*** Le 27 juillet 2022 - 20h00 *** (06) Angoisse.

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Comme nous le savions tous, lorsqu'on commençait une partie de Monopoly, on ne pouvait jamais savoir d'avance quand elle allait se terminer. La nôtre dura presque deux heures et, pour ne pas changer, ma mauvaise perdante de petite sœur avait fini par gagner à force de manipulation et de tricheries en tout genre. Seulement, pour une fois, je l'avais laissé faire sans broncher.

J'étais ravie que mon idée ait si bien fonctionné et que ses pensées se soient éloignées un moment du drame qui se déroulait désormais dans le monde entier. D'ailleurs, ça nous avait fait beaucoup de bien à toutes les trois. Cet instant de normalité nous avait clairement rassérénées et nous papotions de bon cœur pendant que nous étions en train de ranger le jeu dans sa boite.

Quand cela fut fait, maman nous envoya nous laver avant d'aller au lit. J'appréhendais ce moment où j'allais me retrouver seule dans ma chambre. Je savais par avance que mes pensées pessimistes allaient finir par revenir à la charge. Dans le but de gagner un peu de temps, je proposai à Élise d'utiliser la salle de bain en premier ce qu'elle accepta de bonne grâce.

Je profitai de son absence pour rejoindre maman qui s'était, entre temps, rendue dans la cuisine afin de se servir une tasse de thé. Je restai debout, interdite, à l'entrée de la pièce, tandis qu'elle s'asseyait à la table avec sa tasse fumante entre les mains. Elle souffla dessus plusieurs fois avant de boire une gorgée. Puis, elle s'adressa à moi d'un ton posé.

— C'est une tisane à la camomille. Prends en une tasse, ma puce, cela t'aidera peut-être à dormir. Il reste de l'eau chaude dans le thermos et les sachets sont dans la boite à thé juste à côté.

— Oui, merci maman, c'est ce que je vais faire car c'est exactement ce dont j'ai besoin !

Je me suis servie, puis je suis allée m'asseoir à ses côtés à la table. Nous sommes restées quelques secondes silencieuses. Elle soufflait encore sur sa tasse fumante, tandis que je touillais dans la mienne avec une petite cuillère. Elle reposa sa tasse, se pencha légèrement et saisit ma main dans la sienne tout en reprenant la parole d'un ton réconfortant.

— Merci, ma chérie pour tout à l'heure, tu as bien fait de nous éloigner de cet écran de télévision. L'ambiance devenait malsaine pour ta petite sœur et je félicite ta présence d'esprit d'avoir voulu la préserver de tout ça.

— De... De rien, maman ! Pour être honnête avec toi, je pense que je serais devenue dingue si j'avais dû rester une seconde de plus devant cet écran porteur de mauvaises nouvelles.

— Moi aussi, ma puce ! À vrai dire, et pour être honnête avec toi également, j'ai encore du mal à y croire ! Cette ville et ses alentours semblent être, pour l'instant, une bulle en dehors du chaos... Cependant, j'ai l'intime conviction que nous devons nous prémunir un maximum, tant que nous le pouvons encore ! Les choses pourraient très vite s'empirer si d'autres cailloux venaient à nous tomber sur la tête.

— Oui, je suis totalement de ton avis. Le fait que tout semble encore à peu près normal ici, ne nous permet pas de vraiment réaliser les choses. Pourtant, dans le fond, quand j'y songe sérieusement, je me dis que c'est dingue toute cette histoire de météorites ! Je n'aurais jamais imaginé assister à cela de ma vie entière...

— Moi non plus ! Tu penses bien ! Il se passait des choses bien plus préoccupantes sur la planète et pour le coup, cette histoire de météorites, je ne l'avais pas vu venir du tout !

— Clairement ! Et puis, tu ne trouves pas ça bizarre que personne n'ait rien vu avant ? Enfin... Je veux dire, que le ciel doit être très certainement surveillé 24h sur 24, non ? Avec les technologies actuelles, je pensais que l'on pouvait repérer ce genre de chose avec un certain temps d'avance.

Elle réfléchit un instant en se grattant le crâne et me répondit d'un ton conspirationniste.

— Avec les gouvernements actuels, va savoir... Ce ne pas la première chose qu'ils cacheraient aux gens, tu sais ! Si ça se trouve, ils savaient parfaitement que ça allait se produire, mais comme ils ne pouvaient rien y faire, ils ont choisi de ne rien dire afin de ne pas créer la panique.

En disant ça, je voyais parfaitement où elle voulait en venir, enchaînai donc.

— Surement, oui ! Et pendant ce temps-là ils se sont probablement dépêchés d'aller s'enterrer dans leurs bunkers luxueux avec leurs familles.

Elle hocha la tête d'un air entendu.

— Tu as tout compris, ma fille !

Je sirotais mon thé a petite gorgée et j'embrayais la conversation.

— Et pour en revenir à ce que tu me disais plus tôt, je veux que tu saches que je partage ton opinion et que je pense, moi aussi, que nous devons nous prémunir un maximum de ce qui pourrait arriver. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait, donc il faut se tenir prêtes à toutes les éventualités.

Elle s'approcha de moi, saisit mon visage entre ses mains et me déposa un baiser sur le front. Puis, elle ajouta d'un ton empli de fierté.

— Quoiqu'il puisse arriver, sache que je suis fière de toi, ma chérie et que je vous aime d'un amour infini ta sœur et toi.

Je n'eus pas le temps d'ajouter quoi que ce soit, car une petite voix se fit entendre à l'entrée de la cuisine.

— Hé bien dit donc ! Je tombe à pic pour entendre cette belle déclaration ! Moi aussi je t'aime d'un amour infini, maman ! Et elle se jeta dans ses bras pour la serrer très fort contre son cœur.

Je me levai et je les rejoignais d'un pas soutenu afin de les serrer, toutes les deux dans mes bras et ce faisant, je susurrais à l'oreille de maman que je l'aimais infiniment, moi aussi. Et nous restâmes comme ça debout, enlacées dans la cuisine, un moment indéfini. Puis, elle emmena Elise dans sa chambre et m'incita à aller me rafraîchir, puis à faire de même. N'ayant pas d'autre prétexte à fournir, je m'exécutai sans un mot.

Parvenue dans la salle de bain, j'ai pris le temps de prendre une douche un peu plus longue que d'habitude, car le contact de l'eau sur ma peau me faisait beaucoup de bien. En règle générale, je me sentais assez concernée par l'écologie, j'étais donc regardante à ce sujet et je tenais à limiter ma consommation d'eau, entre autres choses. Mais, aujourd'hui, je me sentais juste heureuse que l'eau coule encore du robinet.

Suite à ça, j'ai revêtu mon pyjama préféré et je me suis brossé les dents avec application. Maman et Elise se trouvaient encore dans la chambre de cette dernière, en pleine discussion, quand je suis allée leur souhaiter une bonne nuit. Pour ne pas les déranger dans leur moment, mère et fille, je décidai de ne pas m'attarder. Je les embrassais de loin en leur envoyant un baiser de la main, puis, je me rendis dans ma chambre d'un pas lourd.

Si la douche m'avait détendue, elle n'avait pas pour autant chassé mes pensées sombres. Et même si elle avait réussi cet exploit, une seule petite chose ne manqua pas de rappeler les derniers événements à mon esprit. J'allais me coucher dans mon lit, quand j'ai aperçu mon smartphone qui était encore en train de charger sur ma table de nuit. Je l'avais complètement oublié de la journée !

Il fallait savoir que je n'étais pas du genre accro à ces petits appareils et que je pouvais très facilement vivre sans pendant plusieurs jours d'affilée. C'était d'autant plus le cas en cette période de l'année, puisque nous étions en plein milieu de l'été et que mes deux amies les plus chères étaient parties en vacances dans leurs familles respectives à l'étranger. Tandis que je m'en emparais en m'asseyant sur mon lit, l'inquiétude me saisissait soudain à leur pensée.

Et... si une météorite était tombée à proximité de l'une d'elles ? Le cœur battant à tout rompre à la seule évocation de cette idée, je me connectai sur Facebook afin d'en avoir le cœur net. Le plan d'urgence avait été enclenché et toutes les personnes proches d'une catastrophe avaient désormais la possibilité de signaler à leurs proches via l'application qu'ils étaient bien sains et saufs. Mon amie, Hilda qui était partie en Irlande avait confirmé qu'elle allait bien, il y a quelques heures de ça à peine sur son profil. Cependant, il n'y avait aucun signe de vie de Mélissa depuis la veille dans la soirée...

Aux dernières nouvelles, elle se trouvait en Italie, mais je ne savais pas exactement à quel endroit précis elle résidait. Sa dernière publication la localisait à Naples. Avec cette information, je décidai donc d'aller consulter la fameuse carte, dont maman nous avait parlé tout à l'heure. Elle était actualisée toutes les heures et elle situait les impacts des météorites, leurs tailles, et les villes touchées. Mon cœur se serra quand je découvris que mon amie se trouvait, a priori, assez proche d'une zone détruite par un météore de grosse envergure. Les larmes me montèrent aux yeux instantanément alors que je me remémorais la dernière fois que je l'avais vue.

C'était au tout début des vacances d'été, Hilda et moi étions allées dormir chez elle deux jours avant qu'elle ne s'envole pour l'Italie. Nous avions passé un très bon moment entre amies à chanter et à danser sur nos tubes préférés, mais aussi et surtout à discuter de tout et de rien. Je la revoyais encore dans son pyjama estampillé Harry Potter qu'elle arborait avec fierté depuis son retour du parc à thème éponyme. Une larme coula malgré moi sur ma joue et je n'eus pas le temps de l'essuyer quand maman entra dans ma chambre, s'approcha, puis vint s'asseoir à mes côtés sur le lit.

— Oh, mais tu pleures ma chérie ! Que se passe-t-il ?

Il avait juste suffi qu'elle me dise ça pour qu'une deuxième larme s'échappe de mon œil gauche, puis ce fut au tour du droit et ainsi de suite jusqu'à ce que mon visage soit trempé. En proie à une sorte de petite crise de panique, j'avais du mal à parler, tant je sanglotais désormais.

— Tu... tu... sais quoi ? Melissa... Je... Je viens de m'apercevoir qu'elle n'a pas encore donné signe de vie depuis... Que tout ça a débuté... D'après la carte, elle est à proximité d'une zone touchée... Si... si ça se trouve... Je ne la reverrai jamais !

Maman avait passé son bras dans ma nuque et se rapprocha de moi pour me susurrer à l'oreille.

— Chuuut, calme-toi, ma puce. Ne sois pas aussi pessimiste, ça ne veut rien dire du tout. Certes, elle était proche de la zone, mais elle n'était certainement pas pile dessus. Avec les dégâts occasionnés, les communications sont surement rompues. Lorsqu'elle aura évacué, elle ne manquera pas de donner de ses nouvelles, tu verras ! Sois patiente et ressaisis-toi. Te mettre dans cet état ne l'aide en rien, mais par contre, ça te fait du mal à toi.

J'étais sceptique par son optimisme, pourtant, ce qu'elle venait de me dire m'avait partiellement rassurée sur le moment et mes larmes se tarirent un peu.

Quand elle fut certaine que je m'étais calmée, elle se lava, m'embrassa sur le front, m'enlevai le téléphone des mains, et le posa sur la table de nuit. Tandis qu'elle m'aidait à me coucher correctement en me bordant comme une petite fille, elle m'embrassa à nouveau, sur la joue cette fois.

— Aller, sèche tes larmes et tache de dormir maintenant, ma chérie ! Il est tard et demain une longue journée nous attend ! Il va falloir être en forme.

J'acquiesçais en reniflant bruyamment, et maman me tendit un mouchoir qu'elle avait pris dans la boite sur mon bureau. Je m'en suis saisie, puis, elle est sortie de la pièce en refermant doucement la porte derrière elle, sans manquer de m'envoyer un dernier baiser volant.

J'eus beaucoup de mal à m'endormir ce soir-là, l'angoisse me tenaillait encore l'estomac et je ne pouvais empêcher le pessimisme d'envahir tous les pores de ma peau. Je le savais, une nuit agitée et parsemée de cauchemars m'attendait. 

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