Chapitre 7

6 minutes de lecture

Cela faisait déjà plusieurs décades que Rænia maîtrisait parfaitement ses pouvoirs, sachant désormais en extraire la quintessence de la souffrance de ses victimes. Les villageois lui apportaient des offrandes et elle était crainte comme une déesse maléfique. Cependant, le temps dessinait des rides sur son beau visage et ses boucles étaient depuis bien longtemps striées de gris. Elle ne supportait pas de vieillir. Elle passait ses journées à lire de vieux grimoires en quête d’une solution. Après des années de recherche, elle trouva enfin. De sa main aux doigts presque squelettiques, elle déchiffra le texte :

« Par de-là les Montagnes du Silence vit le Dragon de Cristal, monstre immortel des profondeurs. Il fut un temps où il ravageait les villages environnants mais cela fait plusieurs siècles que personne ne l’a vu. De nombreux guerriers, hommes et femmes, ont tenté de le terrasser, sans succès. Certains voulait la gloire, d’autre le secret de son immortalité. On raconte que le Dragon les a tous tués, construisant son abri avec leurs os, au cœur du pic de la Vierge Enneigée. »

Rænia avait acheté ce livre à un marchand itinérant, en désespoir de cause. Pourtant, cette légende lui était familière. Elle se revit écouter Maria la lui raconter au près de la cheminée. Elle poursuivit sa lecture, avide d’en savoir plus :

« Le chemin qui mène à son antre n’est pas secret, seulement recouvert de neige et de glace. Il suffit de le suivre pour atteindre sa grotte mais surtout, ne pas se laisser duper par la facilité de la tâche ! Le Dragon de Cristal est une puissante créature et il vous brisera d’un coup de mâchoire puissante ou vous transformera en cristal. Vous rejoindrez alors sa collection de statues qui ornent son palais d’os. »

Au bas de la page, la sorcière remarqua la carte. Elle sourit en voyant la montagne aux trois pics, la rivière et la forêt. Si elle pouvait tirer du pouvoir de la souffrance d’un simple écureuil, elle n’osait imaginer ce qu’il en serait d’une créature ancestrale ! Le texte ne donnait pas plus d’information mais quand elle sortit sur sa terrasse et aperçu les trois monts à l’horizon, elle sut qu’elle n’aurait pas à chercher longtemps.

Trois jours de marche plus tard, la sorcière se trouvait enfin devant l’entrée de la grotte. La neige étouffait tout les bruits alentours. Elle posa sa botte en peaux de renne sur la pierre gelée et entra à pas feutrés. La caverne était sombre et une étrange lueur bleue éclairait le fond du tunnel. Sur ses gardes, Rænia resserra son manteau épais et pénétra dans les entrailles de la terre. Elle arriva dans une énorme salle, tapissée de cristaux bleus et violets mais aucune trace de squelettes. Les stalactites et stalagmites reflétaient le moindre petit rayon de lumière. Le plafond était ouvert sur le ciel mais le trou semblait bien petit pour y laisser passer un dragon. Elle continua sa progression, sentant la morsure du froid sur son visage. Au centre de la pièce se trouvait une étendue d’eau sombre rendue lumineuse par tous les minéraux environnants.  Elle observa la surface lisse puis contourna le petit lac. A sa grande frustration, elle fut bloquée par une paroi infranchissable, la grotte se terminait là.

Soudain, l’eau fut agitée de vagues qui vinrent se briser sur les cristaux de la berge dans un vacarme phénoménal. Rænia se retourna d’un bond pour voir la surface de l’eau se tendre pour enfin se rompre dans une gerbe d’eau glaciale sur la gueule gigantesque d’un magnifique dragon. La tête reptilienne était recouverte d’écailles d’un camaïeu de bleus et l’échine était parcourue d’une rangée de pics violets. Les yeux rouges de l’animal brillaient de mille feux et il ouvrit la mâchoire dans un cri guttural effrayant, dévoilant une dentition monstrueuse. Les crocs étaient des cristaux acérés de la taille d’un poing. Deux canines dépassaient toujours lorsque la bête referma sa gueule. Le dragon resta un moment immobile puis il se hissa hors de l’eau. Ses pattes avant ressemblaient à des ailes mais plus adaptées à la nage qu’au vol et deux entailles sur son flanc laissaient deviner des ouïes. Les muscles puissants de ses membres postérieurs le propulsèrent sur le sol de pierre, inondant la caverne. La sorcière pouvait enfin voir l’animal en entier. Il ressemblait à un serpent colossal, sa longue queue se terminant par un aiguillon de cristal couleur saphir. De nombreuses nageoires disposées tout le long de son corps lui permettaient de se mouvoir dans l’eau mais les quatre membres principaux étaient également adaptés à la marche. Chacune de ses pattes palmées étaient équipées de griffes couleur saphir. Une ligne latérale turquoise lui parcourait les flancs et d’autres, plus discrètes, habillaient certaine partie de son anatomie. Chacun des traits fusionnaient sur le haut du crâne dans une pierre précieuse d’un bleu hypnotique. Le joyau semblait pulser comme un cœur, diffusant à tout le reste du corps l’énergie par ces étranges arabesques turquoise.

La bête n’avait pas encore remarqué l’ennemie et la sorcière réfléchissait en toute hâte. Elle n’avait pas envisagé que l’animal soit si imposant mais elle ne doutait pas de ses pouvoirs. Elle sortit hors de sa cachette et leva ses bras en ancrant ses appuis sur le sol. Les cristaux environnants se brisèrent et une pluie tranchante vint lacérer les flancs du dragon. Un sang sombre, presque noir suinta des plaies et la bête hurla. Au prix d’un effort surhumain, la sorcière réussit à briser une des pattes du monstre avant qu’il se jette sur elle. Son épuisement fut instantanément balayé par la vague de pouvoir qu’elle put extraire de la douleur du dragon. Une fois tous les membres immobilisés sans rencontrer une quelconque résistance, la sorcière s’offrit un temps de répit. Le sang se mélangeait à l’eau du lac comme de l’encre dans un verre. Le dragon ne pouvait plus bouger. Il tentait de prendre appui sur ses pattes, mais ses os ne réussissaient pas à supporter son poids. Sa queue fouettait néanmoins l’air, essayant vainement d’atteindre la sorcière de son dangereux dard minéral. D’un coup sec, elle en sectionna les vertèbres et la queue tomba lourdement sur le sol, adoptant un angle improbable. Rænia s’approcha du monstre, toujours impressionnée par sa beauté terrifiante. Elle resta tout de même à une certaine distance de la gueule aux crocs démesurés, lorgnant avec avidité le joyau figé sur le front de la bête. Elle se concentra de nouveau, puisant dans la douleur de sa victime toute la puissance dont elle avait besoin et d’un rapide mouvement de bras, fit tomber une dizaine de morceaux de roche, arrachés du plafond par magie. Ces pieux de pierre vinrent se planter dans chacun des membres de l’animal, immobilisant aussi sa queue et sa mâchoire en position fermée. Le dragon retroussa les babines, incapable de s’extraire du piège. Les flots opaques de son sang alimentaient sans discontinuer le lac désormais totalement noir. Rænia s’approcha de la bête à présent inoffensive et tenta d’arracher la pierre précieuse. Après de nombreux essais infructueux, elle remarqua une larme perlant au coin de l’œil du dragon abattu. Quand celle-ci atterrit sur le sol, des milliers de cristaux émergeaient à l’endroit de l’impact. Elle eut alors une idée. Elle s’empara d’un rocher creux et récolta la deuxième larme qui menaçait de tomber. Elle observa fascinée la manifestation physique de sa torture, bien plus précieuse que les litres de sang qu’elle avait envisagé récupérer. Elle ressentit toute la puissance des cristaux qui tapissait le fond de la pierre et fut émerveillée de voir les rides de ses mains s’atténuer à leur contact. Elle observa une dernière fois le joyau du dragon avant de renoncer à s’en emparer : mieux valait maintenir la bête en vie et récupérer ses larmes. Elle délaissa la bête et retourna au village.

Tous les mois, elle rendait visite au monstre qu’elle tenait captif. Cela faisait plus d’un siècle qu’elle martyrisait la créature, s’étonnant parfois de sa survie à toute épreuves. Elle s’amusait alors à la torturer encore, réouvrant les plaies qui cicatrisaient toujours, bien que lentement. Les pieux de roche bloquaient toujours la pauvre bête au sol et seule la pierre précieuse de son front semblait encore mystérieusement le maintenir en vie. Elle avait découvert comment fusionner les cristaux de larme en une pierre similaire et, une fois montée sur un bijou, elle agissait comme une liqueur de jouvence. Elle ne ressentait plus ni la morsure du froid ni l’action du temps. Elle avait retrouvé sa beauté fatale et son pouvoir grandissait à chaque fois qu’elle ajoutait une larme à sa collection. Elle était devenue immortelle. Dans un mouvement de tissus légers, elle quitta sa demeure. Il était temps d’aller rendre visite à son dragon.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Claire Zuc ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0