067 La folle journée de Steve

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  Depuis quelques temps, Christa relançait régulièrement Steve. Elle tenait à ce qu'il lui consacre une journée, dans le cadre de sa préparation à l'accouchement. Il avait fini par trouver une date, et c'est avec une fierté naïve qu'il en avait expliqué la cause à Erin, qui devait prendre le commandement à sa place. Le pauvre n'avait aucune idée de ce qui l'attendait. Son bras droit, malgré son inexpérience en ce domaine, sentit venir le coup fourré. Mais elle se garda bien de l'avertir.


   — Voilà ma chérie, j'ai enfin pu me rendre disponible. Aujourd'hui est « ta » journée. Comment comptes-tu l'organiser ?

  — Tout d'abord, j'entends en profiter au maximum. Ce n'est pas tous les jours que mon guerrier de compagnon consent à s'occuper de mes problèmes. D'ailleurs, ce ne sont pas « mes problèmes », mais « nos problèmes », car j'espère que tu te sens solidaire de ce qui se passe en moi. Tu y es quand même pour quelque chose !

  — Et je ne le regrette pas !

Steve la prit dans ses bras et caressa son ventre arrondi. Elle accepta qu'il lui fasse une petite bise sur les lèvres, mais comme il menaçait de devenir plus « entreprenant », elle se dégagea.

  — Doucement. Je n'ai pas souhaité ta présence seulement pour ça.

  — Seulement ?

Il fit semblant de s'indigner. Elle eut un petit rire et se hâta d'ajouter :

  — Non pas que je déteste l'activité à laquelle tu essaies de me faire penser, mais avant de concevoir le petit frère ou la petite sœur, il serrait quand même utile que notre premier bébé voit le jour dans les meilleures conditions possibles. Tu es d'accord, j'espère ?

  — Bien sûr, mon amour. Mais je ne vois pas très bien ce que je peux y faire présentement.

  — J'aimerais surtout te savoir concerné par sa naissance. Je ne vais pas le faire dans un coin, sans toi, et te l'apporter sur un plateau. Je trouve que tu m'as déjà laissé bien seule tout au long de ma grossesse.

  — Tu connais mon travail...

  — Je sais, mais tu aurais quand même pu faire un effort. Heureusement ces derniers mois se sont bien passés. Mais maintenant, nous arrivons au moment crucial. Pour traverser cette épreuve, je vais avoir « vraiment » besoin de t'avoir à mes cotés.

Elle avait insisté sur « vraiment ». Steve se sentit mal à l'aise, un peu culpabilisé par ses reproches. Ils avaient été exprimés gentiment, mais ils avaient un fond de vérité. Par contre, il ne voyait pas ce qu'elle attendait « vraiment » de lui, pour reprendre son terme.

  — Tu sais très bien que je veux que ce soit le meilleurs obstétricien qui t'assiste dans la meilleure maternité de la ville. Pour moi, c'est un impératif !

Christa fit une petite moue.

  — Tu te défiles, comme d'habitude.

  — Comment ça ?

La réflexion de sa compagne l'avait choqué. Christa s'explica patiemment :

  — Je t'ai demandé de m'assister, pas de sortir ta carte de crédit. Ce que j'aurai besoin, au moment de l'accouchement, c'est que tu sois à mes cotés, que tu me tiennes la main, et que tu m'encourages durant tout le travail. Tu comprends ?

Steve pâlit. Ce n'était pas comme ça qu'il avait envisagé les choses : il se voyait faire les cents pas dans la salle d'attente, jusqu'à ce qu'une infirmière se présente, avec un petit bébé tout propre et tout rose dans les bras, en lui disant : « Félicitation monsieur, vous êtes le père d'un joli petit garçon». Mais, être présent dans la salle d'accouchement, il ne l'avait pas envisagé une seule minute. Plus il y pensait, plus il sentait la panique monter en lui. Il aurait préféré revivre le siège de la mine de Solera, plutôt que faire ce que lui demandait sa compagne. Une salle d'accouchement ! Ce n'est vraiment pas la place du futur père ! Mais, avant qu'il n'émette des réserves, elle reprit la parole :

  — Ne nous précipitons pas, nous avons le temps de parler de tous les sujets calmement, d'ici ce soir. Pour commencer, je voudrais te montrer sur l'ordinateur les articles dont nous aurons besoin. Il faut s'organiser à l'avance, car, lorsqu'il ou elle sera là, il faudra que tout soit prêt pour l'accueillir.

Elle pianota sur le clavier avant de lui désigner l'écran.

  — Tout d'abord, la décoration de sa chambre. Les murs ne sont même pas tapissés. Je crois qu'il est temps de choisir un papier peint.

  — Mais... Tu n'as pas voulu savoir le sexe du bébé à l'avance, alors comment comptes-tu choisir la couleur ?

Christa secoua la tête d'un air navré.

  — Mon pauvre amour, j'aurais du me douter que, pour toi, la chambre devait être bleue pour un garçon et rose pour une fille.

  — Et bien...

  — N'y a-t'il pas d'autres couleurs possibles, gaies et... unisexes, pour répondre à ta préoccupation ?

  — Heu...

  — Regarde, j'ai repéré deux ou trois motifs adorables, et qui conviendront dans les deux cas.

Elle entreprit de lui montrer ses trouvailles. Il se sentit incapable de contrecarrer ses choix : elle était enthousiaste et décidée. Tout juste lui demandait-elle ce qu'il préférait, entre deux papiers tellement proches qu'il avait du mal à voir les différences. Prudemment, il la laissa parler, et se rallia à ce qu'il croyait être son choix à elle. Il poussa un soupir de soulagement lorsqu'elle eut passé ses commandes sur le réseau. Mais ce n'était pas fini. Christa tenait absolument à lui faire voir des catalogues en ligne d'articles de puériculture. Il faisait entièrement confiance à sa femme pour ce genre d'achat, et ne comprenait pas pourquoi elle voulait à tout prix son avis, alors que tout cela l'indifférait. Ce qu'il n'arrivait pas à saisir, c'est que, au delà de son jugement, c'est son attention que Christa essayait de capter, pour l'impliquer un peu plus dans sa grossesse.

Enfin elle fut satisfaire. Leur compte en banque avait été allégé de quelques centaines de galactics mais leur bébé serait accueilli dignement, c'était le principal.


La deuxième partie du « programme » allait se révéler plus difficile. Christa prenait, depuis quelques temps, des cours de préparation à l'accouchement en piscine. Elle allait l'entraîner avec elle cette fois-ci. Il n'y vit pas de problème, Christa adorait l'eau, et nageait comme une sirène. Enfin, en ce moment, plutôt comme une baleine ! Mais, à peine formulée, il eu honte de cette pensée : il y a des plaisanteries de corps de garde qui, après avoir fait beaucoup rire, deviennent choquantes lorsque c'est sa propre compagne qui est concernée.

Les vestiaires n'étant pas mixtes, ils durent se séparer pour mettre leur tenue de bain. Steve fut évidemment le plus rapide. Il se retrouva seul au bord du bassin. Dès qu'il apparut, tous les regards se tournèrent vers lui. Il y avait là, barbotant dans le petit bain, une petite dizaine de femmes, enceintes jusqu'aux yeux, et deux maris égarés parmi elles. Dire que Steve fit sensation est faible. Il faut dire qu'en tenue de bain il était encore plus impressionnant qu'habillé. Sa musculature était parfaitement mise en valeur, impression renforcée par sa grande taille. Les yeux étaient écarquillés, les bouches ouvertes. Ces dames n'avaient pas l'occasion tous les jours de voir un pareil athlète, aux bras gros comme des cuisses et aux pectoraux avantageux. Même la balafre sur la joue renforçait l'impression générale de force et de courage. Et pourtant, lui qui ne reculait jamais devant l'ennemi, n'avait ici qu'une envie : retourner bien vite à l'abri des vestiaires. Mais un bras entoura sa taille, le poussant en avant.

  — Salut les filles ! Je vous présente mon mec, Steve.

A coté de lui, Christa semblait minuscule.

  — Allez mon chéri, on plonge.

Ce n'était pas la faible profondeur du petit bain qui allait lui permettre de passer inaperçu. Il ne pouvait ignorer le regard intéressé de ces femmes, pas plus que l'hostilité latente émanent des deux hommes, de parfaits petits ronds de cuir rachitiques. La séance lui parut interminable. Il n'osait pas imiter les mouvements des futures mères, mais se sentait tout aussi ridicule de rester planté là, avec de l'eau seulement jusqu'à la taille. Il n'était cependant pas au bout de ses peines. Les exercices tout juste terminés, les femmes se regroupèrent autour de la sage-femme. Mais aujourd'hui, elles s'intéressaient beaucoup plus au couple vedette Christa-Steve, qu'aux conseils concernant leur accouchement. Elles voulaient toutes savoir quel était son métier à lui, comment ils s'étaient rencontrés, etc... Christa, très à l'aise, répondait à toutes les questions, satisfaite de l'impression fournie par son compagnon. Lui restait muet, soulagé qu'elle parle pour deux.
Lorsqu'ils quittèrent la piscine, il crut que son calvaire était fini. Le pire pourtant l'attendait. Lorsqu'ils montèrent dans la voiture, il demanda à Christa où elle voulait aller. Elle sourit, avant de répondre d'une manière sibylline :

  — Là où je vais accoucher.

  — Pas de problème.

Il engagea avec autorité son véhicule dans le trafic. Sa compagne le rappela à l'ordre :

  — Hé ! Où vas-tu ? Je ne t'ai pas encore donné l'adresse.

  — Ne me prends pas pour un débile, je sais parfaitement où est la maternité la plus proche de chez nous.

  — Qui t'a parlé de maternité ?

  — Ben toi : tu m'as dit textuellement « Là où je vais accoucher ».

  — Mais il n'est pas question que j'aille à la maternité !

Steve faillit s'étrangler.

  — Et où veux-tu aller autrement ?

  — Dans une maison de naissance.

  — Une quoi ?

Christa soupira.

  — Je voulais t'en parler depuis longtemps, mais tu es toujours occupé.

  — Je suis désolé, mais il me semble que le meilleur endroit pour accoucher reste...

  — La maison de naissance. Vois-tu, à l'hôpital ils traitent l'accouchement comme une opération chirurgicale : monitoring, perfusion, personnel soignant certes compétent mais envahissant, etc... Ma copine Celia a été très frustrée de la manière dont ça s'est passé pour elle, et il n'est pas question que j'accepte ça. Ce sera MON accouchement, et j'entends bien le vivre comme je le souhaite.

  — Et ta maison de naissance...

  — C'est un lieu prévu pour, mais dans un cadre non médicalisé. Je comptes accoucher en piscine.

  — A peine né, tu veux déjà noyer le bébé ?

  — Idiot. Attends un peu, la sage femme t'expliquera ça mieux que moi, et tu serras peut-être plus sensible à l'avis d'une professionnelle.

Il poussa un gros soupir, et se laissa guider à travers la ville. Ils furent accueillis par Cathy, une grande femme brune, aux cheveux frisés et à la voix douce.

  — Permettez que je vous présente tout d'abord la situation. Il naît prêt de quarante quatre mille bébés pour la ville d'Ursianne et ses environs chaque année, ce qui représente en moyenne cent vingt naissances par jour.

  — Tant que ça !

Steve était étonné par le chiffre.

  — Oui, tout à fait. Pensez que nous sommes dans un bassin d'habitation de près de quatre millions de personnes. Le nombre de naissances ayant lieu à domicile, ce que nous appelons des AAD, ou ANA si elles ont lieu sans assistance médicale, sont peu fréquentes. La majorités se passe à la maternité des vingt deux hôpitaux et cliniques de la ville. En moyenne, il naît donc environ mille huit cents bébés par ans et par établissement. Avec les maisons de naissance, nous présentons une solution alternative, qui attire dix pour cent des mamans, soit, en moyenne, une douzaine par jour, répartis entre notre établissement, « la maison du bébé », « l'aube de la vie » installé à l'autre bout de la ville, et « la source de vie » en banlieue. Notre plus est de respecter le rythme de la mère et de l'enfant, de les accompagner sans souci de rendement, et avec une médicalisation minimum. L'inconvénient est qu'il n'y a pas de péridurale chez nous et que la mère souffre plus au moment où le bébé sort. Enfin, le père a la possibilité de jouer un rôle plus « actif », en participant vraiment à «l'action». Nous ne sommes donc pas une maternité « standard », et nous ne recevons que des mamans « motivées ».

Atterré, Steve se retourna vers Christa.

  — Ne me dis pas que tu comptes accoucher dans ces conditions ?

  — Ça ne se discute même pas. Mon choix est définitif. J'ai parfaitement confiance en Cathy et ses collègues. L'accouchement est le moment le plus important de la vie d'une femme, et je ne veux pas le rater et garder des regrets comme Celia. N'oublie pas que je compte sur toi pour m'assister. Dans tes bras je n'aurai peur de rien.

Pour essayer de rassurer le futur père, la sage-femme lui fit visiter les locaux, avant de le convier à venir avec sa compagne lors d'une séance de préparation. C'est néanmoins très inquiet qu'il quitta «la maison du bébé». Il aurait préféré que l'accouchement se passe à la maternité de l'hôpital, afin d'être dans un environnement sécurisé au maximum. Et, pas plus que tout à l'heure, il ne pouvait s'imaginer « participer à l'action » comme l'avait dit Cathy. Il essaya de convaincre Christa de reconsidérer sa décision, il utilisa la tendresse, évoqua les risques médicaux pour la mère et l'enfant. Il tenta même vainement de faire preuve d'autorité en prétendant être plus responsable que la future mère, mais Christa resta insensible à ses supplications. Le seul moment où elle fut plus réceptive à ses arguments c'est lorsque, enfin seuls tous les deux, ils reprirent les choses là où elles avaient commencées le matin. Et encore, Christa du faire preuve de persuasion pour amener le futur papa, encore sous le choc, à retrouver toute sa « motivation » !

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