La Reine des Rats

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Une petite fille s’ennuie sur les marches d’escalier. Elle se tient la tête entre les mains et soupire d’ennui. Son teint rosé, sa robe immaculée et richement décorée, ses petits souliers cirés, le chapeau à plumes sur sa tête ou son pendentif doré ne change pas la moindre des choses. Elle s’ennuie, un point c’est tout. Ses parents ne lui ont autorisé à rentrer uniquement lorsque les dix coups de cloches sonneront dans la nuit. Tout ça parce qu’elle a cassé un vase qui contenait un peu de cendres. Elle n’a même pas fais exprès en plus. Elle est punie dehors jusqu’à ce que l’horloge veuille bien sonner sa délivrance. Or, cette même horloge ne s’étant pas encore manifestée, et elle continue de s’ennuyer. Si elle était un minimum créative, elle se serait amusée avec les petits bouts de bois posés devant elle. De tels objets permettaient de tout faire dans les bonnes mains. De l’épée à la poupée, de l’école à la guerre, que de choses peut-on créer avec de simples bâtons. Mais non, la petite fille ne possède pas cette imagination débordante faisant parfois le bonheur des enfants. Alors elle continue à souffler parce qu’elle s’ennuie.

Soudain, un grattement dans la bouche d’égout située à côté d’elle se fait entendre. Des claquements de dents résonnent dans les sous-sols de la ville. La petite fille recule. La peur s’immisce sous sa peau. Elle veut rentrer chez elle maintenant, mais elle ne peut qu’attendre sur les escaliers que l’heure de la délivrance sonne. Les grattements se font de plus en plus insistants. Le claquement des dents est semblable au bruit des pilons des énormes machines de sidérurgies du port. L’enfant a peur, très peur. Elle n’espère que le doux son des cloches se fasse entendre afin que ce calvaire se termine au plus vite. Elle pleure, elle sanglote. Elle veut partir mais l’épouvante, ce monstre terrible, l’en empêche. Alors elle se recroqueville sur les sales marches de l’escalier. Elle n’en peut plus, de ces sons démoniaques provenant du sous-sol infernal de l’immense ville.

Mais les bruits horribles s’arrêtent pour faire place à un couinement désespéré. La fillette rouvre les yeux. La plainte se fait entendre de nouveau. Alors, la fillette se relève. Elle s’approche de la sinistre bouche d’égout prudemment, avec des pas légers. Une fois que la petite fille se trouva devant la porte du laid souterrain, elle prit son courage à deux mains et souleva la plaque. Surprise ! Un rat effrayé se cachait derrière cette dernière. Maintenant qu’il est découvert, il saute entre les jambes de la fille. Il semble totalement apeuré. Pris de pitié pour le pauvre animal, la petite fille prend le rat crasseux dans ses mains et le caresse sans se soucier de son aspect peu ragoûtant. Ce tendre mouvement fait remuer les vibrisses du rongeur. Contente d’avoir trouvé un compagnon pour affronter le temps insoutenable qui la sépare de son foyer, elle sourit, même si elle sait au fond que lorsqu’elle rentrera chez elle, ses imbéciles de parents ne voudront jamais accueillir son nouvel ami au sein de la famille.

La fillette pense que son grand-père, habitant trois rues plus loin, voudrait peut-être bien garder son nouvel animal de compagnie, alors elle décide de prendre le chemin de la maison de son aïeul. Elle s’aventure donc avec son petit compagnon dans les chemins de la capitale. Mais dans les ruelles sombres, des ombres grimaçantes sortent des ténèbres, menaçant la fille et son rongeur. Pas des monstres, pas des créatures toutes droits sortis des pires cauchemars, ni même les criminels dont les mises à prix sont placardées dans toute la ville, mais juste une bande de gamins pouilleux. Ils encerclent la fille terrifiée. Alors l’un d’entre eux, plus massif et plus inquiétant que ses comparses, sûrement bourreau dans une de ses vies antérieures, s’avance vers la victime éplorée, lui arrache la pauvre bête de ses mains frêles et la lance au loin de façon très brutale. Le rat tombe contre un mur, glisse jusque sur le trottoir et se réfugie clopin-clopant dans un soupirail entrouvert.

« Alors on fait copain-copain avec les rats maintenant ? Petite peste !
-Laissez-moi ! Brutes !
-Oh, elle veut qu’on la laisse tranquille, la petite peste qui fait ami-ami avec les rats. Oh la pauvre petite, elle pleure parce qu’on a jeté sa vilaine bête contre un mur.
-Arrêtez !
-Je vais me gêner tiens ! Voilà ce qu’on fait aux personnes qui jouent avec des rats !

La brute tire sur une des manches qui se déchire du reste du beau vêtement sans le moindre effort. Le reste de la bande, des animaux affamés, s’empressent joyeusement de continuer l’œuvre de leur chef jusqu’à ce que l’ensemble des tissus soit transformés en lambeaux. Et pendant leur maudite œuvre, ces vautours, ces corbeaux, ces rapaces rirent grassement, comme s’ils étaient repus d’un magnifique festin.

« Arrêtez ! Stop ! Pitié !
-Pitié ? Alors que tu protèges un rat ? dit-il en pointant le soupirail où l’animal s’était réfugié. Tu sais ce qu’ils font au moins ? Ils apportent avec eux la maladie, la maladie qui tue tous ceux qui l’attrapent, la maladie qui porte le même nom que celui que je te donne, espèce de petite peste ! Elle a tué mes frères, mon père et même ma mère ! Et tu veux que je te laisse vivre alors que tu protèges un salaud de rat ? Va plutôt les rejoindre en crevant. »

Sur ces mots, toute la bande d’enfants s’élancèrent de nouveau vers la condamnée à mort. Ils déchirèrent avec une gaieté que peu d’humains ont vu dans leur vie des morceaux de peaux, brisèrent allégrement les os de l’accusé afin de créer un morbide orchestre, massacrèrent sans le moindre remord le corps de la coupable. Une fois que le cœur fut arrêté, une fois que la vie eut quitté l’enveloppe charnelle de la fillette. Les enfants, ou les diablotins, s’enfuirent de la ruelle abandonnant la dépouille atrophiée à son sort de décomposition.

Quelques minutes passèrent sans un bruit. Puis, un museau se pointa à côté du corps, puis deux, puis dix, et enfin d’innombrables pelages noirs sortirent de l’obscurité. Ils plantent leurs dents dans le cadavre, puis ils le traînent dans un endroit où la terre était nue. Les rongeurs creusent ensuite un trou profond et poussent la jeune fille dans la fosse. Les bêtes noires la recouvrent de terre. Enfin, un spécimen, blessé, monte à un cerisier en fin de vie jouxtant la tombe, et, avec ses dents effilées, grave « La reine des rats » sur la fine écorce. Une fleur fanée tombe d’une des fines branches et atterrit sur la terre fraîchement remuée, comme un dernier hommage. Une fois la pénible tâche accomplie, la horde détestée par les hommes partit, sans se retourner vers le cercueil de leur souveraine. Leur besogne était terminée. Dix heures sonnent.

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