Chapitre 12 — En voiture (4)

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« Faut que je t’avoue un truc, beugla Archie durant mon sommeil, si fort qu’il aurait pu me réveiller, si tant est que cela fût possible. En fait, je sais bien que t’es un mec intelligent, et je t’ai bien vu me reluquer vite fait avec ton air suspicieux. Je sais ce que tu crois de moi. Je suis pas réel. J’suis qu’une hallucination sortie droit de ta petite imagination moribonde, et tout et tout. Mais, tu te trompes, p’tit gars. J’suis p’tètre pas toujours visible, et pas par tout le monde, mais je suis plus réel et collant qu’une merde fumante dans le ventre d’un babouin constipé. Même que j’suis plus réel que tout ce qui te paraît réel. Mais ça, tu le comprendras peut-être un jour. J’suis vieux, tu sais ? Pas au point de clamser dans l’heure qui vient, mais je prends de l’âge. Sept-cents ans tout rond, c’est pas donné à tout le monde. J’en ai vu, des gars dans ton genre, plaider mon irréalité à chaque fois qu’ils me rencontraient. Mais tous se sont faits à l’idée. Tous ont compris. Certains, plus bêtes que les autres, auront mis le temps, mais le temps, j’en avais. Y a que quelques gars comme toi qui ont réussi à me voir… mais bon, va pas croire que t’es extraordinaire ! »

Avec sa vulgarité habituelle, Archie se confiait à moi. Il me dévoilait des secrets longtemps gardés.

« J’suis arrivé sur ta planète, il y a plus de trois-cents ans, maintenant. J’ai goûté votre bouffe et ai multiplié mon poids par cent. J’ai vadrouillé, par-ci, par-là, toujours sous la vue d’un être humain dans le besoin, comme toi. Bah ouais, en fait, tous ceux qui m’ont aperçu un jour avaient touché le fond, p’tit gars. Seuls ceux qui ont connu une véritable tristesse ont réussi à me voir. Et je les ai aidés, comme un con, alors qu’eux, ils m’ont pas apporté grand-chose en retour. C’est comme s’ils m’avaient jeté un joujou et que je leur avais ramené, crédule, espérant qu’ils me l’enverraient à nouveau. Tu parles, j’en ai choppé des poulets en plastoc pour le plaisir de ces bonshommes orgueilleux et égoïstes. Mes problèmes à moi ? J’avais qu’à me les carrer où je pense ! Pourtant, j’avais l’impression que c’était ça, ma mission. Aider les Hommes qui parvenaient à me visualiser. Sauf qu'en fait, dès qu'ils vont mieux, ils m’oublient. Pire, ils me voient plus du tout. Une fois guéris, je leur suis plus d'aucune utilité. Sérieux, c’est recta ! Dès qu'ils évacuent leurs ennuis, ils tirent la chasse et basta ! ils passent à autre chose. À leurs yeux, je disparais. Je redeviens invisible. Je ne suis plus qu'un souvenir vague et informe. Une évocation passagère et sans intérêt. »

Des klaxons vibrèrent derrière nous. Des gens s'impatientaient. J’en déduisis que nous nous trouvions quelque part sur la route. Après un hurlement colérique, Archie accéléra brus-quement. Il reprit :

« J’étais un minus quand j'suis arrivé sur Terre. Mais genre, pas plus haut que ton pouce. Pour de vrai ! Avec une équipe de choc, on était venus pour une mission top secrète. On devait prélever quelques plantes terrestres pour les ramener chez nous. Rien de bien sorcier. On a ce genre de mission assez régulièrement. Sauf que moi, j’ai décidé de me faire la malle ce jour-là, avec quelques congénères prêts à tout pour un peu d’action. C’que j’ai dû les énerver, sur ma planète. J’suis sûr qu’ils sont même revenus me chercher ! Ils peuvent le dire, je leur ai fait un paquet d’enfants dans le dos. »

« Maintenant tu sais tout, p’tit gars. Tu sais pourquoi je suis là, avec toi. Tu sais pourquoi tu me vois et pourquoi je suis plus réel qu’une rage de dents dans le bec d'une poule. Sauf que, ce que tu ne sais pas, c’est qu’à force d’aider les autres, je n’ai jamais pris soin de m’aider moi-même. Moi, j'me vois toujours, en fait. Plus gros et opaque à chaque instant. Pourtant, il semblerait que j'me sois oublié en chemin. »

Je ressentis beaucoup de peine pour Archie. Son discours semblait sincère. Vrai. Incapable de lui répondre, je m'évertuai toutefois à l'écouter.

« Mes gosses me manquent, tu sais ? avoua-t-il. Je ne leur ai pas accordé suffisamment de temps. Je n’ai pas été un bon papa. Peut-être que j’ai été bien pire que mon paternel, finalement. J'me pose un tas de questions, moi aussi. Je crois que je ferais mieux de les retrouver. Tu penses pas ? »

Dans un bourdonnement oppressant, la voix d’Archie s’éteignit complètement.

Je replongeais dans un songe. Je retournais vers mon grand-père.

« Putain, mais quel fainéant ! rugit Archie au loin. Réveille-toi bon sang ! »

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