Acte XI: souvenirs d'un temps résolu

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Je cours en riant dans un paysage verdoyant avec des champs à perte de vue. Je longe un ruisseau qui m’entraîne vers un moulin à vent. Il est si grand à côté de moi mais c’est normal, je n’ai que dix ans. Mes cheveux blonds comme les blés volent sur mes épaules. Je me retrouve soudain à l’intérieur du moulin. Une femme sans âge est en train de moudre du blé. Je viens ici en cachette presque chaque jour pour la voir. J’ai l’impression qu’elle connaît tout du monde, ses histoires sont fabuleuses à écouter mais surtout elle m’enseigne beaucoup de choses. Je la soupçonne d’être une magicienne même si elle ne m’a montré aucun tour de magie.

Ellipse

Je suis une jeune femme à présent, mes longs cheveux d'or sont nattés et relevés sur ma tête. Je franchis la porte du moulin. Mon professeur est toujours là, son apparence n’a absolument pas changé. Elle m’apprend à maîtriser les rêves et l'esprit. Pénétrer les pensées intimes des gens et ramener leur âme dans leur corps si nécessaire. J’ai déjà réussi à m’introduire dans le rêve de mon père un jour où il faisait un cauchemar et c’est l’expérience la plus incroyable qu’il m’ait été donnée d’accomplir.

Ellipse

Dans ma robe de crinoline rose et dorée, j’observe mon environnement. Tout le monde est réuni dans la salle, je suis impatiente. Un homme s’approche de moi. Je l’avais aperçu en train de m’observer quelques minutes auparavant. Son masque doré ne m’empêche pas de voir ses yeux d’un bleu si pur qu’on dirait qu’un morceau du ciel s’y est logé. Il se penche vers moi et m’invite à danser.

J’ouvre les yeux et il me semble distinguer une silhouette sombre penchée sur moi et se volatiliser. Je laisse échapper un petit cri. Mon cœur bat la chamade. Encore ce rêve. Toujours le même. Je suis sûre d’avoir déjà vu ce paysage et ce moulin avant. Je soupire. Depuis que nous sommes revenus de la Hollande, un an plus tôt, je suis assaillie par des rêves récurrents et, plus inquiétant, par des visions qui surgissent en pleine journée de plus en plus souvent. Je deviens épuisée et inattentive pendant mes leçons. Tout cela commence à préoccuper sérieusement Selemeth.

Un soir, après un entraînement particulièrement difficile – créer un champ de protection avec ma voix, la source de mon pouvoir d’après mon maître – Je m'assieds près de l’étang, devenu mon lieu de détente favori, et me met à chanter mon amour à cette eau. Celle-ci réagit et des gouttes s’élèvent doucement jusqu’à former cet homme masqué, celui de mes rêves. Je l’observe un instant, surprise. L’eau a formé ce qui me préoccupait. Ces yeux derrière ce masque doré, j’en mettrai ma main à couper qu’il s’agit de ceux de Selemeth. Je ne comprends pas pourquoi cette image m’obsède tant. Je m’écroule sur le dos et entends des pas s’approcher. Je tourne la tête et aperçois ma panthère qui vient s’assoir à mes côtés. Cela faisait des semaines que je ne l’avais pas vu.

— Tu es revenue, je suis contente. J’avais peur qu’il te soit arrivé quelque chose.

Pour toute réponse, elle frotte son museau contre mon visage. Je lui raconte mon rêve qui m’assaille régulièrement et m’affaiblit, malgré les bains dans l’eau du lac sacré. Les secrets de Selemeth sont également en cause dans mon état. J’ai l’impression qu’il sait quelque chose à mon propos que j’ignore. Je suis tentée de demander à Godrik, mais j’ignore comment le contacter.

En rejoignant le couloir qui mène à ma chambre, une idée germe dans mon esprit. Selemeth est parti depuis deux jours. Il n’en saura rien, je sais maintenant parfaitement sceller mon esprit. Je fais demi-tour et me dirige vers l’aile interdite. Devant la porte de la pièce qui m’intéresse, je marque un temps d’arrêt, une appréhension me tord le ventre mais j’ai besoin de savoir et cette pièce semble contenir les souvenirs de Selemeth. J’inspire et ouvre la porte, surprise. Je m’attendais à ce qu’elle soit verrouillée. J'y découvre une accumulation d’objets et d’œuvres d’art. Difficile de savoir quoi chercher exactement. Je regarde tout autour de moi et mon regard est attiré par un tableau sur un des murs, près de la fenêtre. Il s’agit d’un portrait d’une jolie femme blonde dont les yeux dégagent une douceur infinie malgré un air déterminé. Est-ce le peintre qu’elle regarde ainsi amoureusement ? Je le décroche du mur et le détaille longuement. Son visage me rappelle quelque chose. Le déclic se fait au bout de quelques secondes ; je reconnais le sourire de la statue d’eau que Selemeth avait créée. Son regard m’est familier. Des yeux hazel, comme les miens. Est-ce elle l’amour perdu du maître de l’eau ? Les larmes affluent et menacent de couler sur mes joues. La jalousie face à une femme peinte ronge-t-elle donc mon cœur ?

— Elle s’appelait Magda.

Je sursaute et le tableau m’échappe des mains. Selemeth le rattrape à la vitesse de l’éclair et le remet à sa place, sur le mur. Je reste pétrifiée. « Ce n’est pas vrai, cette pièce est-elle dotée d’une alarme ? » je pense, mortifiée.

— Pardon. J… je ne voulais pas vous manquer de respect en venant ici. Mais… mais je ne sais plus quoi faire. Vous me cachez quelque chose, j’en suis sûre et mes rêves, toujours les mêmes…

Je pleure alors dans le plus grand des silences en m’effondrant à genoux sur le sol.

— Suis-je assez forte, Selemeth ? Assez forte pour embrasser l’immortalité ?

Mon maître demeure immobile tout en continuant à fixer le tableau. Puis, enfin, il se tourne vers moi, se baisse et me relève d’une main.

— Tu l’es. Et cette fois, toi, tu iras jusqu’au bout.

J’essuie mes larmes du revers de la main.

— Je ne comprends pas très bien.

— Magda était mon apprentie, révèle-t-il le regard lointain. Au début des années 1800.

Deux cents ans plus tôt. C’est si loin…

— Et vous n’avez pas repris d’apprentie depuis, n’est-ce pas ? Qu… que s’est-il passé ?

Je le vois froncer ses sourcils en laissant ses souvenirs enfouis remonter à la surface.

— Quelques jours avant de devenir une véritable immortelle, elle a été tuée alors qu’elle demeurait sous ma garde.

Mon regard oscille de mon maître vers le tableau de cette femme, Magda.

— Mais comment ?

Ses poings se serrent, je le vois lutter pour retenir sa colère sous-jacente.

— Vous n’êtes pas obligé de me le dire, Selemeth. Je comprends à quel point cela a dû être dur à vivre pour vous, dis-je en me redressant et posant ma main sur son épaule.

Il la repousse d'un geste vif et me fixe avec des yeux accusateurs teintés de désespoir.

— Non ! Tu ne peux absolument pas comprendre ! Tu m’accuses souvent d’être cruel envers toi, mais la vérité c’est que le plus cruel de nous deux, c’est toi ! Crie-t-il avec véhémence.

Ébahie par son insinuation, je le fixe à mon tour dans le but d’arriver enfin à cerner cet homme et, dans ce présent immuable et suspendu, des visions d’un passé lointain m’assaillent à nouveau avec une dimension beaucoup plus intime. Je me fonds corps et âme à l'intérieur de ce film qui apparaît devant mes yeux.

"Je suis capable de les combattre, moi, la meilleure de tous les apprentis. Cette mission est pour moi malgré ce qu’en dit Selemeth ! Il sera si fier quand je reviendrai victorieuse..." Courageuse, intrépide, je l’étais, cela ne faisait aucun doute. Mais terriblement ambitieuse et fière, je n’acceptais aucune aide et me croyait capable de tout. Je quittai donc le manoir sans en avertir Selemeth et retrouvai la trace de nos ennemis.

Ellipse.

Mon imprudence aura eu raison de moi. Allongée dans la neige qui se teinte de mon sang écarlate, je lance un dernier appel psychique avec toute la force qu’il me reste. Il m’a entendu et me presse tout contre lui, le cœur en miette. Je supplie Selemeth de me pardonner. Ma main se lève vers son visage recouvert de larmes gelées, un dernier sourire s’esquisse de mes lèvres pour cet homme que j’aime d’un amour si fort et que je voulais tant sauver. Il ne comprend pas mon geste. « Ne pleure pas Selemeth, je reviendrai, pour toi », je veux crier, mais mes mots ne franchissent pas mes lèvres. Mes yeux se voilent, le froid m’envahit et la nuit noire m’emporte dans ses bras.

— Oh Selemeth, je souffle dans un sanglot déchirant en me précipitant dans ses bras.

Je me rappelle à présent. Je suis la réincarnation de Magda, dont je partage les yeux, la dernière apprentie de Selemeth unis par un amour dépassant l’entendement. Je comprends maintenant toutes ces impressions de déjà-vu et mes rêves. Selemeth semble avoir compris mon geste désespéré. Mes visions l’ont lui aussi atteint. Ses bras m’entourent avec force et, lorsque mes pleurs diminuent, nous nous observons d’un regard nouveau. Là, lentement, très lentement, nos lèvres se trouvent et s’unissent dans un baiser profond. Langoureux. Cette fois, Selemeth ne se volatilise pas comme à l’accoutumée. Il semble, au contraire, oublier toute retenue et, d’une main experte, laisse glisser ma robe sur le sol, me laissant nue et vulnérable contre lui. Il me soulève avec délicatesse et m’emmène dans sa chambre en supra-vitesse. Je réalise à peine le mouvement que je me retrouve déjà allongée sur son lit. Peut-on mourir de trop aimer ? Mon cœur tambourine si vite qu’il menace de sortir de ma poitrine. Selemeth caresse mon visage et m’embrasse à nouveau. Je ne l’ai jamais vu avec une telle expression de tendresse. La glace qui recouvrait mon cœur se met à fondre comme neige au soleil et un grand feu bienfaiteur envahit bientôt mon corps tout entier. Il s’unit à moi et nos âmes fusionnent dans un entrelacs d’énergies intenses. Mes cellules en devenir immortelles réagissent à notre union et en accélèrent le processus. Dans un an, je deviendrai l'une d'entre eux. Et alors, je l’espère de tout mon être, nous aurons enfin notre fin heureuse. «Je t’aime, Selemeth » Cette pensée fuse sans m’y attendre mais il n’y répond pas et se contente de m’embrasser de plus belle. Une telle impatience émane de chacune de ses caresses, de chacun de ses baisers comme si… « comme si c’était la seule et dernière fois » pensé-je avant de me laisser emporter par la volupté de notre danse charnelle.

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