Chapitre 13

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Bastien

En cette saison, j'emmène Joséphine à la plage le soir. Enfin, les soirs quand elle n'a pas école le lendemain, c'est à dire le mardi et le vendredi. Je la récupère à l'étude, après l'école, vers 18H. Ce vendredi, ça n'a pas loupé. Mercredi, on n'a pas pu sortir, il a plu toute la journée. Mais ce soir, il fait beau. J'aime beaucoup ces soirs de juin. Déjà, gamin, j'aimais beaucoup cette période de l'année.

Je quitte le bureau à 17H30, comme d'habitude. J'attrape le bus pour rentrer. Puis je vais à pied jusqu'à l'école. Ce n'est pas loin. En passant, j'achète le pain. Arrivé à l'école, je traverse la cour de récréation. Des enfants jouent, ceux de maternelle, et des grands, qui ont fini leurs devoirs. Je suis un peu étonné, Joséphine n'est pas avec eux, alors qu'en général, c'est une rapide pour les devoirs, surtout qu'il fait beau. J'entre donc dans la salle de classe réservée à l'étude. Elle est encore là, avec plusieurs enfants. Je comprends tout de suite ce qu'elle fait : elle a un de ses petits carnets d'ouvert sur le bureau, et quelques crayons de couleurs. J'hésite un peu à m'approcher, car je ne voudrais pas découvrir trop tôt ce qu'elle fait. Alors, je m'avance sur le côté de la salle, en espérant qu'elle me verra.

- Joséphine ! Ton papa est là !

La surveillante l'appelle, elle lève aussitôt la tête. Je lui souris. J'adore la retrouver le soir, après une journée de travail, elle de son côté, moi du mien. J'adore cette seconde quand nos regards se croisent à nouveau, quand son sourire éclaire son visage. Bon, ok, parfois, elle fait la tête. Mais rarement.

- Papa ! Déjà !

- Non, pas déjà, comme d'habitude !

- On va à la plage ?

- Bien sûr. Tu es prête ?

Elle remballe aussitôt ses affaires dans son cartable, attrape sa petite veste, on salue la surveillante et on sort.

- Tu as passé une bonne journée, papa ?

En général, c'est toujours elle qui pose la première la question.

- Oui, oui.

En général, je réponds oui, oui, car je ne vais pas l'embêter avec ma cheffe de service, mes aventures avec la photocopieuse, les discussions palpitantes qui ont émaillé notre repas à mes collègues et moi. Et j'embraye :

- Et toi, ma puce ?

- Papa, je ne suis pas une puce... Tant que tu m'appelleras ta puce, il y a peu de chance qu'on ait un chien...

- Il n'y a pas que les chats à avoir des puces, tu sais. Bon, ok, je m'excuse, tu es ma pitchoune.

- Oui, j'ai passé une bonne journée. Figure-toi que...

Et là, j'ai droit à toutes ses aventures avec ses copains et ses copines.

Voilà comment se passe un début de soirée. Quand on rentre directement à la maison, on oblique sur la droite, après la boucherie. Quand on va à la plage, c'est tout droit. Ce soir, c'est tout droit. On ne fait même pas un crochet pour déposer son cartable et le pain. Il est à l'abri dans mon sac. On arrive sur la promenade, un peu de vent, l'air est vraiment bon. Hum... une de ces merveilleuses soirées du mois de juin. Je commence à être prévoyant en cette saison. Pour éviter le détour par la maison, j'emporte toujours une petite serviette et les maillots dans mon sac, le matin. Je me baigne rarement, mais Joséphine bien au contraire. En tout cas, on met toujours les pieds dans l'eau "pour voir si elle est bonne".

Ce soir, Joséphine ne semble pas décidée à se baigner. On a goûté l'eau, mais elle préfère faire des dessins dans le sable. Elle a un jeu, pour cela. Elle trace une lettre et je dois en écrire une moi aussi. On essaye ainsi de faire le mot le plus long possible. Là, elle est en train de tracer les contours d'une fleur. Je lève les yeux vers la mer. Je ne sais pas pourquoi, mais... je me sens triste.

Je voudrais partager ce moment. Depuis que je fais face, seul, il m'est arrivé d'être triste parce qu'Alice n'était pas là pour voir sa fille grandir, pour partager des moments avec elle, avec moi. Même quand j'ai tenté - maladroitement - de refaire ma vie avec Mylène ou avec Valérie, je n'ai pas ressenti cela. La solitude face au bonheur. J'ai essayé de vivre quelque chose avec l'une comme avec l'autre, mais sans doute que je ne me posais pas les bonnes questions. Soit je tentais de trouver une maman de remplacement pour Joséphine, sans trop me demander ce que moi, je ressentais, avec Mylène. Soit je n'ai pas tenu compte de ma fille et je n'ai pensé qu'à moi avec Valérie. Dans un cas comme dans l'autre, ça a lamentablement foiré au bout de quelques mois.

Depuis Valérie, j'ai fait quelques rencontres intéressantes, voire plaisantes. Rien de sérieux. Il m'est même arrivé d'être franchement nul. Je préfère ne pas évoquer les deux dernières fois où j'ai tenu une fille dans mes bras.

Je regarde la mer, et je me dis que c'est bien fait pour ma gueule si je me sens un peu triste, ce soir. Je n'avais qu'à demander son numéro de téléphone à Chloé. On lui aurait proposé une balade ce week-end. On aurait fait un peu plus connaissance. J'aurais pu estimer si le courant passait entre elle et Joséphine. Bref. Poser un ou deux jalons.

- Papa ?

- Oui ?

- On ira à Courseulles, dimanche ?

- Pourquoi tu veux qu'on aille là-bas, alors qu'on a la mer aussi ici. C'est pareil. Elle est à la même température.

- Tu n'as pas aimé ? C'est une jolie plage, pourtant.

- La nôtre ici aussi est jolie.

Joséphine

Quel manque cruel d'imagination chez papa... Des fois, il me désespère. Heureusement, ça n'arrive que très, très rarement. Même hyper rarement.

Je décide de jouer au mot le plus long. Je commence à tracer un C, je lève les yeux vers papa, il est songeur.

- Papa ! A toi !

- Hein ? Ah, tu fais le mot le plus long... Heu...

Et il trace un H. On est bien parti pour faire chat, chien, chenil... ou Chloé.

Je tente le coup. De toute façon, il a la tête ailleurs. J'ajoute L. Je vais bien voir sa réaction. S'il me dit que des mots avec trois consonnes à se suivre, c'est difficile à trouver et qu'à part du gallois, il ne voit pas... Sauf qu'il ne dit rien et écrit un O sans même réfléchir.

Là, il commence à m'inquiéter. Et moi, je suis bien embêtée car je ne sais pas quoi écrire après. CHLO. CHLO quoi ? Surtout avec le H. CLO encore, j'aurais pu faire CLOPORTE. Ou CLOTURE.

- Tu ne trouves pas, Joséphine ? demande papa.

- Non...

- Tu passes ton tour ?

J'enrage. Passer son tour, ça veut dire avoir un gage. Comme nettoyer la litière du chat, beurk. Mais je ne vois pas quoi écrire d'autre qu'un E ! Or, ça va faire un mot très court...

A cet instant, j'entends une voix joyeuse derrière nous.

- Bonsoir !

On lève la tête en se retournant papa et moi, et là, on voit Chloé. Avec son chien. WAH !!! Elle me sauve la mise, là ! Je lui adresse un grand sourire, j'espère que papa aussi. Sauf que papa ne dit rien, qu'il est presque un peu pâle, mais qu'il la regarde... alors qu'elle franchit les derniers pas pour venir jusqu'à nous. Faut que j'intervienne avant qu'il ne soit changé en statue de sel. Sur une plage, ce serait bête.

- Bonsoir, Chloé ! C'est ton chien, là ?

- Oui. Il s'appelle Snowdon. Viens, Snowdon, je vais te présenter Joséphine.

Elle s'est accroupie pour être à ma hauteur, le chien s'approche et commence à me lécher la main. Déjà, ce chien, en quelques secondes, il me donne plus que Mioky en une année. Il est de couleur fauve, avec les pattes blanches, et le tour d'un œil blanc aussi.

Puis Chloé se redresse, pour saluer papa. Il semble sortir de sa léthargie, lui sourit enfin et lui fait la bise.

- Tu te promènes ?

Belle entrée en matière, papa. C'est bien, tu as dit quelque chose.

- Oui. J'ai fini mes premières journées d'examens, j'avais envie de m'aérer la tête et de voir la mer. Sans aller trop loin. Des fois, je vais à Cabourg, le soir, mais avec les travaux, c'est un peu galère, surtout une veille de week-end...

- Oui, ça va être comme ça jusqu'à la fin de mois. Ils ont prévu de finir le chantier pour les vacances.

- Vous vous êtes baignés ?

- Non, pas ce soir. Mais on a goûté l'eau.

Silence. Papa... Mais dis quelque chose en plus ! Quoi, je sais pas... Demande-lui si sa semaine s'est bien passée, si elle est satisfaite de ce qu'elle a répondu pour ses examens, si elle veut rester manger ce soir avec nous, ou invite-la pour dimanche... C'est la fête des pères, en plus, dimanche ! Ah, je vous jure... C'est encore à moi de m'y coller.

- On jouait au mot le plus long, j'explique à Chloé. C'est un jeu que j'ai inventé l'année dernière. Chacun notre tour on écrit une lettre et il faut essayer de faire le mot le plus long. Si on saute notre tour, on a un gage.

- Oh, c'est marrant, comme jeu ! Je peux participer ?

Elle est géniale. Papa sourit et répond avant moi :

- Oui, bien sûr.

J'ai bien fait d'intervenir. Je vais échapper au gage. Elle regarde les premières lettres qu'on a tracées, puis écrit un R. Ca nous donne CHLOR. Je fais signe à papa, histoire de me donner un peu plus de marge. Il a joute un O. CHLORO. Et soudain, j'ai l'illumination. Sur les paquets de chewing-gum vert... Bien sûr ! Un P.

- Ah, on aurait pu faire autre chose, dit Chloé. Mais bonne idée.

Et elle ajoute le H. Papa le Y. Moi un L. Chloé, l'autre L et papa termine avec le E. Je trouve qu'on forme une bonne équipe. Je veux continuer un peu, je sens que papa se détend.

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