de cette ronde insolite, sinon qu'elle semblait l'éloigner plus encore de la ville. Il aurait sans doute continué à tourner ainsi autour de l'arbre si, au détour d'une branche en fleurs, il n'avait aperçu une tâche blanche qui bougeait à l'orée du bois.

Il s'arrêta, et regarda avec plus d'attention. Il y avait là bas comme un superbe cheval blanc, ou du moins cela ressemblait-il à un cheval, mais avec une grande corne sur le front. "Une licorne ! " pensa-t-il. Son cœur se mit à bondir dans sa poitrine, ainsi elles existaient vraiment ! Il en avait toujours rêvé... et aujourd'hui il pouvait en contempler une pour de bon ! Elle broutait l'herbe près d'un rocher, à quelques mètres de la lisière de la forêt. Mathieu descendit lentement la colline, et s'approcha de l'animal dont le pelage luisait sous la lune. La Licorne le regardait venir, avec une étincelle de malice dans les yeux, et quand il fut à quelques mètres d'elle, elle hennit et partit tranquillement vers la forêt qui lui ouvrait un passage avec déférence. Mathieu s'apprêtait à courir pour la rejoindre, lorsqu'il aperçut, derrière le rocher près duquel se tenait la Licorne, un corps allongé, comme assoupi.

C'était une fillette d'environ neuf ans qui reposait contre le rocher, et elle avait un peu de sang séché sur le front. Mathieu pensa qu'elle s'était cognée contre le rocher en courant vers le pommier qui occupait toujours le centre de la clairière. Elle n'était pas très lourde, et il réussit à la traîner jusqu'à la source, où il nettoya sa plaie. Puis, assis en tailleur, il attendit qu'elle se réveille. La fatigue aidant, il sombra à son tour dans le sommeil.

Lorsque Mathieu se réveilla, la fillette était assise à côté de lui et le regardait avec ses grands yeux azur. Le ciel était toujours sombre et sans étoile, et Mathieu n'aurait pas su dire si il avait dormi une heure ou un jour entier.

"Bonjour", dit-il, "je suis heureux de voir que tu es réveillée. Je t'ai trouvée là-bas, près du rocher, où tu as dû tomber. Est-ce que tu as encore mal ?"

"Merci. Je ne crois pas, je me sens bien maintenant, ici j’ai l’impression d’être en sécurité"

"Je crois aussi que nous sommes plus en sécurité ici que dans la ville", ajouta Mathieu, qui revoyait avec effroi le dortoir vide de l'orphelinat. "Est-ce que tu viens aussi de là bas ?"

"Je viens d’un lieu gris et froid qu’ils appellent laboratoire. Il n'y a là bas que des vieillards. C’est leur chef, le professeur Théo, qui m’a créée."

" Créée ? Comment ça ? On ne crée pas les gens, les gens naissent après avoir été portés dans le ventre de leur maman ! "

"Ah bon ? Je crois que ce n’était pas le cas pour moi, en tout cas je n’ai pas de maman, seulement le professeur Théo et ses vieux assistants. Il m’a dit que j'étais la première enfant à voir le jour depuis très très longtemps. Mais il voulait encore me modifier, faire des expériences, alors je me suis enfuie. "

" Je me suis enfui de l’orphelinat moi aussi… j’ai couru comme jamais ! Jusqu’à ce que je trouve ce pommier qui m’a permis d’arriver jusqu’ici. D’ailleurs courir m’a donné faim !"

Mathieu se leva et alla cueillir deux pommes. Il en donna une à la jeune fille, qui croqua à pleines dents dans le fruit ferme et frais. Une fois leur repas fini, Mathieu sentit à nouveau son angoisse se manifester. "Ils sont peut-être à notre recherche. Nous ferions mieux de nous éloigner encore un peu. Je vais te montrer comment faire"

Il prit la main de la fillette, et tous deux se mirent à tourner autour du pommier, faisant défiler sous ses branches de multiples paysages. Ils marchèrent ainsi un long moment. Parfois, ils couraient pour se dégourdir les jambes, ou bien ils s'arrêtaient pour boire et pour manger. Parfois aussi ils apercevaient, à l'orée de la forêt, le blanc pelage de la Licorne, ou bien ils l'entendaient hennir au loin. Mais étrangement il faisait toujours nuit, jusqu'à ce qu'enfin, après un temps qui leur parut infini, ils voient le ciel s'éclaircir, et le soleil apparaître derrière le sommet des collines lointaines. La forêt avait disparu, mais une verte prairie la remplaçait, clairsemée d'arbres de toutes sortes ; et un ruisseau serpentait depuis la source pour se jeter dans la mer qu’on apercevait un peu plus loin.

Ils eurent la sensation que c'était un monde neuf, qu'aucune route, aucune construction humaine n'avait souillé, qu'aucun œil humain peut-être n'avait contemplé. Un vent frais vint leur fouetter le visage, un vent de renouveau, porteur de l’odeur iodée de la mer. Vivifié, Mathieu s’écria : « allons jusqu’à la plage ! ». Ils descendirent la colline en courant, riant, se chamaillant, heureux de sentir la peur disparaître de leurs cœurs. longeant le ruisseau ils trouvèrent des bosquets de framboises, et d’autres fruits qu’ils goûtèrent et trouvèrent délicieux. Ils arrivèrent enfin sur une large plage où le ruisseau se perdait dans les vagues. L’eau était tiède, et une bonne baignade leur permis de chasser définitivement leurs angoisses de la veille. Ils s’allongèrent au soleil sur le sable chaud pour se faire sécher.

Mathieu repensais à l’histoire de Robinson Crusoé qu’il avait lu et beaucoup aimé, et très sérieusement essaya d’envisager l’avenir. Ici, sur cette plage, près du ruisseau, ils avaient de l’eau potable, des fruits à proximité, et ils pourraient peut-être ramasser des coquillages ou pêcher.

"Nous pourrions nous installer ici", pensa-t-il tout haut.

"Oui, c’est une bonne idée. J’aime beaucoup cette plage, c’est un vrai paradis ici !", lui répondit la fillette en balayant l'horizon du regard.

Mathieu laissa ses pensées dériver dans son esprit… il s’était passé tant de choses depuis son réveil dans l’orphelinat vide… l’absence de ses camarades, son évasion, sa course, le pommier, la licorne, cette jeune fille...

"Au fait, comment t’appelles tu ?"

" Je m’appelles Eva, et toi ? "

"Moi je m’appelle Mathieu, Mathieu Adams." On retourne se baigner Eva ?

... et tandis qu’ils couraient vers les vagues, le pommier s'estompait peu à peu sur la colline, où broutait négligemment la licorne.

Annotations

Vous aimez lire Christophe Kermeneg ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0