072 Calista Mereuil

5 minutes de lecture

La limousine se glissa dans le flot des véhicules arpentant les échangeurs complexes qui séparent le spacioport des faubourgs de la ville. Il ne pleuvait pas, mais le ciel était plombé, particulièrement menaçant pour des étrangers, en provenance d'une planète au climat plus paisible.

Lina Carolis changea de position dans son siège moelleux, avant de jeter un coup d’œil à la personne qui l'accompagnait.

  — Comme vous voilà songeur !

Constantin Corcan lui fit un petit sourire crispé.

  — Je n'ai pas souvent l'occasion de sortir de ma tanière. Alors ici je me sens... comment dire ? Vulnérable. Le mot est un peu fort, mais c'est un peu ce que je ressens, ce qui me met mal à l'aise.

Lina sourit, nullement surprise. Pour une fois, ils étaient sortis de leur retraite pour aller « sur le terrain ». Ils venaient rencontrer la personne responsable de la première phase du second plan. Le moment était d'importance car, pour tous les deux, ce projet devaient être le couronnement de leur carrière de sage, en même temps que leur dernière chance de laisser une trace dans l'histoire de la communauté. Quand à l'humanité, elle n'était pas censée être au courant un jour.

Leur relation avait connu un « coup de chaud » après l'adoption du deuxième plan. Les choses étaient depuis rentrées dans l'ordre, tout en gardant un caractère amical. Ils offraient même deux figures, l'une en privé, où leur entente était cordiale, l'autre officielle, où ils étaient quand même obligés de s'opposer sur certains points, politique oblige. Mais ce n'était plus la guerre ouverte et sans merci qu'ils avaient pratiquée par le passé. Il était amusant de constater que, bien qu'ayant connu des moments très « intimes », ils continuaient à se vouvoyer.

La personne à qui ils avaient donné la responsabilité d'initialiser le second plan était une jeune femme, Calista Mereuil, à l'abord doux et calme, mais en fait animée d'une volonté sans faille. Elle espérait bien que cette mission représenterait pour elle un tremplin idéal pour sa future carrière politique.

Une heure plus tard, ils se retrouvaient tous trois autour d'une table. La tension était perceptible dans cette réunion pourtant informelle.

Lina Carolis, toujours impatiente, attaqua la première.

  — Alors, c'est enfin parti ?

  — Nous étions prêts au jour « J ». Les choses sérieuses ont commencé depuis quatre mois déjà. Bien sûr, il faudra attendre plusieurs années pour savoir si cela donne des résultats.

  — Je sais - soupira Lina - c'est le plus dur, attendre, toujours attendre, en craignant à chaque instant le grain de sable qui fait tout dérailler.

Elle avait jeté un petit coup d'œil à Constantin qui sourit.

  — Maintenant, cela ne pourra plus venir de moi, je suis sous surveillance.

Calista Mereuil intervint.

  — Nous sommes en train de faire une première « salve », qui serra suivie de plusieurs autres, réparties sur deux ans. Tout ne peux pas échouer et un échec partiel ne compromet pas l'avenir du plan.

  — Nous le savons bien -grommela Constantin – Je vous rappelle que c'est nous qui avons conçu tout ça.

La jeune femme rougit, confuse d'avoir contrarié son supérieur.

  — Je vous prie de m'excuser, je ne voulais pas vous froisser.

  — Ce n'est rien. Et avez-vous déjà un ressenti, une intuition sur ce que cette première salve va donner ?

  — Il est difficile de se faire une idée qui ne soit pas subjective. Je préfère rester prudente.

  — Avez-vous fait un choix préalable ?

  — Oui, celui de la diversité. Je pense que c'est le moyen d'avoir le maximum de chances. Les candidats pressentis vont vivre dans un environnement culturel qui va contribuer à les façonner et leur inculquer certaines valeurs, différentes pour chacun. A nous de savoir plus tard sélectionner ceux qui ont le plus de « potentiel ». Néanmoins, et suivant vos instructions, les « candidats » ont étés également choisis de manière à bénéficier des moyens matériels leurs permettant de se consacrer à leur mission. Mais, je le répète, tout cela reste très subjectif.

  — Pas de difficultés matérielles ?

  — Aucune. Vous nous avez procuré des conditions idéales et, pour mon compte personnel, la formation que vous m'avez fait suivre me permet d'être au cœur de l'action. C'est d'ailleurs pour moi l'occasion de pratiquer un métier auquel je n'aurais certes pas pensé, mais qui est humainement très gratifiant.

Constantin soupira à nouveau. Les états d'âmes de Calista Mereuil l’indifférait et, plutôt que de l'écouter, il retournait dans sa tête l'ensemble du scénario prévu. L'impatience de Lina Carolis commençait à le gagner.

  — Bon, il n'y a plus qu'à attendre. Pouvons-nous quand même voir les comptes-rendus des premières opérations ?

  — Sans problème.

Le reste de la journée fut utilisé pour examiner chaque dossier méticuleusement. En repartant, Lina et Constantin échangèrent leurs impressions.

  — Alors, chère amie, Rassurée ?

  — Hum... Je pense avoir été moins inquiète que vous.

  — Et pourtant plus stressée.

  — C'est ma nature.

  — En tout cas, cette Calista Mereuil a une sacré personnalité.

  — Oui, ses dents rayent le plancher.

  — Hum... souvenez-vous de votre état d'esprit au départ du premier plan.

Lina éclata de rire.

  — Touchée. Cela veut-il dire qu'elle sera « sage » un jour ?

  — Le chemin est long, mais elle s'en donne les moyens. Avez-vous remarqué qu'elle s'est appropriée ce second plan et qu'elle a déjà pris des initiatives personnelles ?

  — Elles me semblent censées.

  — A moi aussi, mais je voulais dire qu'elle les a prises sans nous en référer, s'appropriant une autorité qui ne lui avait pas été déléguée explicitement.

  — La communauté est loin de l'action. S'il faut prendre des décisions rapidement autant pouvoir faire confiance à la personne qui est sur place.

  — Je crois que nous n'avons guère le choix.

Lina le regarda en souriant. Il sentit venir la moquerie.

  — Qu'est-ce qui vous met mal à l'aise chez elle ? Le fait qu'elle ait de l'ambition, ou celui qu'elle soit une femme séduisante ?

Constantin rougit un peu et fronça les sourcils, mécontent de s'être fait « mettre en boite ».

  — Les deux sans doute : elle me rappelle trop une « sage » contre qui je me suis opposé très longtemps.

  — Seulement ça ?

  — Vous croyez que voir naître une Lina Carolis bis ne soit rien ?

Lina fit entendre son rire argentin qui l'avait tant ravi et qui le touchait encore.

  — Mon pauvre Corcan ! Vous n'avez donc rien appris avec moi ? Je pensais sincèrement qu'une jeune et jolie femme ne pouvait que vous plaire.

— Peut-être que maintenant je préfère les hommes...

Lina rit à nouveau.

  — Alors ça je n'en crois pas un mot. Il n'y a qu'à voir comment vous la dévorez des yeux, pour un peu je serrais jalouse.

  — C'est pourtant vous qui vous êtes éloignée de moi.

  — Hum... Avouez que cela devenait assez « incompatible » avec nos engagements politiques respectifs. Mais vous devriez tenter votre chance avec elle. Je suis sûre que vous avez une opportunité : bien de votre personne, expérimenté, homme de pouvoir, logiquement elle n'a aucune raison de vous refuser quoi que ce soit. J'ai même remarqué que, la plupart du temps, c'est à vous qu'elle s'adressait.

  — Parce que vous lui faisiez peur !

  — Peut être que oui, peut être que non.

  — Et puis vous savez très bien que je ne mélange pas mon gros travail avec ma petite vie privée.

  — Voilà l'ascète qui montre à nouveau le bout de son nez !

Elle éclata encore de rire en lui donnant une bourrade amicale. Il fit semblant de s'en offusquer mais au fond il aimait la complicité qui s'était instaurée entre eux.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Guy de Grenoble ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0