P5- Lange | Par les racines - 2.4

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Et elle comprit qu’elle était en retard. L’aube était déjà au rendez-vous.

Toutes ces précautions, trop de concentrations extrêmes de l’attention, trop d’absorptions dans les états seconds de l’esprit, trop de temps consacré à l’approche... l’avaient isolée du son des cloches qui auraient dû la prévenir qu’il était temps !

Au moins l’enfant était prêt.

Elle se releva, douloureuse.

Les articulations refroidies par l’immobilité lui rappelèrent avec cruauté soudaine qu’à ses âges elle ne pouvait plus s’offrir des acrobaties et qu’elle venait de réaliser l’impossible. La décharge du nerf cruralgique libéra sa foudre électrique dans les muscles de la jambe engourdie depuis le sacrum jusqu’au genou et ce dernier flancha, la fit chanceler quelques instants dans un vertige des sens. Elle se rattrapa in extremis au tronc de son ami le chêne qu’elle remercia dans la foulée en s’appuyant des deux mains.

Le repos ne suffit qu’à lui donner hélas la latitude du répit provisoire, juste assez pour rester debout malgré un rachis grippé, des coiffes du rotateur probablement déchirées et des gaines intramusculaires contractées à la lisière du récupérable. Elle payait là le prix fort de son courage insensé, les jambes se mettant à balancer comme les plus fins feuillages de l’ancêtre végétal. Des abeilles en essaim piquaient dans les fesses et les lombaires. « Tu survis mieux au temps que moi le brave », put-elle se permettre de penser dans un sourire crispé, qui muta aussitôt en grimace quand elle vit que le matin était là pour de bon.

Son temps cette fois était écoulé !

Il ne restait plus alors que des minutes au sable de Chronos avant de sombrer sous son implacable fatalité. Il allait achever son terrible ouvrage, appliquer son irréductible sentence, la conduire où elle redoutait tant de finir. En aucun cas la fuite d’une brisée, qui tient à peine à la verticale et au prix d’incommensurables efforts, entre les arbres lui ouvrirait le chemin du retour assuré.

Et Elvira voulait dire adieu à la vie autrement que dans les caves d’un manoir ou sous la lame ou dans le salpêtre d’un sbire de baron.

L’enfant avait probablement senti monter l’angoisse de l’aïeule. Il n’admirait plus rien du tout depuis qu’elle s’était relevée en poussant de petits cris mal retenus. Il la fixait de ses prunelles vitreuses qui ne comprenaient pas mais devinaient tout. Il se mit alors à sangloter, tout d’abord par secousses, puis très fort, s’agitant, tiraillant de tous côtés son lien à la racine.

Les instants féériques laissaient place pour de bon à la tragédie.

Elvira aurait voulu en pleurer elle aussi !

Il n’y avait qu’un choix à faire et un seul... et elle le fit vite.

En éternelle pragmatique qu’elle avait toujours été dans les plus pénibles situations.

Dans moins du temps qu’il lui aurait fallu pour traverser les puanteurs de la fosse mortifère par l’unique pont, les chevaliers de la faucheuse seraient là et elle voulait au dessus de tout s’épargner ce supplice qui lui serait insupportable.

L’enfant redoublait de cris, de larmes, de gesticulations vaines qui tiraient en tout sens sur les tissus qui ne casseraient pas…

Et dans l’azur bleu et blanc magnifique de ce matin de septembre, un manoir perché sur sa butte devait grouiller de vie dans les couloirs et les écuries.

À suivre partie 3 de 3

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