Acte V : première leçon

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Trois jours que je suis installée dans le manoir de Selemeth et je ne l’ai pas rencontré une seule fois. Je dîne seule sur l’immense table de la salle à manger, même Léandro ne mange pas à mes côtés, lui qui prépare pourtant mes repas. Ne mangent-ils jamais ? Me vient alors à l’esprit que c’est peut-être un test pour évaluer ma volonté et ma détermination. Je ne pose donc pas de questions et ne montre aucune impatience. J’en profite plutôt pour visiter le manoir. Seuls les appartements de Selemeth dans l’aile droite me sont interdits. Peu m’importe, il y a bien assez d’espace.

Je découvre ainsi une sublime bibliothèque circulaire au rez-de-chaussée dans laquelle je passe un certain nombre d’heures à regarder les ouvrages de toutes les époques. De nombreuses pièces à l’étage sont des chambres dont la plupart servent de débarras. La cuisine semble minuscule à côté du reste et jouxte la salle à manger très haute de plafond avec cette grande table au centre de la pièce et son lustre. Les bougies ont été remplacées par des ampoules imitant le cristal. Heureusement, l’électricité fonctionne mais, selon Léandro, elle n’a été installée que dix ans auparavant. Comme je m’en doutais déjà, je ne vois aucun téléviseur ou ordinateur, à part le mien dans mes bagages. À l’arrière du manoir se trouve une véranda qui sert de serre. Je découvre Léandro dans le rôle de jardinier, ce qu’il prend très à cœur au vu du sourire qui adoucit ses traits. C’est la seule fois où je l’ai vu sourire. Ma deuxième pièce favorite est la salle de bain de l’aile gauche, dans laquelle je vis. Une immense baignoire sur pieds –des pattes de lion– contre le mur, deux larges lavabos en marbre avec des robinets dorés, un miroir encadré au-dessus. Il me rappelle celui, magique, de la méchante reine dans Blanche-Neige. Selemeth a pensé à tout : le petit placard déborde de bain moussant, de shampoings et d’accessoires pour femme. En prime, un peignoir de bain est accroché sur la porte. Cette attention délicate me touche. « Il savait que je viendrais, il l’a toujours su » songé-je, attendrie. J’ouvre le robinet de la baignoire, désireuse de me prélasser quand quelqu’un frappe quelques petits coups à la porte.

— Oui ?

— Mon maître souhaiterait s’entretenir avec vous, dit Léandro.

Je ferme le robinet et ouvre la porte.

— Tout de suite ?

Le vieil homme hoche la tête.

— Bon, mon bain attendra.

— En fait, prenez votre peignoir, il vous sera utile là où je vous emmène.

Intriguée, j’attrape le peignoir et suit Léandro sans oser poser de questions. Il me guide dans la cave, que je n’ai jamais visitée, avec un flambeau dans les mains. Cela me parait curieux mais je reste silencieuse. Au fond, il ouvre une petite porte dont le bois est à moitié pourri. Derrière, un escalier descend dans les profondeurs de la terre. Un courant d’air glacial en sort et m’englobe toute entière. La peur commence à m’envahir puis le doute. Et si j’allais être sacrifiée ? Après tout, je ne connais rien à cet homme qui dit être immortel. Tout d’un coup, je me sens mal-à-l’aise et naïve de m’être jetée dans la gueule du loup.

Je t’en prie, Annabelle, tu n’as rien à craindre, me susurre la voix chaude de Selemeth dans la tête.

Je n’ai aucune idée de ce que je suis en train de faire mais je continue à suivre Léandro dans les souterrains. L’humidité règne ici, je longe maintenant un tunnel dont les parois scintillent légèrement. Au bout de quelques minutes, nous débouchons sur une grande caverne dont les parois scintillent de mille feux comme garnies de cristaux mais, ce qui me fascine le plus, c’est le lac intérieur à l’eau transparente pailletée d’or. Des volutes de vapeur dansent à sa surface. Je regarde Léandro, surprise.

— Veuillez-vous déshabiller entièrement mademoiselle, s’il-vous-plaît. Ce lac est sacré et il vous purifiera. Je me retire à présent.

Le serviteur parti, je jette un coup d’œil autour de moi mais ne distingue aucune présence. Alors je retire mes habits un par un et les dépose sur l’escalier de pierre qui descend dans le lac. Nue, je touche l’eau limpide avec un pied. C’est chaud. Je m’immerge à l’intérieur. Quel délice ! Intriguée par ces reflets dorés alors que seule la lumière du flambeau est présente, j’observe attentivement l’eau au creux de mes mains.

— Cette eau est vivante, c’est de la lumière liquide.

Je sursaute et me tourne vivement vers Selemeth qui me regarde, amusé, du haut des marches. Consciente de ma nudité difficile à cacher dans une eau aussi pure malgré la vapeur, je me recroqueville sur moi-même.

— Selemeth ? Euh... je suis un peu pudique vous savez. Je croyais qu’on se verrait après le bain.

Je m’aperçois que je n’arrive pas à le tutoyer comme je le faisais si naturellement dans mes rêves. Je cache ma poitrine en croisant mes bras dessus. Il me regarde, toujours avec cette lueur amusée dans le regard. Ses cheveux sont libres sur ses épaules et il est vêtu d’un long peignoir de velours pourpre. Drôle de tenue pour me rencontrer.

— Ah c’est dommage, il va falloir t’habituer alors. Nous nous baignerons régulièrement dans ce lac, déclare-t-il simplement.

Puis il ouvre les pans de son peignoir et le laisse tomber sur le sol. Il se retrouve en tenue d’Adam. Bouche-bée, j’oublie de détourner les yeux une seconde. Le temps de constater la beauté de son corps, finement sculpté. Un immortel beau comme un dieu. Mes joues virent au cramoisi et je fixe à nouveau mes pieds, au fond de l’eau. Je sens Selemeth entrer dans le bassin et se placer en face de moi. Ses yeux bleus perçants me fixent. C’est le moment le plus gênant de ma vie, d’autant plus qu’il peut entendre mes pensées, ce qui rend l’instant très déconcertant.

— Je t’apprendrai à fermer ton esprit, ne t’inquiètes pas. Cela dit, tes pensées sont « mignonnes » et plutôt flatteuses. Enfin, sache que ton corps ne provoque chez moi aucun émoi. Je suis bien au-delà de ça.

Je ne peux m’empêcher de m’offusquer de cet affront. C’est comme s’il avait déclaré mon corps insignifiant ou laid.

— Ni l'un ni l'autre. Tu as de… de jolies courbes, dit-il la tête sur le côté en me détaillant et en réponse à mes pensées. Simplement, à six cents ans malgré mon apparence de trentenaire, tu penses bien que j’ai appris me contrôler à la vue d’une femme nue. Notre corps est sacré, je n’ai pas l’intention de te sauter dessus. J’espère que tu en feras de même avec moi.

Je me tasse un peu plus sur moi-même, les joues en feu.

— Je ne vais jamais m’habituer à cette télépathie, vous savez. C’est très désagréable.

— Tes premières leçons seront axées sur la maîtrise de ton émotionnel et de ton mental. C’est la base et non le plus facile. Si j’ai voulu te rencontrer ici, c’est justement pour commencer à faire sauter tes barrières. Tu es mon apprentie à présent et cela signifie que lien qui se nouera entre nous deviendra fort.

— Dois-je vous appeler « maître » ? dis-je en pensant à Léandro.

— Tu peux m’appeler comme tu le désires, cela n’a pas d’importance.

— Alors je continuerai à vous nommer par votre nom. Cette eau est donc vivante, dis-je en changeant de sujet. Comment est-ce possible ?

— J’en suis un des protecteurs. Lorsque nous devenons immortels, nous pouvons choisir de maîtriser des éléments. Je suis un maître de l’Eau et tu apprendras également à la maîtriser. La source qui alimente ce lac vient directement du centre de la Terre. C’est une des neuf sources terrestres de l’eau originelle qui a bénéficié des rayons cosmiques dans les premiers temps de la création de ce monde. Si tu en bois, tu seras régénérée et cela peut accélérer ta transformation en immortelle en agissant sur ton ADN et tes cellules.

Ainsi commence mon apprentissage avec Selemeth, maître de l’Eau.

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