II. Comme un tourbillon de sable

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 Je reprends connaissance au son d’une voix masculine, sourde et rocailleuse, qui marmonne des choses incompréhensibles. Puis c’est la chaleur qui revient dans mes mains qui atteint les tréfonds de mon cerveau où je me suis noyée. Ensuite vient l’odeur, une odeur de bois coupé et de nourriture cuite. Mon souffle s’accentue ; je suis avide d’air frais. J’essaie d’ouvrir les yeux. Mes cils sont poisseux et la lumière me déchire le crâne. Je les referme donc aussitôt. La voix continue, alternée avec une voix féminine plus jeune, mais dont les mots ne me sont pas plus clairs. Un moment passe avant que je n’ose soulever de nouveau les paupières. Cette fois, j’attends que la douleur s’estompe et que ma vision revienne.

 Il y a du bois partout autour de moi. On dirait une sorte de cabanon en rondins empilés. Un soleil éclatant entre par une porte largement ouverte donnant sur le superbe paysage de la vallée. La couche qui me supporte est moelleuse et élastique, je n’ai jamais rien connu de tel. Une couverture de laine grossière a été posée sur moi. Le moindre geste me transperce de douleur et dès que je tente de tourner la tête pour mieux voir l’extérieur, le monde tournoie et vacille. Je gémis, complètement désorientée, et réalise ainsi combien ma bouche est sèche.

 Une ombre découpe soudain le carré de soleil que disperse l’entrée. Un homme large et barbu se tient là, une longue hache nonchalamment posée sur l’épaule. Il siffle dans sa moustache fournie et pose son outil. Il prononce quelques mots qui me sont inconnus, sans doute du ranedam. Il doit voir à mon haussement de sourcils que je n’y comprends rien car il grommelle dans sa barbe. Il fouille dans un sac à dos jeté là, qui n’est pas le mien. Je le remercie d’un immense sourire en le voyant m’apporter des pâtisseries débordantes de miel et une tasse chaude. Il m’a préparé une délicieuse infusion. Cependant lorsque je cherche à me redresser ou même simplement à plier un bras, des douleurs terribles émanent de chaque recoin de mes membres. J’ai dû me blesser plus gravement que je ne le pensais. Des éclairs traversent mon crâne. En serrant suffisamment les dents, je parviens à me tenir sur un bras flageolant pour boire enfin une gorgée ou deux. Quelle merveille.

 Il pose la tasse près de moi et me tend un de ces petits roulés au miel. Je ne connais pas ces pâtisseries qui craquent puis fondent dans la bouche, mais ne me fais pas prier pour les engloutir. A chaque geste, ma tête continue de me lancer horriblement et régulièrement ma vue s’éteint et met plusieurs minutes à revenir, souvent troublée.

 Mon bienfaiteur essaie de me parler. Je crois qu’il me pose une question, tendant la main vers moi, comme s’il attendait quelque chose. Il s’éclaircit la gorge, recommence. En posant une main sur son torse, il répète :

  • Romaël.
  • Rho’maëel ? tentai-je de répéter, sans parvenir à imiter sa prononciation nette et tranchée.

 Il hoche pourtant la tête, satisfait. C’est donc son prénom. Ne pas connaître son nom complet me gêne un peu, mais selon mes renseignements, chez les Longardiens, il n’est pas mal vu d’appeler quelqu’un seulement par son prénom.

  • Romaël, recommence-t-il, avant de tendre la main vers moi.
  • Nahini Rh’oz, me présentai-je.
  • Naïnirose ? essaye-t-il à son tour de prononcer.

 Cette déformation de mon nom me fait sourire.

 Je passe quelques jours au lit chez Romaël. Ma tête me lance toujours violemment au moindre geste. Je n’ose évidemment pas tenter de me soigner par magie ; dans mon état, j’aggraverais sans doute la situation. Mes autres contusions semblent moins graves, mais ne cicatrisent pas plus vite pour autant. Mon hôte m’apprend quelques mots de ranedam, dont j’ai toujours du mal à saisir la sonorité sèche.

 Le troisième jour, une femme est venue. Elle m’a adressé un sourire crispé, s’est présentée comme Judith, puis a passé un long moment à parler avec Romaël. Dans mon peuple, on ment très peu, mais il se raconte qu’en Longarde, ces tromperies sont monnaie courante. Je les observe donc pendant qu’ils parlent bien que je n’en saisisse pas un mot. La femme semble ferme mais navrée tandis que mon hôte paraît scandalisé. Il se fâche parfois à tel point que je crains qu’il ne devienne violent, mais l’instant d’après, son ton se calme et il s’adresse à elle presque tendrement. Pourquoi tous ces revirements ? Ce peuple est-il toujours aussi expansif et changeant ? Par moments, Romaël me désigne de la main en parlant et je crains d’être la cause de leur dispute. Je ne peux même pas parler pour essayer d’arranger ou simplement de comprendre la situation.

 Judith finit par prendre congé. Par cette porte qui reste perpétuellement ouverte, le soir découpe la silhouette de mon hôte appuyé au chambranle, qui la regarde probablement s’éloigner. Au bout d’un long moment d’immobilité, il soupire, se retourne vers moi et laisse tomber un des quelques mots que je connais maintenant du ranedam :

  • Pardon.

 Je hoche la tête, regrettant de ne pas connaître de terme pour accepter ses excuses, ni pour lui dire ma reconnaissance. Il se couche, dans le lit sommaire qu’il s’est bricolé au sol pour me laisser sa couchette. Je laisse passer le temps, la lumière quitte les sommets, l’ombre gonfle et coule sur nous. Il doit dormir, à présent. Je dresse un bras, malgré la douleur engendrée par ce simple geste, et allume une minuscule flamme rougeoyante dans ma paume. Ma magie fonctionne encore.

 Cela faisait partie de mes plus grandes peurs, que ce coup à la tête n’ait affecté mes facultés. Mon crâne résonne certes comme une cloche et me lance de façon presque insupportable pour ce pauvre lumignon, mais au moins il est là. L’impression formidable que me laisse mon pouvoir rugit de nouveau en moi. Les anciens disent que ma magie « se lève ». C’est exactement ce que je ressens. Dans ma cage thoracique se lève ma magie, comme un tourbillon de sable soulevé le vent qui fait chanter les dunes. Je sens un potentiel immense comme le désert, pas encore levé, qui sommeille encore. C’est si exaltant que la douleur n’est plus qu’un détail. Je force un peu pour intensifier la lumière.

 Le visage de mon hôte se révèle alors, les sourcils levés, yeux écarquillés. Ma flamme se reflète dans ses pupilles. Il prononce alors un mot, dont je n’ai pas besoin de la traduction pour deviner sa signification :

  • Magicienne ?

 Je hoche la tête lentement et éteins ma main. Mon cerveau palpite contre les parois de ma boîte crânienne ; le vertige m’envahit. Je m’endors sans l’avoir voulu et sans pouvoir résister.


 C’est un chant qui me réveille le lendemain matin. La voix de Judith fredonne un air entraînant, comme une comptine. J’ouvre les yeux. Elle n’est pas en vue, la voix vient de l’extérieur. Romaël n’est pas visible non plus. Par l’embrasure, le soleil entre de nouveau à flots. Mon cerveau se raffermit peu à peu et cesse de me transpercer de mille épines quand la lumière m’atteint. Le temps de savourer cette petite victoire, mon hôte entre.

  • Bonjour, Naïnirose.
  • Bonjour, Rho’maël.

 La jeune femme aux cheveux bruns le suit.

  • Bonjour, Judith, répétai-je en essayant d’articuler correctement.

 Elle incline la tête avec un sourire timide. Un troisième personnage les suit, se courbant pour passer la porte tant il est haut. Il arbore un turban et me salue en posant sa main gauche sur l’épaule opposée, dans la plus pure tradition qadi.

  • Salutations, Nahini Rh’oz.

 Je hausse les sourcils, stupéfaite et ravie de retrouver la musicalité de mon nom. Il parle avec un léger accent, mais tout même, c’est indubitablement du qadi.

  • Qui êtes-vous ?
  • Mon nom est Hingan Gheom. Mais appelez-moi donc Hingan, selon les usages longardiens. Je suis rémouleur.
  • Comment se fait-il que vous parliez ma langue ?
  • J’ai passé de nombreuses années dans votre peuple. Romaël m’a fait appeler pour traduire. Comment vous sentez-vous ?
  • J’ai encore mal au crâne dès que je bouge. Mais je suppose que c’est mieux que d’y être restée.

 Il traduit ces quelques mots à Romaël, assis sur un meuble étrange juste à côté de nous. Celui-ci hoche la tête et prononce une autre phrase en ranedam.

  • Il dit qu’il vous a trouvée non loin d’ici, tombée au pied du Pic de la Revanche. Vous étiez dans un sale état.
  • Oui, j’étais en voyage. Je vais à l’académie. Je voulais descendre au village et dans le noir, j’ai fait un faux pas…

 Je suis heureuse que le dialogue s’amorce enfin.

  • Dans combien de temps serai-je guérie ?
  • Il ne sait pas, répond Hingan. Je suppose que cela dépend de vous. A vue de nez, vous pourrez vous lever dans une bonne semaine. Mais il vous faudra quelques temps de plus pour être en pleine possession de vos capacités.

 Les deux hommes s’échangent encore quelques phrases que je ne saisis pas.

  • Il affirme que vous êtes magicienne.
  • Pas encore tout à fait. Je suis là pour apprendre. Mais je crois pouvoir affirmer que je suis une sorcière.
  • Un potentiel supérieur à la moyenne, hein ? marmonne Hingan avec un air entendu. Vous devriez aller à Dernolune.

 Ce nom m’évoque aussitôt quelque chose de lointain et de puissant, d’immuable et d’imposant. J’acquiesce.

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