Chapitre 4 - Noir

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Après avoir tant retenu mes larmes alors qu’on me parlait d’un plan qui, malgré tout ce que je peux lui trouver, n’était pas si mal, j’ai enfin réussi à obtenir un peu de solitude. Je n’aurais jamais cru qu’alors que je sortais de l’obscurité, où mon monde se résumait à moi seule, j’aurais tout donné pour un peu de calme et de solitude. Mais maintenant, je les ai et je ne peux plus m'empêcher de pleurer. Sans cesse, son visage me revient. Je sens sa présence partout. J'ai beau me dire qu'il y a plus de quatre cent ans qu'il est mort, c'est toujours la même tristesse qui m'envahie, la même colère, la même amertume. Je n'aurais jamais cru qu'il puisse aller jusqu'à se sacrifier pour moi, alors qu'il pouvait encore couler des jours paisibles ici. Il avait encore une chance, un espoir, il aurait pu survivre… !

Oui, mais à quel prix. Moi-même, je le sais, je n’y serais pas parvenue. Qu’il ait eu un fils, lui a sans doute permis de croire qu’il me reverrait un jour. Sans doute a-t-il, au travers de lui, vu l’assurance que sa vie ne serait pas vaine, qu’il la passerait à me courir après, comme si mon existence donnait un sens à sa vie. Et dans le regard bleu glacial que j’aimais tant, j’ai perçu des milliers de qualités. Toutes déjà, je les avait vues chez son père. Si honorable, si humble, si chevaleresque… Pourtant, ce n’est pas pour ces raisons, qui faisaient déjà de lui un être si particulier aux yeux de tous, que mon cœur l’a choisi. C’est pour sa persévérance. D’autres parleraient d’obstination, mais moi, je sais qu’il n’en était rien. Il n’aurait pas supporté de vivre en captivité, même si cela signifiait qu’il aurait toujours une chance de me revoir. Son incroyable positivité me manquera.

Il est temps pour moi de tourner la page. Parce que justement son souvenir me détruit. J’ai asséché la source de mon chagrin, mais je continue de souffrir. Mon cœur ne parvient plus à battre avec autant de vigueur qu’auparavant, comme si une partie en avait été arrachée et qu’il ne faisait plus les choses qu’à moitié. Cette blessure ne guérira pas, je le sais. Pourtant, je m’entête à me dire qu’un jour, je parviendrais peut-être à la bander correctement, à faire en sorte que l’on puisse croire que je ne suis pas blessée. Mais même si j’arrivais à en guérir, du moins en surface, je ne parviendrai pas à oublier. Il est des choses qui ne changeront jamais.

Cependant, d’autres doivent être modifiées et pour ça, je ne peux pas rester abattue là à pleurer. Je me lève, quitte mon lit avec difficulté et grimace. Je dois me remettre en forme car les nouvelles sont mauvaises. C'est encore pire qu'il y a quatre mille ans. À l'époque, l'humanité venait à peine de naître, il n'y avait donc aucun problème à ce qu'elle apprenne. Mais nous, les Immortels, nous les Immuables, nous avions pour fonction de les accompagner, de les conseiller. Nous nous sommes réparties les tâches et chacun s'est occupé d'un groupe d'êtres. Nous avions chacun notre méthode. Certains ont choisi la religion, d'autres la science, moi j'ai préféré l'honnêteté. J'ai montré à mes hommes ce que je savais, ce que je pouvais et ensemble, nous avons cherché à aller plus loin, à découvrir ce que je ne savais pas encore et ce que je pourrais bientôt faire. Nous avons tout consigné par écrit, dans plusieurs livres, dans plusieurs langues, afin que même les autres groupes puissent y avoir accès.

Mais l'homme n'était pas tout à fait comme nous le pensions. De ceux qui croyaient en leurs Dieux il reste des vestiges. De ceux qui ont tout donné pour la science, il reste des idées. Mais de ceux qui sont allé jusqu'au bout de leurs croyances, il n'est resté que la prison. Mes hommes ont tenté d'être bons et honnêtes avec les autres. Ils savaient qu'entre eux, ils ne se mentaient pas, mais ceux ayant tout fait pour les rapprocher des autres communautés ont été confrontés à ce problème. Et il leur a parfois été fatal. Ces expériences se conclurent souvent de manière désastreuse, mais parfois, elles arrivaient à faire de belles choses. Et puis, un groupe s'est rebellé et est parvenu à enfermer son guide. C'était un Immortel, mais il n'a pas tenu longtemps. Nous avions tout essayé, négocier, attaquer, rien n'a fonctionné. Nous avons dû nous rendre à l'évidence : nous ne pouvions plus rien faire. L'Immortel s'est suicidé. C'était la seule manière pour lui de partir.

À partir de ce moment, l'Humanité a perdu son équilibre. Nous, Gardiens, étions devenus trop peu nombreux et eux ne cessaient de se reproduire. Nous avons tout de même essayé de jouer notre rôle, en créant notamment notre propre cellule de résistance, mais nous avons échoué et j'ai fait l'erreur de croire en l'homme.

C'était peut-être il y a cinq cent ans que j'ai fait la pire erreur de ma vie. Je crois maintenant qu’en plaçant ma confiance en l'humanité, j’ai préféré m’aveugler. Ils ne pouvaient pas être si terribles. Et c'était pourtant notre dernière chance de parvenir à réconcilier les hommes entre eux. Mais même si nous avons tous fait, un jour ou l'autre, des erreurs qui ont tout changé, j'ai l'impression que je porte sur mes épaules le poids des morts engendrées par ma révolution. J'ai l'impression que les rares honnêtes restants ont rejeté ce que je leur ai appris parce que ce monde ne leur permettait pas de vivre comme je le leur ai appris. J’ai l’impression que chacun de mes choix a condamné chaque personne qui m’aie jamais suivie.

Mes poings se serrent, sans que je ne parvienne à les contrôler. Des gens sont morts par ma faute. Mes gens sont morts parce que je n'ai pas pu les protéger. Ces hommes, ceux qui comptaient sur moi, ceux qui m’avaient confié leur vie, je les ai abandonnés. Et tout ça pour quoi ? Pour un idéal que je n'ai pas réussi à atteindre, un idéal qui a disparu parce que j'étais la seule à croire en lui. Non… Parce que j’étais assez aveuglée pour ne croire qu’en lui.

Brusquement, un souvenir des champs de bataille éclabousse ma mémoire, la colère jaillit. Je vais tout détruire. Je vais imposer mon monde à ces moutons idiots. Je vais faire couler le sang de ceux qui m'ont oubliée. Je vais montrer à tous ceux qui se souviennent encore qu'ils doivent me suivre. Et ils vont se souvenir. Ils n’étaient pas avec moi parce qu'ils avaient peur, ni parce qu'ils n'avaient pas le choix, mais parce que c'était dans leur intérêt à tous. Aujourd’hui, ils doivent comprendre cela. C'est pour eux que je me bats et non pour moi, comme n'importe quel être humain le ferait. Je ne veux pas que mon histoire, non, que notre histoire à tous, soit perdue. Et pourtant, seul un murmure s'arrache de mes lèvres, bruissant comme les ailes d’un papillon dans le silence.

« Vous m'avez oubliée. Vous avez oublié le passé. Vous avez oublié d'où vous veniez. Je vais vous offrir ce dont vous avez besoin. Je vais vous rendre vos racines, je vais vous libérer de vos peurs, de vos Dieux, de la science qui vous aveugle. Je vais écrire pour vous. »

Devant moi, le monde s’éclaire. La voilà, ma lumière dans ces ténèbres. Ça y est. Je l'ai trouvée, ma solution. Ce n'est pas un meurtre qui fera avancer les choses. Ce ne sont pas les paroles stériles des envoyés du Ciel qui nous montreront la voie. Ce ne sont pas les théories infondées de chercheurs perdus sur les obscures voies de l’expérience qui ouvreront l’avenir. Ce sont des idées. Le monde est né d'une idée d'harmonie, de paix et de cohabitation. Mais ici, aucun de ces rêves ne s'est réalisé. Je dirais bien que c'est de la faute de l'homme, mais ce serait mentir. C'est de notre faute à nous, Gardiens. Nous n'avons pas réussi à accomplir notre devoir. Nous nous sommes contentés de faire de notre mieux. Ce n'était pas assez. Il aurait fallu que nous nous dépassions, mais nous n'avons pas réussi. C'est ce que je dois vous dire.

Il ne faut pas que cette histoire qui est la nôtre continue seule, sinon elle se perdra.

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