45 - Rafaël 

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Rafaël

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   À ma montre, il est dix-sept heures trente. J’attends avec une patience toute relative le coup de fil de Jay qui il y a une heure à peine, m’a annoncé le bon déroulé de leur mission d’infiltration, et la prise totale et irrévocable du Chill’s hotel.

Près d’un mois après l’enlèvement de Damian, ce lieu d’horreur est désormais fermé, et pour de bon. La pègre locale reliée au réseau de pédo-prostitution a selon Jay et son message assez court, été mis hors d’état de nuire.

Mes doigts claquent sur le rebord du bureau, tandis qu’à l’étage, j’entends Samuel s’agiter.

Deux jours qu’il n’a pas de nouvelles de Damian, deux jours que le père de ce dernier l’a mis à la porte en lui demandant de ne pas revenir traîner dans leurs pattes et qu’aucun des Cortez ne s’est positionné pour le défendre. Il était furieux, en rentrant il y a deux jours, et je l’ai également été lorsqu’il m’a raconté les faits. Puis, j’ai relativisé, et l’ai invité à faire de même. Connaissant Damian, il n’a sans doute pas voulu s’interposer face à la volonté de son père, ce qui est excusable. Cependant, pour ce qui est de Ariana, je n’arrive pas à me situer. Elle aurait largement pu rabrouer son père et défendre Samuel mais, elle n’a rien dit. Elle est restée muette, et a même selon mon frère, incité Damian à rester tranquille.

Je lui ai envoyé des messages depuis. Beaucoup de messages, auxquels elle n’a pas répondu.

Alors une dernière fois j’essaye, lui en envoie trois d’affilés, lui demande de m’appeler, de m’expliquer, avant de poser mon portable.

Je ne sais plus par quel bout la prendre. Évidemment, je suis au fait qu’elle est en train de préparer quelque chose d’énorme dans lequel elle n’a pas envie que je vienne fourrer mon nez.

Ce serait mal me connaître.

Je soupire, et m’étire avant de sursauter lorsque Samuel émerge dans le salon, après avoir violemment descendu les marches. Il a sa veste à la maison, et tient sa paire de baskets par les lacets, entre ses dents.

— Tu vas où comme ça ?

— Je vais voir Damian. J’en ai ras le cul de son silence et de celui de Ariana. Rien à foutre de ce que dit son père.

Il s’assoit par terre, enfile une première basket, n’arrive pas à la nouer, râle.

D’un œil attentif, je le regarde faire, lui propose de l’aide - pour rigoler - et m’attire ses foudres.

Il a le visage de ceux qui n’ont plus rien à perdre et qui le font savoir.

Il est cependant hors de question que je le laisse débouler chez les Cortez dans cet état.

— Pas la peine de t’énerver comme ça, je marmonne. De toute façon tu ne quitteras pas cette maison.

— Et tu comptes m’en empêcher ?

Il ricane méchamment, tout en se redressant pour enfiler sa veste. Son regard est dangereusement déterminé, il m’inquiète quelque peu.

L’autre jour, alors que je n’arrivais pas à dormir, j’ai fait des recherches sur le ‘’couple fusionnel’’, et ses risques. Beaucoup d’articles traitaient du sujet mais l’un d’entre eux a retenu mon attention. Dedans, une psychanalyste parlait de ce qu’était un couple ‘’fusionnel’’, du pourquoi de son existence et des risques que cela engendrait. J’ai notamment appris - ou plutôt confirmé - que oui, nos petits frères étaient dans une relation fusionnelle. Cela ne m’a pas vraiment surpris, je l’avais déjà pressenti par leur besoin presque vital de se coller l’un de l’autre, de se parler, de rester en contact, et ce en passant même par la violenc

À ce niveau-la, rien d’extraordinaire. C’est cependant lorsque j’ai constaté les origines des couples fusionnées, que j’ai déchanté. Selon l’experte de l’article, un couple fusionnel peut se développer chez des personnes carencées affectivement durant l’enfance, et ayant déjà entretenu des relations fusionnelles dans le passé, avec un parent par exemple. 

Carences affectives, check.

Relations fusionnelles dans le passé... Check également. Du moins, ça me semble évident pour la relation Ariana et Damian. Pour Samuel cependant je m’interroge encore, et me demande si sa relation fusionnelle à lui, ne découlerait pas de moi, à une certaine époque.

Le fait est que lorsque le couple ‘’fusionnel’’ est séparé, il peut y avoir des réactions assez violentes des deux côtés : angoisses, crises de panique, sommeil précaire, et violence.

— Pousse-toi de là Raf, marmonne Samuel en me vrillant d’un regard équivoque.

Debout entre lui et la porte d’entrée, je le mets au défi de m’en déloger. Il bat des cils, et commence à grincer des dents, avant que je ne lève une main pour tenter de le calmer.

— Tu es au courant qu’entre toi et moi, le plus fort de nous deux est... ?

— Au cas où madame Aubra ne te l’aurait pas assez rabâché, j’ai mis une raclée à un type deux fois plus grand que moi au lycée.

— Très honnêtement Sam, tu oserais t’en prendre à moi ? Sérieux ?

— Je veux juste aller voir Dami, alors pousse-toi Raf.

Il fait encore un pas dans ma direction, mais je ne bouge pas non. Je reste planté là, bien droit, le regard rivé dans ses yeux bleus bercé par un mélange de colère et de tristesse qui, mélangés ensemble, donnent un cocktail détonnant.

— Je veux juste savoir comment il va et il ne répond pas à mes messages !

— Ariana non plus ne me répond pas, et est-ce que je vais pour autant frapper à sa porte avec l’ordre formel de recevoir une explication ? Non. Ils ont peut-être simplement besoin de temps et de...

Je me stoppe net car, à la porte, viennent de résonner trois coups secs et rapides. Samuel a un sourire qui lui barre le visage lorsque derrière le panneau de bois, la voix de son petit ami me somme d’ouvrir la porte.

Il y’a une intonation étrange dans sa voix.

Je m’écarte pour laisser mon frère ouvrir et sauter au cou de son petit ami qui pourtant, se défait de sa prise sans aucun ménagement pour venir se planter face à moi. Il a les yeux humides, le visage rouge et les lèvres tremblantes.

Il vient de pleurer, ça se voit tout de suite.

— Rafaël tu...

Sa voix se casse, il y a quelque chose qui ne va pas.

Je me rapproche doucement, et pose une main sur son épaule avant de lui demander ce qui se passe. Samuel, redescendu de son état d’excitation, vient de lui prendre la main, et l’interroge avec inquiétude.

— Ariana est partie pour...

Il gronde, s’essuie les yeux d’un revers de la main, avant de tout me débiter d’une traite, son père la veille qui a mis sa sœur en chef de ligne, jusqu’à leur dispute, il me raconte tout.

Et ça craint.

Mes sourcils se froncent à mesure qu’il raconte, et je finis par hocher durement la tête, et tourner les talons pour attraper mes clefs de voiture.

— J’y vais, je lance en revenant vers eux. Je vais la chercher. Vous deux, vous allez en face, et vous vous enfermez avec les jumeaux. On est d’accord ?

Hochement de tête collectif.

Mon frère m’adresse un signe de tête signifiant « Vas ! Je gère », et un instant j’ai envie de m’assurer du bon déroulé de l’ordre que je leur ai donné mais...

... je n’ai pas le temps.

Si ce que m’a raconté Damian est aussi critique que ça en a l’air, je dois foncer, et intercepter ma petite amie avant qu’elle ne se condamne en tuant Donni.

Les garçons sortent avec moi, traversent la route pour rejoindre la maison des Cortez, tandis que j’embarque dans ma voiture, allume le contact, et inspire par le nez.

Calvin’s hotel, ce n’est pas trop loin. Quinze minutes en voiture.

...

   Il y a vraiment deux villes différentes en Soledo. Deux populations, deux types de personnes, on ne se croirait même pas au même endroit.

Mon quartier à moi, celui de Ariana, pourrait largement passer pour une banlieue du Mexique tandis qu’ici... on comprend clairement quel gang mène la danse.

Je roule à bride abattue, la pédale écrasée sous mon pied tendu. Mon cœur bat vite, le sang rugit à mes oreilles, c’est comme un état second, une sorte de transe qui me guide et me tient debout.

Ariana ne peut pas faire ça. Elle n’en a pas le droit.

Oui, tuer Donni lui apportera peut-être une grande satisfaction sur le moment, mais par la suite, elle s’en voudra et aura sûrement à subir les retombées judiciaires de cette affaire.

Tant pis pour les conséquences, il faut que je mette toutes les chances de notre côté de sortir indemnes de cette histoire.

D’une main, j’attrape mon portable, et lance un appel tout en gardant un œil fixé sur la route.

— Shérif de Soledo, je vous écoute ?

— Elena, c’est Rafaël.

Un silence s’en suit au bout du fil. J’entends sa respiration s’alourdir. Elle doit s’inquiéter, et c’est légion : à chaque fois que nous nous sommes parlés, il n’en est jamais ressorti quelque chose de réellement positif.

— Rafaël, oui. Dis-moi ?

— Règlement de comptes conséquent au Clalvin’s hotel. Je suis sur la route, il faut que tu envoies une ou deux unités, Elena on est pas sur un petit truc là c’est...

— Aucun problème. Je te fais confiance collègue, j’envoie immédiatement trois véhicules pleins, et pars moi-même avec mon second. On se retrouve là-bas ? Les gamins sont à l’abri ? Dis-moi que Damian n'est pas là-bas.

J’inspire par le nez, bats des cils un bref instant.

— Je leur ai demandé de rester à l’abri à la maison. Je ne peux cependant pas...

— Je comprends. J’arrive.

Elle raccroche, et je distingue à présent l’envergure du problème.

La route est barrée par un barrage automobile, sur lequel trône fièrement une Lu au meilleur de sa forme, arme à la main, regard mauvais.

À ma vue, elle hausse un sourcil, et me hèle avec étonnement tandis que je quitte ma voiture.

Il y a des impacts de balle sur les boites aux lettres qui longent la route.

— Ne me dis pas que vous avez tiré sur les boites aux lettres ?

— On a pas besoin de civils dans l’équation. Ça devrait te soulager, marmonne t-elle sans descendre du toit de la voiture sur laquelle elle a établi sa position.

— Où est Ariana ?

— Sûrement en train d’arracher les couilles de Donni. Pourquoi ?

Non mais je rêve ? Complètement ahuri face à ce portrait de Lu à des kilomètres de celui que je connaissais, je la balaye d’un regard mauvais.

— Tu sais très bien pourquoi.

— Raf tu devrais pas...

— Passe-moi un flingue.

Elle hausse un sourcil, opine et me lance une arme de poing que je saisis avant de vérifier l’état du chargeur : plein. Après un dernier regard à la lycéenne devenue gangster de haut niveau, je passe le barrage, et me mets à courir en direction du parking du Calvin’s duquel s’élèvent déjà de terribles coups de feu.

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