Janvier

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C'était, si ma mémoire est bonne, un mardi. Le soleil était à son apogée, et j'avais cru qu'il serait éternel. Souriant, je regardais les paysages défiler par les vitres du train, sans savoir que dans quelques heures, le monde tel que je le connaissais allait s'effondrer et sombrer dans la folie.

C'était jour de paix. Enfin, après une longue semaine de dur labeur, j'allais pouvoir me détendre et profiter pleinement de ma belle petite famille. Ce que j'ignorais, c'est que je ne reverrais jamais mes proches ! J'étais à mille lieues alors de me douter qu'en sortant du train, ce serait le chaos qui m'attendrait, car mon jour de paix était devenu jour de guerre pour l'humanité tout entière. La Sagrada Familia, Big Ben, la Tour Eiffel et tant d'autres monuments d'ordre mondial venaient d'être bombardés tandis que je souriais comme un benêt en me remémorant le jour où ma petite Andorra avait prononcé ses premiers mots.

— Cachez-vous !

— Mettez-vous à l'abri !

— Courez !

C'étaient autant d'ordres, ou de conseils, je n'ai jamais trop su, qui s'entremêlaient dans un brouhaha incompréhensible et se brisaient sur le sol, aux pieds de ma peur , au milieu d'un amas de remords et de regrets mélangés.

Et moi, au cœur de ce chaos indescriptible, je restais immobile, tandis que le train fuyait, me laissant affronter seul les chevaliers de l'apocalypse, qui étaient bien plus nombreux que ce que j'avais toujours imaginé. Finalement, je m'étais agenouillé pour refaire mes lacets : ce geste si ordinaire était le plus idiot que l'on puisse faire dans une telle situation, mais j'avais besoin de me rassurer, de me dire que tout était normal. Au son des mitraillettes, je faisais mes lacets. Au son des hurlements d'agonie, je faisais mes lacets. Au son des pleurs d'enfants, je faisais mes lacets.

C'était infernal. Je me sentais pourrir de l'intérieur, mais il faut croire qu'à l'extérieur, j'étais inébranlable, car lorsque je m'étais redressé, après avoir inspiré profondément, l'odeur de la mort infiltrant mes narines en même temps que ma détermination à rester en vie pour ma famille, il se tenait devant moi, sûr de lui, fier, droit, le regard dur, tenant fermement son arme.

— Toi, j't'aime bien, tu vas vivre encore un peu ! avait-il déclaré.

Il avait eu l'intention de me tuer à distance, sans y réfléchir à deux fois, et je n'aurais jamais vu la mort de près, prête à porter le coup de grâce. Mais c'était mon calme et mon apparente absence de crainte qui l'avaient attiré jusqu'à moi. Je l'avais compris très vite, et j'avais attendu qu'il ne soit plus dans mon champ de vision pour laisser de l'urine chaude s'infiltrer dans mes jambes de pantalon et descendre lentement vers le sol.

Je faisais partie de la sélection. Quelques élus avaient eu la soi-disant chance de survivre au massacre perpétré dans plusieurs villes du pays et du monde et de pouvoir acheter leur vie contre la promesse qu'ils deviendraient soldats pour ceux qui avaient eu la bonté de les épargner.

C'était la sélection. Ceux qui impressionnaient survivaient le plus longtemps qu'ils le pouvaient. Les autres mouraient. Les plus belles femmes vivaient. Les autres mouraient. Et les enfants eux, n'avaient pas d'autres choix que celui de périr dans d'atroces souffrances.

Ma petite Andorra, je ne t'ai jamais dit adieu, mais j'espère que de là-haut, tu sais que j'ai asséché mon corps à force de te pleurer. J'aurais aimé que tu sois une femme, car tu aurais fait partie des plus belles et tu aurais survécu. Ou en fait non. Puis-je te souhaiter la torture et les viols quotidiens que les survivantes, et ta mère en fait partie, j'en suis certain, doivent subir tous les jours ? Je suis perdu, par pitié, aide-moi.

Je priais mon Andorra tous les jours. Elle était mon seul Dieu en ces temps troubles. Et parfois, elle m'envoyait des signes. J'ai survécu plus longtemps que je ne l'aurais dû grâce à elle. J'étais persuadé que c'était elle, petit chérubin penché par-dessus mon épaule, qui m'avait soufflé à l'oreille de promettre de servir...

C'était la guerre. Il pleuvait sur Janvier, quelque part au nord de ma vie de soldat qui débutait.

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