Acte VI: la panthère

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Plusieurs mois passent dans la solitude des lieux, ponctuées de visites de Selemeth. Je maîtrise déjà bien mieux mes pensées et mes émotions. Parfois, durant un instant très court, je parviens à les lui cacher. Une fois par semaine, nous nous retrouvons pour nous baigner dans le lac sacré. Ma pudeur a laissé place au naturel. Je ne crains plus de lui dévoiler mon intimité, en revanche il m’est plus difficile de résister à l’attrait qu’il exerce parfois sur moi. Cet homme bat sans cesse le chaud et le froid. Un jour, avenant et charmeur, m’emprisonnant dans son regard céleste et jouant avec mon cœur puis, un autre jour, il semble aussi froid que de la glace, lointain et limite écoeuré par ma présence. Des siècles de solitude peuvent-ils avoir eu raison de sa santé mentale ? J’essaye de me protéger du mieux possible de ses humeurs aussi changeantes que le vent ou l'eau tumultueuse.

Ses leçons me fascinent de plus en plus. J’assiste, émerveillée, à une démonstration de ses capacités. L’eau de l’étang s’élève dans les airs, des filaments liquides tournoient entre ses doigts experts. Il prononce quelques mots dans une langue inconnue, qu’il m’apprendra assez vite être un langage stellaire, et l’eau prend l’apparence d’une jeune femme. Une sculpture réalisée par l’esprit de mon maître immortel. Je crois d’abord qu’il s’agit de moi pourtant son sourire est différent du mien et ses vêtements d’une autre époque. Je jette un œil à Selemeth, il dévisage son œuvre avec tant de souffrance et de tristesse que j’ai peine à le reconnaître. Soudain, l’eau retombe dans un gros « SPLASH » dans l’étang et les ondes disparaissent aussitôt comme s’il ne s’était rien passé. Sans un mot, Selemeth me laisse en plan dehors et disparait comme à son habitude. Je sais à présent qu’il ne s’agit pas de téléportation mais d'un mouvement si rapide que l’œil nu ne peut le distinguer. Il peut parcourir ainsi de longues distances en un temps record. Une des nombreuses capacités des immortels.

Je m'assieds sur la berge de l’étang pour réfléchir à ce qu’il vient de se passer. Selemeth apparaît toujours seul, je n’ai jamais vu aucune femme autre que moi venir au manoir. Pourtant, en six-cents ans, il a forcément connu l’amour. Les immortels s’épousent-ils entre eux ? Qu’advient-il s’ils s’éprennent d’un ou d’une humaine ? Peuvent-ils les transformer ou bien… les regarder se dégrader lentement jusqu’à ce que la mort les entraîne dans son royaume ? Mon cœur se serre au souvenir de ses traits déformés par la tristesse d’avoir perdu un être cher. L’immortalité : bénédiction ou malédiction ? Le poids des ans et des souvenirs qu’on ne peut oublier. Sachant le fardeau que cette existence peut amener sur mes frêles épaules, suis-je encore capable de tendre vers cet état d’impermanence ? Je cherche l’astre lunaire des yeux, le croissant d’argent, immobile dans les cieux, est lui aussi le témoin des temps infinis qui se succèdent sur notre planète. La nuit dans les montagnes est particulièrement magnifique, aucune pollution nocturne ne vient troubler le spectacle de cette symphonie étoilée. Selemeth m’a appris à entendre leur chant. Celui des étoiles. Les larmes me montent aux yeux.

Soudain, un bruit me fait sursauter. Mon regard se tourne vers la forêt qui jouxte la clairière. Des yeux d’animal sauvage s’illuminent dans l’obscurité. Mon cœur s’emballe, j’évalue la distance à parcourir pour me mettre à l’abri dans le manoir. Je me relève doucement, je n’ai rien à mes côtés pour me défendre. Un grognement se fait entendre, je m’immobilise. À cet instant, j’aperçois une panthère noire qui sort d’un bosquet et s’avance lentement vers moi. Impossible de fuir. Je sens l’adrénaline se diffuser dans mes veines mais je refuse de laisser la peur m’envahir. Je respire calmement sans quitter l’animal des yeux. « La peur est un poison pour l’esprit » je me répète mentalement. Un jour, j’ai vu un documentaire qui expliquait que les animaux ressentaient l'angoisse émanant des humains et qu’elle leur donnait envie d'attaquer. Sans crainte de notre part, l’animal passait simplement son chemin. Mettant à profit toutes les leçons apprises de Selemeth, je calme mon esprit et regarde avec une grande douceur cette magnifique panthère. Alors que je me demande ce que fabrique un tel animal dans les pyrénées (s’est-elle échappée d’un zoo ?), elle bondit à mes côtés et s'assied, tel un chat demandant des caresses. Ébahie, j’esquisse un geste précautionneux vers elle. Elle ne réagit pas. Je pose ma main sur sa tête, sa fourrure d’un noir de jais est tellement douce. "Les cheveux de Selemeth sont-ils aussi doux ?" Cette pensée, je ne tarde pas à la dissoudre dans le néant. Je me refuse à de telles réflexions. La panthère vient se frotter contre moi, je ne ressens plus aucune peur. Je viens de dompter un félin, j’ai envie de sourire. Ses ronronnements m’apaisent.

— Je ne te ferai aucun mal, ma belle panthère, lui murmuré-je. Soudain, elle se relève et court vers la forêt.

— Reviens me voir quand tu veux !

Elle a disparu, j’ai l’impression d’avoir rêvé. La porte du manoir s’ouvre dans un grand fracas, Léandro apparaît. Il m’a entendu crier et s’est inquiété. Je le rassure et monte me coucher, pleine de gratitude pour cet instant magique

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