Chapitre 5 - Blanc

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J’ai choisi de ne plus voir le monde extérieur pour quelques temps, ne serait-ce que pour favoriser ma concentration. Mais je suis incapable de rester plus d’une journée à l’intérieur, et ce pour des raisons qui restent mystérieuses. Alors je suis obligée d’aller m’étirer un peu dans l’immense jardin du manoir, afin de me remettre en forme. Si je devais me retrouver seule face à une armée, demain aux aurores, je suis sûre et certaine que je retournerais aussi vite à ma nuit glaciale et éternelle. Mais je ne dois pas reproduire la même erreur. Je dois me battre, comme si ma vie en dépendait. Certes, je n'aime pas les bagarres, mais c'est parfois utile, notamment si, comme je le suppose, on me démasquera aussitôt mon livre sorti.

« Maîtresse Helen ? Tout va bien ? »

Je sursaute et me retourne brusquement vers la bonne, qui me sourit presque tendrement. Pourtant, une étincelle d’inquiétude brille dans ses yeux. Un goût amer me fait grimacer. J’avais moi aussi l’habitude de sourire comme ça, pour réconforter ceux que je considérais alors comme mes enfants. Pourtant, je lui fais signe que tout va bien, mais elle entre et s'assied sur mon lit. C’est étrange, j’ai toujours été très protectrice, surtout à propos de tout ce qui touche à mon environnement, mais elle parvient toujours à se glisser un peu plus près de moi. C’est sans doute à cause de son aura bienveillante, et de son regard si doux. C’est étrange… Elle correspond à l’idée que je me fais d’une mère… Peut-être parce qu’elle est à mes côtés lorsque j’ai mal, parce qu’elle a l’air de comprendre ma souffrance, ou bien parce qu’elle sait trouver les mots dont j’ai besoin…? Le silence entre nous est commun, et nous ne parlons jamais du passé. Elle doit vouloir me ménager. C’est vrai, je ne suis pas tout à fait la même, ces derniers temps, mais comment pourrait-elle le savoir ? Son étrange sourire me répond à nouveau, mais cette fois, elle laisse tomber des mots dans le silence.

« Est-ce que votre esprit a gardé des séquelles de votre séjour en prison ? »

Je secoue la tête. J’aurais préféré qu’elle ne me pose jamais cette question. Mais si je ne lui réponds pas, le silence va devenir pesant… Et puis, ce n’est pas comme si j’avais quoi que ce soit à cacher.

« Rien qui paraisse différent d'avant, je soupire. Vous savez, en cinq cent ans, on ne parvient pas forcément à tout accepter, mais au moins, on s'habitue.

- Même aux pires cauchemars ? On vous entend parfois la nuit, maîtresse, avoua-t-elle doucement. Je le sais, vous faîtes le maximum pour qu'on oublie vos peines, mais vos pleurs ont ému toute la maison, et certains de vos hurlements ont réveillé les maîtres. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour que vous soyez à votre aise, et si cela signifie vous laisser seule le plus longtemps possible, nous le ferons, mais j'ai bien peur que certaines choses ne disparaissent pas avec le temps. »

C’était inévitable. Bien sûr, la noirceur de ce monde m’a touchée, bien plus que les autres. Bien sûr, j’en garde souvent des sensations, des impressions terribles. Certaines images reviennent encore me hanter, mais… Ce ne sont pas les pires.

« À vrai dire… J'ai fait ce rêve tellement de fois… Je ne pensais pas qu'il me ferait encore tant souffrir. Je me surprends à croire que le temps qui passe ne guérit pas toutes les blessures. Certaines ont cicatrisé il y a bien longtemps, tandis que d'autres continuent de saigner, m'entraînant inexorablement vers les Enfers. Je ne m'en préoccupe plus, je sais qu'elles se refermeront lorsque le temps sera venu.

- Ne pensez-vous pas plutôt qu'il faudra un jour ou l'autre faire venir ce temps ? Ne pensez-vous pas qu'il y a peut-être un moyen bien plus rapide de les refermer, lorsqu'elles sont si profondes ? Ne voulez-vous pas qu'on vous y aide, qu'on recouse la plaie pour qu'elle se referme d'elle-même ?

- Non, c'est justement ce que je veux éviter. Vous proposez une solution qui n'a jamais fonctionnée, quel que soit le temps où elle a été utilisée. C'est la création d'une frontière que vous me demandez. Comme toujours lorsqu'on demande de l'aide, il faut donner quelque chose en échange, et cela vaut rarement la peine que l'on s'est donné. Par exemple, prenez une terre. Mettez-y deux hommes. Ils vont construire ensemble une maison. Mais à qui sera-t-elle ? Qui pourra bien en revendiquer la propriété, puisqu'ils l'ont tous deux construite, mais qu'il n'y en a qu'un qui pourra y résider ? Moi, je ne veux pas créer de frontières. Je veux construire des ponts. Et je me dois de donner l’exemple. »

Je lève les yeux vers elle. Ses yeux ont gardé cet air bienveillant, maintenant rehaussé d’un mélange presque évident de joie et de fierté. Je crois qu'il y a bien longtemps que je n'avais pas vu un visage aussi heureux. Elle hoche la tête et se relève. Avant de sortir de la pièce, elle me lance un dernier regard assortit d'un sourire complice et s'incline, me laissant seule.

Bon… Il est temps que je m'y mette. Je trempe ma plume dans l'encre et la laisse me porter. Les mots que j'écris, n'importe qui ne peut pas les tracer. J'écris avec mon cœur et mon âme. C'est mon histoire. C'est ma vie. Les mots que j'emploie ont un sens particulier, donné par l’idée qu’on a d’eux mais aussi par leur origine. Ils viennent du fond des âges, du bout du monde, et ils nous offrent tous leurs aspects. Ils nous implorent de les utiliser. Ils sont tous beau, tous différents, chacun à leur manière. C’est pour cette raison qu'il ne faut pas les utiliser à tort et à travers. Il faut les peser, avec soin, et les compter, pour s'assurer que vous n'en porterez pas le poids trop longtemps, ni que vous avez dit un mot de trop.

C'est ce qu'est l'écriture. Un art, proche de la magie et de l'alchimie, mais aussi un tourbillon qui vous emporte sans jamais vous laisser vous reposer. L'inspiration est son moteur, et bien trop nombreux sont les obstacles sur son chemin. Il y a ceux qui ne lisent pas, bien sûr, mais également ceux qui lisent mal, ceux qui pensent mal et ceux qui pensent à mal. La probabilité d'être rejeté, pour un livre comme pour un écrivain, est forte. Surtout avec ce que je vais écrire. Parce que ça n'a jamais été écrit. Parce que jamais plus on ne pourra l'écrire. Parce que c'est le passé, et parce qu'il est comme moi, immuable. Jamais on ne parviendra à changer le passé. Tout ce qu'on peut faire, c'est s'adapter.

Pendant de longs jours, dans tout le manoir, on n'entend que ma plume qui gratte inlassablement le papier. Désormais, je ne peux empêcher ma main de courir le vélin, de se tâcher sans cesse, ni d'être subitement immobilisée par des crampes. Je continue, sans cesse, parce que je ne veux pas m'arrêter. Je ne manges que lorsque c'est absolument nécessaire, et même mes nuits sont écourtées par mes mains qui n'ont pas d'autre moyens de vivre que de faire danser la plume et de tracer des courbes sur la peau des arbres.

Lorsqu'enfin je termine et pose le dernier mot sur la page, c'est la panique. Que faire ? Je ne peux pas le publier tel quel. On reconnaît toujours la main qui écrit lorsque l'on fait partie de l'histoire. C'est là mon problème. Je ne veux pas que certains de ceux qui me liront sachent. Je voudrais que mes alliés m’y reconnaissent, et que mes ennemis n'y croient pas une seconde. Je voudrais que ceux qui n'y ont jamais pris part décident de suivre les idées d'une folle tout juste sortie de prison parce qu'ils pensent qu'elle a raison. Mais je ne veux pas y retourner pour autant. Je ne veux pas que ceux qui m'ont enfermée viennent rappeler au monde que je ne suis qu'une démente qui voulait simplement le chaos.

J'avais presque gagné la dernière fois. Aujourd'hui, je dois effacer ce presque et montrer que je ne fais pas deux fois la même erreur de suite.

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