Chapitre 3 - Blanc

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La sécurité dont parle cet homme n’est pas vraiment proche et mon corps a du mal à se remettre de son calvaire. Le chemin est ardu pour mes jambes qui ne m’ont plus soutenue depuis des temps immémoriaux, la tête me tourne un peu, mon corps me paraît lourd. L’adrénaline du combat m’a laissée molle et fatiguée. Je ne suis pas vraiment en état de parcourir les kilomètres qui nous séparent de ce qu’il considère comme un havre de paix, encore moins dans un monde où tout m’est hostile et inconnu. Je ne suis qu’une relique d’un passé qu’ils ont sans doute oublié depuis le temps. Mais vêtue comme je le suis, nul doute qu'on me remarquera. De plus, si les gens sont restés égaux à eux-mêmes depuis que l'on m'a enfermée, je ne veux pas imaginer l'accueil qu'ils me réserveront lorsqu'ils sauront qui je suis et ce que j'ai fait.

C'est pour cette raison que l'elfe qui m'a secourue me cache sous sa cape comme si j'étais sa fille. Non pas que ça me plaise, j’ai l’impression d’être celle que l’on doit protéger, dissimuler, enlever aux yeux des autres sans quoi elle serait volée. Je ne suis pas un objet précieux. Je voudrais sortir de l'ombre, crier ma venue sur tous les toits et que les Rois de toutes les terres se mettent à trembler ! Mais je ne peux pas. Du moins, pas encore. Quand je serai rétablie et capable d'agir comme je l'entends, je le ferai.

La quasi-obscurité me permet de distinguer les différentes silhouettes qui marchent dans la rue. Impossible pour moi de ne pas froncer les sourcils. Tous semblent porter le même poids sur leurs épaules, la même tristesse. Tous ceux que j'ai essayé de libérer ont resserré leurs liens d'eux-mêmes. Et il y en a d’autres qui se pavanent la tête haute, persuadés que, de par leur naissance, ils ont tous les droits, ils sont à leur place au sommet du monde. Comme si la noblesse du sang pouvait outrepasser celle du cœur et de l'âme... Mensonge. Ce sont tous des menteurs, avec leurs têtes enfarinées, leurs sourires niais et leurs faux semblants. Ils m'insupportent. Non, en fait ils me donnent envie de vomir. Le train de vie luxueux dans lequel se vautrent ces gens n'est qu'une illusion de richesse et de pouvoir, alors qu'ils sont sans cesse manipulés comme des marionnettes par les Rois.

Un changement de terrain me fait revenir à la réalité. Après avoir si longtemps fendu la foule de pantins, nous nous aventurons sur un chemin de terre, bien moins pratique, mais visiblement trop peu praticable pour que d'autres que nous le foulent. Il me laisse sortir de sous sa cape et me jette un regard étrange, un peu suspect. Les alentours me paraissent familiers, mais sans doute est-ce parce que ce genre de paysages m’a très longtemps entourée. Il m'entraîne avec lui jusqu'à ce qui doit être le manoir de la famille Lahthon depuis de très nombreuses générations. Je me demande si Hartley aussi a vécu entre ces murs... Il m'en a si souvent parlé... Et si...? Si je m’étais leurrée ? Si toutes ces années, je m’étais menti à moi-même en me répétant que c’était pour le mieux, qu’il m’oublierait et qu’il serait plus heureux ainsi ? Si malgré tout, quelque part, au fond de moi… ?

La bâtisse nous ouvre ses portes. Je monte les marches quatre à quatre, trébuche sur la dernière, puis lève les yeux vers l’intérieur. Mes yeux s’écarquillent. J’étouffe. Je m’étrangle. Devant moi, imposant, se tient le portrait de mon aimé. Réalisé à taille humaine, il le représente comme je l'ai toujours connu, avec ses mèches noires, son costume bleu, son sourire froid et ses yeux de glace. Seules ses oreilles légèrement pointues témoignent de son inhumanité, de ces gènes elfiques qui nous ont, ironiquement pour une histoire d'amour, rapprochés.

Et malgré tous les espoirs que j'ai pu placer dans cette nature... Mon corps déjà tremblant s'effondre brusquement, incapable de le supporter. J’avais tort. Oui, j’avais tort, mais j'espérais, j'espérais encore ! Je n'arrive pas à croiser son regard, peint comme s'il vivait encore, si... Un son déchirant s’arrache à ma gorge, cependant les premières larmes ne coulent pas. Malgré ma gorge nouée, mes lèvres tremblantes, je ne parviens pas à pleurer. Je me contente de le fixer, d’abord son menton, puis ses lèvres, son nez, avant de le regarder droit dans les yeux. Dans ces yeux vides. Dans ses yeux vides...

« Ta présence sur ce mur est la réponse que je ne voulais pas..., murmure une voix brisée que je reconnais difficilement comme la mienne. Je ne voulais pas... Non, je suis désolée, mon amour, je n'aurais pas dû espérer. Je n'aurais... Je n'aurais même pas dû imaginer que tu étais là... Je me suis parfois demandée où tu étais parti, pourquoi tu ne venais pas me sauver... Je t'aimais, tu m'aimais et je le sais, tu ne m'aurais jamais laissée seule là-bas… Je suis... Je suis désolée, Hartley, tellement désolée... »

Je ne relève pas la tête. Je le savais au fond de moi. J'avais senti se briser les dernières parcelles d'amour qui subsistaient au fond de ma solitude et j'avais deviné sans mal. Mais même dans les tréfonds de mon cœur, je n'avais cessé d'espérer... Pourtant, l'évidence est en face de moi. On n'affiche pas les portraits des vivants, chez les Lahthon. On ne peint que pour se souvenir. Et se souvenir de ceux qui sont morts, c'est le devoir des vivants, et les vivants eux, doivent avancer sans se soucier de ce qui les attendra après. C'est d'ailleurs leur devise, à ces gens. « Avancer et ne pas regarder en arrière. »

La silhouette d'une vieille femme sort de derrière la porte, s'approche et s'agenouille devant moi. Elle pose un regard doux sur mes larmes et prend ma main.

« Maîtresse... Je sais que vous vous aimiez passionnément, mais il a été obligé de se marier pour faire perdurer son nom. Il a pourtant essayé, plusieurs fois et de toutes ses forces, de venir vous aider, mais...

- Il a été tué, n'est-ce pas ? je l’interromps, levant vers elle des yeux suppliants. C'est en voulant me sauver qu'il a été tué, n’est-ce pas ? C’est de ma faute, n’est-ce pas ?

- Je... Je suis désolée... Je suis vraiment désolée, Maîtresse Helen... Si vous l'aviez vu, au lendemain de votre emprisonnement... Il était comme un fou, maîtresse ! Il était fou, fou d'amour, fou de rage, fou de vous ! Il vous aimait à la folie et il vous a aimé comme un fou jusqu'à la fin. »

Je croise son regard. Des larmes ont commencé à couler sur ses joues ridées et ses yeux de fer se sont adoucis. Je parviens à lui sourire, d’un sourire faux et loin d’être de circonstances. Elle me propose de m'aider à me relever, mais j'ai trop peur de la faire tomber en m'appuyant sur elle, ce qui l’a fait sourire doucement. Elle me prête son bras et m'accompagne jusqu'au salon, où commence à me parler, doucement.

« Vous savez, quand nous avons appris que ces barbares de Nobles s'étaient alliés contre vous, ç'a été terrible pour nous tous, commence-t-elle, insignifiante, comme avalée par son fauteuil. Le pays est retombé aux mains des royalistes et les inégalités sont revenues. Vous, qui vous étiez battue pendant des milliers d'années pour changer le monde et qui aviez presque réussi... Je n'imagine même pas votre dégoût face à ce que nous sommes devenus...

- Ce monde, vous ne l'avez pas voulu plus que moi, madame, je rétorque à mi-voix, cachée derrière mon sourire las. Aucun membre de votre famille ne l'aurait imaginé. Malgré tous nos efforts, nous n’avons pas été capables de voir que certains de nos alliés ne faisaient pas que rêver de cette trahison. Moi-même, je me suis laissée berner. À vrai dire, c'est de ma faute si je me suis retrouvée enfermée. Je les ai sous-estimés, je pensais qu'ils seraient raisonnables. Seulement, j'avais oublié que l'être humain n'a d'yeux que pour ce qui peut lui permettre de s'élever dans la société. J'imagine que le premier à avoir posé les mains sur moi est devenu un héros. Et j'imagine aussi qu'il est mort depuis longtemps...

- Malheureusement, maîtresse… Nous ne sommes pas parvenus à l'éliminer. Il a préféré se suicider devant nous plutôt que de nous laisser le tuer. Et maintenant, cinq cent ans plus tard, nous n'avons même pas réussi à détrôner l'usurpateur qui s'est construit un trône sur votre dos... Nous avions commencé à établir un plan, mais il a agi le premier. Il a décimé le village des Immuables, alors qu'ils vivaient en paix depuis des millénaires et puis il a commencé à menacer quiconque s'en approcherait. Ceux qui n'ont pas fait assez attention sont morts. Des Immortels ont succombé également. Évidemment, nous avons fait des recherches, mais impossible de découvrir cette arme qui permettrait de vous tuer. Il vous faudra être bien plus prudente que d'habitude, car nul ne sait vraiment quel danger vous courrez.

- Je dois bien avouer que ce n'est pas dans mes habitudes, je souffle en ravalant un rire amer, mais je ferais de mon mieux, c'est promis. Je viens de passer cinq cent ans dans le noir, je n'ai pas envie d'y retourner, même si ce n'est que pour un jour. Mais vous avez parlé d'un plan que vous aviez monté... Montrez-moi, s'il vous plaît. »

Elle sourit. Je hoche la tête. Jamais elle n'a failli, je peux le lire dans ses yeux Elle est toujours restée forte, d'aussi loin que je l'ai connue. Et elle me connaît bien. Combien de fois ai-je conseillé leur famille lors des conseils de guerre ? Combien de fois ai-je mené leurs guerriers au combat ? Combien de temps ai-je bien pu tenir comme ça, à me battre sans cesse, sans jamais perdre mon objectif de vue ?

En fait, je crois que c'est ça qui me manquait, durant tous ces jours. C’était eux. C’était leurs sourires, leur bienveillance, leur compagnie. J’étais simplement fatiguée d’être seule.

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