Chapitre 2 — Rue des Tilleuls

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Curieusement, et à mon plus grand étonnement, une personne fit appel à un taxi à Estrignies-en-Ostrevent, à la sortie du cime-tière. Il s’agissait d’une femme, la quarantaine. Blonde et bien coiffée, elle portait un tailleur noir assez classe, un sac tout aussi chic et, vu le rayonnement de son visage, je dirais qu’elle avait passé, au minimum, une bonne demi-heure à se maquiller. Plutôt coquette et jolie, elle ne me laissait pas indifférent.

Probablement une assistante de direction, ou une employée d’assurance, me dis-je.

C’était mon petit jeu à moi. Quand un passager montait dans le véhicule, j’essayais toujours de le détailler au mieux. Je m’inventais mes petites histoires à son propos dans ma tête, ça m’aidait à passer le temps.

Cette dame, j’imaginais qu’elle s’appelait Cindy, qu’elle était mariée, avait deux ou trois enfants, et qu’elle sortait du cimetière après avoir nettoyé la tombe d’un défunt parent ; nettoyage qu'elle réalisait souvent, à mon avis, et pas uniquement à la Toussaint, puisque cette date était déjà passée depuis deux jours.

« 5, rue des Tilleuls, je vous prie », murmura-t-elle, l’air distrait.

Comme je n'avais plus mis les pieds dans cette ville depuis longtemps, j’entrai l’adresse dans le GPS, au cas où. J’enclenchai le compteur, puis me dirigeai vers la destination en question.

« On ne prend pas souvent le taxi, dans cette ville, reprit la dame. Que faites-vous par ici ?

— Pas grand-chose, avouai-je. Je suis sorti de ma zone habituelle pour mener un client chez lui, dans une rue voisine. Pour être franc, vu la distance, je n’aurais pas dû accepter, mais l’évocation du nom "Estrignies-en-Ostrevent" m’a rendu nostalgique.

— Ah, vous connaissez ce patelin paumé ? s’étonna-t-elle. Vous y avez de la famille, peut-être ? Je ne vois pas d’autre raison de venir par ici…

— C’est vrai que c’est la campagne, et qu’il n’y a pas grand-chose à y faire, surtout pour un chauffeur de taxi. Mais, oui, vous avez raison. J’avais de la famille ici. Un grand-père décédé à qui j’ai rendu visite.

— Ah, je vois. Désolée. Nous avions donc les mêmes préoccupations, vous et moi, ce matin. »

Nous nous tûmes un instant. À mesure que j’avançais vers la destination, je retrouvais cette ville dans laquelle j’avais passé de nombreux moments, durant ma prime jeunesse. Face à une église, je reconnus un parc avec quelques installations de jeux pour enfants : la fameuse araignée — une sorte de grosse boule en métal à escalader, avec du sable pour amortir les chutes —, ainsi qu’une balançoire et un mini skate-park. Mal entretenue, cette aire avait perdu toute sa splendeur. Elle avait vieilli autant que moi. Je ne me sentais toutefois pas rouillé de la tête au pied comme cela.

Je me rappelais certains moments passés avec mes cousins et cousines dans ces jeux, lorsque nous n’avions qu’une dizaine d’années. Pas de quoi me rajeunir.

L'araignée m'avait toujours paru dangereuse. L'une de mes innombrables chutes m’avait marqué à tout jamais, au point que je n'avais plus osé y remonter pendant des années. En la revoyant, je me dis que j'en faisais un peu trop. Plus jeune, je redoutais ce genre d'activités, surtout sans surveillance. C'était sûrement à cause de ma si grande prudence que je n'étais devenu, des années plus tard, qu'un simple chauffeur de taxi ayant abandonné ses rêves d'enfant.

La rue que je prenais, après le parc, était celle qui menait à l’ancienne maison de mon grand-père. Pour je-ne-sais-quelle raison, cela m’embarrassait. L'idée de passer devant sa demeure me faisait un drôle d’effet.

« Cette ville est barbante, je vous assure ! continua ma passagère. Tout est mort ici, et si je n'avais pas dû m'occuper de mon vieux père ces derniers temps, je l'aurais quittée depuis longtemps ! »

Étonné par ces bavardages, dont la vie en métropole Lilloise m'avait peu habitué, je ne trouvai aucune réponse. Courtois, j'essayais tout de même de maintenir la conversation, hasardant un peu.

« Votre père était mineur ?

— Non, pourquoi cette question ?

— Parce que tous les logements de ce quartier étaient, auparavant, destinés aux mineurs. Mon grand-père vivait par ici. Je vous laisse deviner son métier.

— Je vois, comprit-elle. Il habitait près d'ici. C’est une drôle de coïncidence, alors. Mais non, mon père n'était pas mineur. Il avait simplement emménagé chez nous récemment. Mon mari et moi l'hébergions depuis que la maladie l'avait atteint. Il y est resté durant deux années. Malheureusement, il est parti. C'est sur sa tombe que je me recueillais tout à l'heure. »

Décontenancé, je m'excusai de mon indiscrétion et me concentrai sur la route.

Je contemplais les maisons en briques rouges qui s’empilaient les unes à côté des autres. Toutes se ressemblaient ; pourtant, une avait pour moi un visage particulier.

Arrivé à destination, face à une devanture ancienne et fleurie, je coupai le moteur. Quelques larmes montèrent, je les séchai rapidement. J’eus du mal à les contenir.

Je levai les yeux vers la maison qui, autrefois, avait appartenu à mon « pépé ».

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