22 - Damian

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Damian

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   Je suis l'un des seuls à avoir accepté de témoigner contre Lenni et ses complices. Les autres, sûrement par peur, ont décliné la demande, même sous réserve d'une protection judiciaire le temps que les choses se calment. À ma grande surprise, Chiara et Isak faisaient partie de ceux qui ont osé prendre le risque, qui ont dénoncé, qui ont condamné.

Tandis que nous attendons dans la salle d'attente du poste avec Ariana, ils sortent chacun d'un bureau différent, se croisent dans le couloir, puis m'aperçoivent, recroquevillé sur ma chaise en métal.

Chiara accourt suivie de près par Isak, et tous deux s'arrêtent face à moi, morts d'inquiétude.

— Il est tiré d'affaire, je lance sans même attendre leur question.

Chiara soupire de soulagement, tandis que Isak hausse les sourcils, préoccupé.

— Tu vas témoigner ?

— Évidemment, ce fils de pute va aller tester les douches en taule, et ce sera en parti grâce à moi.

Ariana me donne un violent coup de coude, et me grogne de rester poli en public.

— Dam, c'est pas prudent, me rétorque mon ami en fronçant les sourcils. Il t'aurait buté hier si Sam les avait pas... hum, distraits.

— Et alors ? J'ai pas peur d'eux.

Mon ami soupire à son tour, tandis que Chiara roule des yeux, et que ma sœur me donne un taquet derrière la tête.

— C'est pas la question, me rabroue Ariana avec fermeté. Tes amis ont raison, après ce témoignage, c'est maison, surveillance H24 le temps que ton frère s'occupe des dégâts.

— Pourquoi ''ton'' ? C'est le tien aussi.

— Je demande un test. Je suis sûre qu'il y a erreur sur la marchandise.

Isak éclate de rire, suivi de près par Chiara. Puis, constatant que je ne les suis pas dans leur franche rigolade, ils finissent par se calmer. Chiara me balaye d'un regard fatigué, avant de m'adresser un signe de la main et de quitter le poste. Avant de partir, elle m'informe tout de même qu'elle passera voir Samuel à l'hôpital, et qu'elle espère ne pas m'y voir. Je ne relève pas : ai-je le temps de répondre aux imbéciles ? Pas en ce moment.

Isak lui s'assied à côté de moi, croise les jambes et balance la tête en arrière pour fixer l'écran de télévision fixé au mur.

— T'as le droit de rentrer, je souffle.

— Et j'ai aussi le droit de t'attendre ici, non ?

Un point pour lui, je reste muet. Ariana nous dévisage, avant de se lever en apercevant Elena au bout du couloir. Son amie porte entre ses bras un large dossier, et manque le lâcher en nous apercevant.

— Vous êtes venus ! s'exclame t-elle en nous rejoignant.

— Dam est venu témoigner contre le tireur d'hier soir.

— … tu es sûr de toi ?

Ma mâchoire se crispe, et mes dents grincent. Bien sûr que je suis sûr, je l'ai été à la minute même où mes doigts sont rentrés en contact avec le sang bouillant de Samuel, sur le parquet de la maison de Duke.

Elena avise mon air mordant, et coule un regard interrogatif à ma sœur.

— Tu penses que ça craint vraiment ?

— En tant que policière, je n'ai pas le droit de décourager un témoin à parler.

Elle porte la main à sa chemise, et retourne son insigne.

— Mais juste en tant qu'Elena, je te le déconseille vivement. Les King100 savent que le boulot a pas été fait correctement, et que non seulement ce n'est pas sur toi que Lenni a tiré, mais qu'en plus l'autre gamin s'est remis de ses blessures. Nous avons déjà reçu des menaces ce matin.Tous nos témoins, ceux qui parlent aujourd'hui, finiront au tribunal pour témoigner en présence du juge. C'est trop dangereux Damian.

Ariana acquiesce, en parfait accord avec son amie, tandis que je me tends comme un arc.

Isak pose une main sur mon épaule mais je me dérobe à son toucher. Je n'ai pas envie qu'on me touche, qu'on me plaigne ou qu'on me surprotège : Samuel est à l'hôpital à cause de moi, alors Lenni ira en centre correctionnel avec ma déclaration.

— Nous avons déjà assez de preuves contre Lenni pour l'inculper.

— Je veux témoigner.

— Si Elena pense que ce n'est pas une bonne idée Dam il...

Je gronde, montre les dents, et toise ma sœur d'un œil mauvais.

— Si quelqu'un envoyait Raf à l'hosto, t'aimerais pas aider ?

— Ils n'ont pas besoin de ton aide, me rétorque t-elle.

Furieux, je finis par abandonner, serre les poings et baisse la tête.

Arrêter d'agir avec les émotions, réfléchir, prévenir, pour ne pas se faire flinguer.

Lenni paiera, et avant de quitter le gang, je vais m'en assurer.

   Samuel rentre demain. Cela fait plus d'une semaine qu'il est à l'hôpital, et les médecins ont décidé de le laisser sortir avec un suivi hebdomadaire en vue du rétablissement de sa blessure.

Rafaël a tout d'abord émis le souhait qu'il reste encore un peu sous surveillance médicale, puis a abdiqué. Après tout, il avait vu de ses propres yeux que la cicatrice n'était pas de celles dont on se méfiait outre-mesure. Plutôt propre, pas très visible, elle se voit bien sûr, mais ne choque pas.

Pour ma part depuis le week-end dernier, je n'ai pas mis un orteil en-dehors de la maison, mis à part mes sorties quotidiennes à l'hôpital. La culpabilité maladive m'a tout d'abord cloué au lit, pour ensuite me suivre à chaque pas, me serrer la gorge à chaque respiration. Si j'avais écouté Ariana, Samuel n'aurait pas de cicatrice, il serait en bonne santé, chez lui, le sourire aux lèvres. Au lieu de quoi il n'a pu quitter le masque à oxygène qu'après deux jours de soins intensifs, à réussi à marcher jeudi, et n'entrevoit une perspective de sortie qu'aujourd'hui, dimanche.

Ça n'aurait pas dû arriver, et qu'importe ce que pourront dire les gens, c'est de ma faute. Peut-être que H a allumé le feu, mais moi j'ai joué avec. J'ai voulu le maîtriser, me l'approprier, il a fini par me brûler les doigts et carboniser ceux de Samuel.

Allongé par terre, à même le sol de ma chambre, je fixe le plafond, et respire avec application.

En deux semaines, j'ai abattu un homme, et failli faire tuer mon petit ami.

C'est du beau, le canard boiteux s'est transformé en monstre, la mutation a été rapide.

En voulant m'affranchir de mon statut de ''petite merde fragile à protéger'', j'ai tout fait flamber, et fini par esquinter mes proches. Belle victoire, vraiment rien à dire.

Je grince des dents, et essaye de penser à autre chose. Une semaine que je rumine, une semaine que je me torture l'esprit, que j'évite Ariana comme la peste, que je ne réponds plus au téléphone. Donni me harcèle de questions, me sature d'appels. Lu me propose de sortir, Duke insiste pour passer me voir, mon frère fait le mort.

Par les réseaux sociaux, j'ai appris que Lenni était en détention provisoire, le temps de recvoir son jugement. Il ne sera pas condamné, j'en suis certain.

Il n'a pas tué Samuel, il l'a juste bien amoché. Chez nous, pour ce genre de crime, on écope de sursis, de mise en garde, pas de prison.

Alors il ressortira de détention, il sera fier car tout de même, il aura envoyé un gamin à l'hôpital, puis sous la pression de ses pairs, il viendra finir le travail, et il tuera Samuel.

Un de ses complices par contre, un certain Todd, a été condamné à une peine en centre correctionnel pour mineur : c'est lui qui leur a permis d'entrer en tirant sur Alec, un type de troisième année qui servait en quelque sorte de vigile à l'entrée de la maison.

Une minute de silence a eu lieu pour lui lundi matin, au lycée.

Mes doigts se crispent sur le parquet, alors je finis par me redresser et aller m'asperger le visage à grands jets d'eau dans la salle de bain.

Mon reflet dans le miroir, me donne envie de gerber. Du bout des doigts, j'effleure mon visage contre la paroi réfléchissante, inspire par le nez, avant de réussir à me calmer : dans un film, j'aurais donné un coup de poing dans le miroir, l'aurait brisé. Dans la vraie vie, je n'ai même pas la force de faire ça.

Mes mains s'enfoncent dans mes poches.

Alors seulement, je prends conscience de l'heure : 17h24, Rafaël doit être sur le point de partir pour l'hôpital. Je vais l'y accompagner, comme chaque soir. Mais demain, lorsque Sam sera à la maison, qu'il plantera ses yeux si bleus dans les miens, que pourrais-je dire ?

Comment assumer son regard ? À l'hôpital l'autre jour, je lui ai dit que j'arrêterai tout, que je rendrai le tablier. Ce n'est toujours pas fait.

Peut-être qu'inconsciemment, j'attendais qu'il arrive pour pouvoir en cas de faiblesse, aller me réfugier chez lui.

Je ne peux décemment pas le revoir en étant toujours considéré comme une recrue potentielle.

Mon reflet se crispe, ma mâchoire se contracte.

Je baisse la tête en me retenant aux bords du lavabo, et ne constate la présence de Rafaël qu'une fois les yeux relevés. Adossé à l'encadrement de la porte, il m'observe d'un air serein, mains dans les poches.

— On y va ?

— J'ai la nausée, je crois, je murmure.

— Bah prends un cachet. Sam va faire la gueule si t'es pas là.

Il sourit et fait quelques pas pour me rejoindre et poser sa main sur mon épaule.

Depuis une semaine, Rafaël n'a pas quitté la maison : Jay doit être content, tout seul dans la maison d'en face. Je ne sais pas vraiment si c'est ma sœur qui se raccroche à lui, ou l'inverse. Ils se guérissent mutuellement, je trouve ça attendrissant. Les soirs, ils parlent maison, avion, se projettent, prévoient de se barrer.

Ils ont tellement raison.

Je me retourne pour rendre son sourire à Rafaël et attrape mon tube de cachets anti-vomitif, devenu mon meilleur ami depuis deux mois maintenant.

— Allons-y.

   Samuel est euphorique ce soir. Il nous parle des infirmiers, des gens qu'il a rencontrés lors de ses sorties dans le couloir du service des blessés par balles, comment les chocolats chauds de la machine sont selon lui, les meilleurs. Il m'explique le contenu des bandes dessinées qu'il dévore, me somme de les lire. Je refuse gentiment, lui propose de les lire lorsque j'aurais la tête à m'avaler de la violence graphique en plus de ma violence journalière. Il m'assure que ce n'est pas gore, pas violent, la couverture scande l'inverse : « A death in the family » de Jim Starlin, rien que par son nom, ne me paraît pas une lecture adéquat en ce moment, ni pour lui, ni pour moi.

Rafaël tente de le calmer, lui demande de ne pas s'agiter, en vain. Mon petit ami est débordant d'énergie, à des années lumières de son état comateux post-anesthésie.

— J'ai trop hâte de rentrer, lance t-il avec un sourire immense.

— Bah pas nous, vu comme t'es bruyant.

La remarque de son frère le fait rire. Il se crispe toujours un peu lorsque son ventre se contracte sous les hoquets de rire, mais ne se calme pas pour autant.

Je le regarde faire, attraper mes mains, jouer avec mes doigts, puis passer à mes cheveux, mon visage, sous le regard dépité de Rafaël. Je le suis autant que lui ceci dit, j'ai l'impression d'être un chat malmené par son maître en cet instant. Le côté tactile de Samuel peut être une vraie bénédiction comme la pire des choses.

— Vous allez faire quoi ce soir ?

— Présentement je vais aller me chercher un café, marmonne Rafaël en se levant.

Nous le regardons faire, avant de nous retrouver seuls dans la chambre.

Les chambres de ce service n'ont rien à voir avec celles des soins intensifs : là où les parois transparentes étaient utiles pour les blessés graves, ici il y a cette intimité qui fait du bien, ce calme qui rassure.

— Tu pourrais arrêter de me patouiller comme ça ?

— Tes cheveux sont super doux.

— Et alors ? Je suis pas une putain de peluche.

— Grumpy Damian le retour, chantonne t-il.

Il rit à nouveau, et empaume mon visage pour me coller un baiser pressant sur les lèvres. Sa bouche à un drôle de goût, plus sucrée que d'habitude. Sur sa table de chevet, j'ai remarqué la quantité astronomique d'emballages de sucreries ; il doit passer ses journées à se remplir de saloperies. Une chance qu'il ait un bon métabolisme.

Ses dents mordillent ma lèvre inférieure, alors j'ouvre de grands yeux.

— J'ai repensé à l'autre jour..., commence t-il dans un murmure, et je crois que je suis prêt.

Pas sûr de bien comprendre, j'essaye de me souvenir, de remettre des images et du son sur le souvenir dont il parle, avant d'ouvrir la bouche, curieux.

— Avant la fête chez Duke... ?

Il hoche la tête, et rougit en détournant les yeux.

Adorable. Je lui attrape les mains, et m'apprête à répondre lorsque Rafaël réapparaît, un gobelet de café trop clair entre les mains.

Il tire une tête embêtée, et se gratte l'arrière du crâne avant de s'asseoir.

— Dam, si je te pose au lycée, tu te sens de rentrer ou pas ? Tout seul je veux dire ?

Étonné, je le fixe quelques instants avant de hausser les épaules.

Ariana refuse que je me promène seul dehors depuis la fête de Duke ; par prudence, par peur surtout. Celle de me voir réduit au même état que Samuel le week-end dernier, dans le meilleur des cas.

Cependant, je ne vois pas pourquoi le trajet du lycée à la maison poserait problème. À peine dix minutes à pied en ligne droite autant dire rien du tout.

Sam ne semble pas du même avis, et hausse un sourcil à la direction de son frère.

— Pourquoi ?

— Je dois rejoindre Jay en urgence dans dix minutes.

— Et ça te coûte quoi de le remonter jusqu'à chez lui ?

— Sam, pas de soucis, je vais gérer.

Je rassure mon petit ami d'un large sourire tout en lui caressant la joue.

Rafaël me remercie d'un regard entendu. À son air, quelque chose ne doit vraiment pas aller du côté de Jay.

Nous ne nous attardons pas plus. J'embrasse Samuel avant de partir, lui murmure que je l'aime, et lui me somme de faire attention.

— Toujours.

Rafaël roule vite jusqu'au lycée, et ouvre ma portière à peine la voiture arrêtée sur le bas côté. De la boite à gants, il extirpe une arme qu'il me colle entre les mains avec un regard équivoque. 

Au cas où. 

— J'arrive dans pas longtemps, fais gaffe à toi.

Il n'a vraiment pas l'air bien. Alors j'acquiesce, et lui fais signe avant qu'il ne s'éloigne à toute vitesse. Je ne sais pas quand est-ce qu'il compte annoncer à ma sœur qu'il ne travaille pas dans la prévention des risques, mais le plus tôt sera le mieux.

Je fixe un instant le bâtiment du lycée, avant de dénouer mes épaules et de me mettre en route.

Il fait presque nuit. Le soleil décline au loin derrière les rangées de maisons. Pas un chat, les familles sont au chaud chez elles : Thanksgiving oblige, on ne changera pas les traditions américaines.

Peu de voitures dans la rue, alors je sors mon portable, et souris à la vue d'un message de Isak.

« Vous nous manquez au lycée, bande de petits cons », suivi d'un émoji hilare.

Mon sourire se décuple tandis que je réponds.

Mes doigts pianotent toujours lorsqu'une voiture passe et me klaxonne. Donni à l'intérieur, me fait un signe de la main, auquel je ne réponds pas. Je n'ai plus envie d'avoir affaire à ce psychopathe.

Je marche tranquillement, lis un autre message de Lu, avant d'enfiler mes écouteurs pour la fin de mon trajet. Au hasard, je lance une vieille chanson, Say it ain't so, Jo, de Murray Head. Le son me fait sourire, encore un peu plus.

Samuel rentre demain, quel soulagement. Bien sûr, il ne retournera pas au lycée lundi, mais je ne compte pas y retourner non plus. Si c'est pour recroiser les fils de putes qui sévissent avec Lenni, non merci. Je me connais, et je sais que fatalement je finirai par leur tomber dessus, de façon brutale et irrévocable. Autant éviter de nous attirer plus d'ennuis avant de quitter la ville.

Mes baskets claquent sur le bitume du trottoir, au rythme de la musique dans mes oreilles.

J'ai la tête ailleurs, le cœur saturé d'émotions et d'impatience, je me laisse porter. Mon morceau se termine, je décide de ne pas en relancer un et profiter du silence du quartier. Habile, je retire mes écouteurs et les range dans ma poche.

Il y a de la musique au loin, un rythme chaud et estival.Mes yeux se ferment un instant, je me laisse guider par l'habitude.

… je ne vois rien venir.

Je n'entends pas le bruit que fait la personne derrière moi, ne remarque pas le crissement de ses baskets, n'entends pas sa respiration.

Non, je la sens. Proche de mon oreille, lorsque sa main couvre ma bouche, et qu'une seringue s'enfonce en moi, sous mes cheveux, vers la nuque. Je ne réalise pas tout de suite, figé par la douleur puis étourdi par la sensation d'ivresse qui s'empare de moi. Mon monde se met à tourner, mes muscles lâchent un à un, et je m'écroule. Avant de tomber dans l'inconscience, je lâche mon portable, qui se brise sur le trottoir. Des bras puissants me récupèrent avant que je ne chute. Odeur familière, que je n'arrive pourtant pas à associer.

Avant de complètement lâcher prise, je songe à ceci : au final, c'était bien moi la cible de celui qui a envoyé cette enveloppe, celle cachée dans la table de nuit de Ariana.

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Bientôt elle soupire. Peut-être est-il temps pour elle de retourner se coucher ? Elle hésite. Son lit l’attend, et, avec lui, ses draps propres aux senteurs de lavande et son bien-aimé. Et puis, le réveil sera difficile si elle tarde trop. Mais elle s’interdit de penser au lendemain, à la sonnerie de son téléphone qui viendra la tirer de sommeil, l’enlever à son repos. Elle s’accorde encore quelques minutes. Juste le temps de mémoriser cet instant. Elle ferme les yeux. Faites que le temps s’arrête, faites que demain n’arrive jamais.
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