20 - Ariana

14 minutes de lecture

.

Ariana

.

   Adossée au chambranle de la porte, je laisse mon regard balayer l'horizon. Ma cigarette au coin des lèvres, je la regarde se consumer au gré des secondes qui passent, oublie tout, jusqu'à la chambre vide de mon frère, celle où il aurait dû se trouver.

Il s'est encore fait la malle, qui l'aurait cru ?

Je m'en fiche. Qu'il aille où il veut. Il a vécu quelque chose de grave cette semaine, quelque chose qui va bien au-delà de la phase une et deux, de la bagarre au lycée ou de l'agression au parc. Il s'est fait droguer, et a tué un homme, de ses propres mains. Il devrait être impacté, avoir peur de remettre le nez dehors, mais non. Monsieur a décidé que tant que quelque chose de terrible ne lui serait pas arrivé, il ne tiendrait pas compte de mes mots et de mes recommandations. Grand bien lui fasse, j'en ai marre de jouer la gendarme. La lassitude, l'impuissance me guident désormais.

Je ne sais plus quoi faire.

Du mouvement du côté de la maison de Rafaël attire mon regard.

Lui et moi ne nous sommes pas reparlé depuis l'altercation chez mon frère. Il m'a bombardé de message, m'a appelé plusieurs fois, j'ai fais la sourde oreille. Pas que je n'ai pas envie de lui reparler, j'ai seulement besoin de temps pour mettre mes idées à plat, et savoir comment composer avec les débris qui composent ma vie désormais.

Mon impuissance, l'instinct auto-destructeur de Damian, le mal-être des jumeaux, notre famille en morceaux, il me faut du temps pour tout assembler, puis tout recoller. Alors, je n'ai pas besoin d'avoir de bâtons dans les roues, surtout venant de celui qui devait m'aider à surmonter tout ça.

Sa silhouette émerge de la maison, blouson en cuir sur le dos, et cigarette au coin des lèvres.

En m'apercevant, il traverse la rue, et vient se poster en bas de mon porche.

— Fumer tue, me lance t-il distraitement.

— Cool, comme ça on sera deux dans le wagon pour les Enfers.

— T'as l'air de super humeur.

— Tu peux pas savoir à quel point, je grince en écrasant mon mégot sous mon talon.

Il hausse les sourcils, et vient s'adosser au mur à côté de moi, bras croisés sur le torse. Il sent le charbon de bois et le rhum, ce qui est assez inhabituel pour m'interpeller. Je me garde cependant de lui en faire part, et préfère me murer dans le silence, crispée.

En somme, Rafaël n'est qu'une victime collatérale de mes problèmes, mais comment le lui expliquer ?

— Ton frère s'est tiré j'imagine ? je murmure.

— Sûrement au même endroit que le tiens.

— T'as peut-être des informations à ce sujet ?

Il tique à ma remarque, et tourne vers moi un regard peiné.

— Je suis désolé Ari.

— Pas moi. J'en ai assez de tout ça Raf tu comprends ? De me sentir inutile et de... de tout voir s'écrouler. Tu connais Dam. Tu sais comment il est, tu aurais dû m'appeler.

— Je voulais des infos sur ce qui s'était passé. C'était le deal si je te prévenais pas.

— Oh. Alors j'espère que ta curiosité est satisfaite.

Il grogne, et croise ses bras derrière sa tête pour s'étirer lorsque dans la poche de son jean, se met à retentir sa sonnerie. D'abord interloqué, il vérifie l'heure à sa montre et sort finalement le portable. Numéro inconnu à l'écran.

— Tu devrais pas répondre. À cette heure-ci, c'est sûrement un canular.

Fidèle à lui-même, il ne tient pas compte de mon conseil et décroche, pour lancer la conversation d'un « Allô ? » plutôt tendu.

Quelques secondes passent : ses sourcils se froncent peu à peu, et alors que je m'apprête à l'interroger, mon propre portable se met à sonner.

Numéro inconnu, mon ventre se serre.

— … Ariana Cortez, j'écoute ?

Les mots qui suivent me pétrifient sur place. Comme un coup de poignard dans la poitrine, je me sens brûler puis glacer, et enfin asphyxier.

Le temps que je retourne mon regard sur Rafaël, il est déjà de l'autre côté de la rue, ses clefs de voiture à la main.

— Raf ! je m'écrie après avoir raccroché.

— Prends ta moto, on se rejoint là-bas.

— Et les jum...

— Je préviens Jay, il va les gérer.

Et sur ces mots, il grimpe et claque la portière avant de démarrer en trombe.

« Fusillade », « Fête entre lycéens », « Numéro d'urgence », je tremble comme une feuille, la bile dans la gorge, alors que je rentre à l'intérieur de ma maison en courant.

— Mikky ! Danny ! je hurle.

Mes petits frères, jusque là sagement assis devant un film, me rejoignent hâtivement. Les yeux de Danny se plissent, tandis que Mikky se crispe.

— Je dois faire un saut dehors, Jay va venir s'occuper de vous.

— Ari ça va pas ? T'es toute blanche.

Je souris malgré la tension qui ne cesse de grandir en moi, et hoche la tête. Après les avoir rassurée de mots doux et de caresses dans les cheveux, j'attrape mon casque et me précipite dehors pour rejoindre ma moto.

« Désolé de vous déranger si tardivement madame, mais une fusillade vient d'avoir lieu dans une maison sur la quatrième. Une fête entre lycéens, votre enfant y était, vous étiez le contact d'urgence dans son portable. Pouvez-vous nous rejoindre ? ».

   Lorsque j'arrive sur place, plusieurs voitures encombrent déjà la rue : la police, les urgences, et beaucoup de parents. La plupart serrent leurs enfants avec larmes et murmurent, tandis que d'autres restent droits, l'air solide et les lèvres serrées. Peut-être qu'ils ne réalisent pas totalement ?

Sans prendre le temps de réfléchir, je laisse tomber ma moto et fonce à l'intérieur, après avoir décliné mon identité auprès d'un agent de police.

— Raf ? Dami ? Sam ?

Je m'époumone, et suis rattrapée au vol alors que je m'apprête à ressortir dehors.

— Mademoiselle, calmez-vous.

Un homme d'un âge certain me gratifie d'un regard rassurant, et pose une main ferme sur mon épaule.

— Vous venez pour... ?

— Mon petit frère, Damian Cortez. Il va bien ?

Ma voix s'étrangle sur mes derniers mots. L'homme me toise de haut en bas, avant de relire son registre et de pointer un nom du bout de son stylo.

— Je l'ai. Suivez-moi.

J'acquiesce et lui emboîte le pas, l'estomac et le cœur retournés.

Les visages que je croise sont blêmes, dépourvus de toute émotion autre que la frayeur. Au travers de ce défilé de fantômes, je cherche Rafaël. Il n'est nulle part.

On m'entraîne jusqu'à ce qui me semble être la salle à manger de la maison de Duke, où je localise mon petit frère, drapé d'une couverture, et assis contre un mur à même le sol.

— Dam !

Je l'interpelle en hurlant, suis tellement soulagée de voir qu'il va bien que j'en oublie le reste. Que j'en oublie de bien le regarder.

Les yeux vides, le visage blanc, il ne porte aucune émotion, et ne semble même pas remarquer mon arrivée.

— Mi corazon, c'est moi. Hé, hé.

Je m'accroupis, empaume son visage, et le force à me regarder. Il est figé, ne bat pas des cils, ne daigne même pas me répondre.

Alors pour la première fois je remarque ses mains encore rouges du sang qui s'y est trouvé, crispées sur la couverture jaune qui l'entoure.

— Damian... ?

Il relève enfin les yeux vers moi, et ce que j'y lis me casse en deux.

— Je crois qu'ils ont tué Samuel.

Les mots sortent de façon claire, presque sans tremblement. Le ton est monotone et sans relief.

Dans ma tête, un bug général fait crasher le système. Mes mots se meurent, mes idées se pulvérisent, et l'angoisse prend les commandes.

Il délire. C'est le choc post-traumatique, c'est la peur qui parle, c'est...

— C'est moi qui aurais dû me prendre cette balle, pas lui.

Nouveau coup de poing, j'ai envie de vomir.

Mes mains caressent son visage qui reste figé. À mesure que les minutes passent, je réalise enfin, et me redresse pour chercher Rafaël des yeux.

— Il est où Sam ?

— Parti avec l'ambulance.

— Viens, on y va aussi.

Je lui attrape les mains et le redresse, flageolant. Il titube un peu, et alors seulement je remarque les taches bordeaux sur son jean, les traînés atroces qui me donnent des haut-le-cœur.

Je le tire à ma suite, sors de la maison sous l'accord d'un agent, explique la situation. L'homme me regarde avec un regard ignoble, à mi-chemin entre la peine et le reproche.

Il sait, et il sait aussi que ce qui s'est passé ce soir n'aurait pas dû se produire. Pas lorsque la majorité des participants à la fête ont moins de seize ans. Jamais d'ailleurs. À tout âge, en tout lieu.

Rapidement, nous nous écartons, et je cours jusqu'à ma moto pour la redresser. Damian enfile son casque, je boucle le mien, et grimpe avec agilité.

Il m'imite, et me ceinture à la taille, tremblant.

— Dépêche-toi Ari, je t'en prie.

Je hoche la tête, et démarre sur les chapeaux de roue.

   Nous arrivons aux alentours de l'hôpital quelques minutes plus tard. Je roule vite, bien trop vite pour notre bien à Damian et moi, mais ne peux pas m'en empêcher. Chaque seconde est peut-être comptée. Les roues crissent sur le bitume sec, et je sens l'étreinte de mon petit frère se resserrer de minute en minute. Corps affaibli qui se raccroche à un point d'appui, il enfonce ses doigts dans ma chair, cache son visage contre mon dos.

— Tout va bien se passer Dami, je te le promets, je lui lance par-dessus mon épaule.

Pas sûre qu'il m'ait entendu.

L'hôpital se dresse face à nous, ombre immense dans ce ciel clair de nuit de lune jaune. Les rayons éclairent le parking bondé, et en y pénétrant, je remarque immédiatement la voiture de Rafaël, garée en travers de deux places.

D'un geste sec, je coupe le moteur, et descends de mon engin avant de sortir mon portable pour appeler mon petit ami, le cœur tambourinant dans ma poitrine serrée.

Contre toute attente, il répond presque immédiatement, d'une voix basse et hachée.

— On arrive, je murmure dans le combiné.

— Il est au bloc, me rétorque t-il avec une voix étranglée. Je vous attends dans la salle d'attente.

Je hoche la tête pour moi-même en coupant l'appel, et fais signe à Damian de me suivre. Instinctivement, mon frère vient se blottir contre mon épaule, alors je passe un bras autour des siennes. Il marche d'un pas mécanique, saccadé à côté du mien qui désordonné, diverge quelque peu de la gauche vers la droite à la façon d'une personne ivre.

Lorsque nous arrivons devant les portes vitrées, je dépose un baiser contre sa tempe, et lui murmure que tout ira bien.

Et c'est le cas. Samuel doit s'en tirer, il n'a pas le droit de faire autrement.

À peine entrée, Rafaël se lève pour venir m'étreindre. Lui qui d'ordinaire se montre si peu démonstratif, il me serre avec ferveur, et enfouit son visage dans mes cheveux.

— On a touché le fond, murmure t-il contre mon oreille.

— Il est vivant, tout va bien se passer.

Il relève vers moi des yeux brillants qu'il s'efforce de garder dignes, et avise Damian d'un air rassuré.

Puis son expression se fissure, lui aussi arbore un bref instant cet air réprobateur, ce regard empli de reproches, comment lui en vouloir ? Son petit frère est au bloc à cause de H, de Damian, et de moi.

— On va aller s'asseoir, je préconise en entraînant les garçons à ma suite.

Damian opine, et Rafaël m'emboîte le pas. Au guichet d'accueil, des infirmiers nous regardent avancer, l'une d'elles s'aperçoit de la pâleur de mon petit frère et de la rougeur de ses mains, alors elle s'approche, le sourire aux lèvres.

— Bonsoir, sourit-elle. Comment ça va jeune homme ?

Damian, surpris d'être pris à parti de la sorte, braque sur elle un regard méfiant.

— Je m'appelle Sofya, je fais partie de l'équipe de nuit. Je vais t'apporter un petit verre d'eau d'accord ?

Damian acquiesce, et observe l'infirmière Sofya s'éclipser dans une salle séparée de la nôtre par de lourdes portes battantes. Puis ses yeux se portent sur son jean souillé de sang, sur ses mains sales, alors je vois sa lèvre trembler. Vif, il la mord avec dureté et ferme les yeux.

De ma main, je caresse ses cheveux, rapproche sa tête de mon épaule pour l'y appuyer.

— Je..., commence t-il faiblement.

— Tu rien du tout Dam. Tout va bien se passer, allez.

Il acquiesce vaguement, très peu convaincu, et ferme les yeux.

Mon portable sonne à nouveau, et je frémis en lisant le nom ''Elena'' sur mon écran.

Je ne l'ai pas vu chez Duke.

— Oui, je réponds en décrochant.

Je me lève rapidement pour m'isoler, et m'excuse du regard auprès de Rafaël et Damian.

Les toilettes, comme un refuge, se font témoins de ma conversation avec Elena, la voix tremblante, les nerfs à vif.

Dis-moi qu'il est rien arrivé à Damian, me lance t-elle.

— … non. Son petit ami par contre est au bloc.

Silence au bout du fil. Je me sens mal, atrocement mal, et le fait d'imaginer Samuel allongé sur un brancard dans le bloc opératoire me donne la nausée. Je devine le contraste de sa peau mate avec les draps blancs, imagine clairement le masque sur son visage, les fils qui le maintiennent en vie.

Mon estomac se contracte, et j'ai peur un instant de rendre mon repas du soir.

Merde.

— Tu... vous avez des pistes sur qui a... ?

— On a attrapé cinq gamins deux rues plus loin lorsqu'on est arrivé sur place. Ils ont tué un gamin Ari, et ont blessé le... le petit copain de Dami. On va les coffrer.

— C'est des King... ?

— Je suis désolée.

Mon sang bat plus fort dans mes veines à mesure que l'information, que j'avais pourtant sentie, s'imprime dans ma tête.

— Vous êtes à l'hôpital ?

— Oui, on attend. Sam est au bloc. J'ose pas demander à Raf si... c'est grave ?

Nouveau silence.

— Une balle dans le ventre, mais qui selon les premiers avis, ne lui sera pas fatale. Les gamins ont eu la présence d'esprit de bloquer l'hémorragie avant l'arrivée des ambulances. Ils lui ont peut-être sauvé la vie.

J'acquiesce, et m'excuse auprès de Elena avant de raccrocher.

Des gamins de quinze ans ont sans doute sauvé la vie d'un autre gamin de quinze ans, tandis que des adultes de plus de vingt ans ont failli la lui prendre. L'horreur de la situation muée en fureur, je pianote sur mon portable, et lance un nouvel appel.

— Bravo, je susurre. Sam est au bloc, grâce à tes talents.

Mon frère ne répond pas immédiatement. Je l'entends respirer lourdement au bout du fil, reprendre son souffle, avant de me répondre.

— Je suis désolé.

— Et moi je suis désolé de pas t'avoir défoncé le jour où j'en ai eu l'occasion. Si Sam meurt, tu iras plaider ta cause auprès de lui en visio depuis les Enfers.

— Ari je...

— Tu rien du tout, Hugo. Même s'il s'en remet, il restera traumatisé à vie. Et puis...

C'est à mon tour de reprendre mon souffle, la colère enflant doucement dans ma poitrine. Le doute aussi, la peur d'avoir la réponse à la question que je m'apprête à poser.

— Comment ils savaient ? Déjà le parc l'autre jour, et là...

— Comment tu veux que je le sache ?

— Oh alors pour une fois, tu n'as pas toutes les réponses ? Adios H, j'ai notre frère et mon copain a aller rassurer en salle d'attente.

Je raccroche, furieuse, et range mon portable avant de quitter les toilettes pour tomber sur Rafaël et Damian assis l'un à côté de l'autre, épaule contre épaule, visages stoïques dans l'attente et l'angoisse.

Nous restons dans cette salle environ quatre heures, à attendre, sans nouvelles, sans savoir, le cœur battant, le cœur serré. L'attente est abominable, et je me doute qu'elle est pire pour Raf et Damian.

Heureusement, un chirurgien finit par passer les doubles-porte battantes, escorté de l'infirmière Sofya, pour venir se planter face à nous.

— Rafaël Portgas ?

Il lit le nom sur son compte-rendu, et hausse un sourcil en avisant mon petit ami.

— Comment il va ?

La question n'en est pas vraiment une : le ton que Rafaël prend ne laisse pas la place à autre chose qu'un « bien », que le chirurgien ne prononcera peut-être pas.

— Son état est stable. Nous avons réussi à bloquer l’hémorragie, l'avons bandé et transfusé pour éviter qu'il souffre trop. Nous avons eu de la chance, la balle est passée à quelques centimètres du foie. Si elle avait été déviée de quelques millimètres...

Il ne termine pas sa phrase, et se passe une main sur le visage.

— Il est en salle de réveil pour le moment. Lorsqu'il sera éveillé, nous le transférerons dans une chambre des soins intensifs : son état n'est pas assez bon pour pouvoir être admis en chambre classique.

Rafaël hoche la tête, et se masse l'arrête du nez. Je sens en lui comme une colère, une explosion prête à faire rage et tout raser sur son passage.

— Je ne peux que vous conseiller de rentrer chez vous et de revenir demain matin. Samuel va... il va avoir besoin de temps, et de repos. Bien que nous ayons réussi à contenir la blessure, elle n'en reste pas moins très grave. Vous comprenez ?

J'acquiesce, mais note un furieux tremblement du côté de mon frère. Il lève des yeux presque suppliants sur le chirurgien, avant de demander d'une voix éteinte :

— Mais c'est bon là, hein ? Il va pas mourir, n'est-ce pas ?

— S'il passe la nuit, ce sera bon.

— Et vous nous demandez de rentrer chez nous ? Je veux le voir.

Rapide, je pose une main sur son torse avant qu'il ne se lève, et lui coule un regard préventif.

— Dam, du calme. Samuel a besoin de repos, tu as entendu le médecin.

Ses yeux se plissent, il me scrute comme si je venais de lui mettre une gifle.

Rafaël m'épaule, et hoche la tête en direction de mon petit frère.

— Tu as besoin de repos toi aussi.

— J'ai besoin de voir Samuel, pas d'aller dormir, s'exclame Damian avec colère.

— Arrête. Je sais que tu es mal et que tu as besoin de le voir là, tout de suite pour te rassurer, mais ce n'est pas possible. Alors tu vas rentrer avec moi, et on reviendra demain à la première heure, ok ?

Il s'apprête à renchérir, avant de brutalement fondre en larmes. Les perles salées lui coulent le long du visage avant de s'échouer sur ses mains tremblantes. Pas de sanglot, juste l'expression poignante de sa peine, qu'il a parfaitement contenue jusqu'à maintenant.

De la main, il se couvre la bouche, anticipe les possibles hoquets et ferme les yeux.

Et, alors que je m'apprête à me lever pour le prendre contre moi, Rafaël s'en charge : lentement pour ne pas le brusquer, il l'étreint, le serre contre lui, le contient.

Le chirurgien me lance un regard désolé, et nous salue avant de nous donner rendez-vous le lendemain à dix heures.

Mon petit frère se raccroche à Rafaël dans un geste désespéré, et enfouit son visage contre le torse de mon petit ami.

Une nouvelle fois depuis le début de cette soirée, mon cœur se poignarde : tout à l'heure sous le porche, j'ai souhaité que quelque chose de grave arrive pour lui faire prendre conscience de la dangerosité de la situation.

Je me déteste, vraiment.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

Hohn Emmanuel
voici une suite pour @yukilove@ mais libre à vous d'écrire une suite .
2
3
0
2
Claire Mayaud


Elle frémit dans sa petite chemise en soie. L'air est plus frais qu'à l'accoutumée mais elle n'y prête pas attention. Accoudée au balcon de son appartement, tout en haut d'un de ces immeubles haussmanniens, elle rêvasse. Elle porte une cigarette à ses lèvres, inspire et expire doucement, lentement, pour savourer chaque instant. Des bruits de klaxons au loin. Des éclats de rire. Tintement de cristal, des verres que l'on entrechoque. La ville à l'heure du coucher, tiraillée entre deux mondes, s'assoupit paisiblement. Le soleil a maintenant disparu mais le ciel porte encore la marque rosée de ses rayons. Ils s'effacent, sans bruit, petit à petit, sans que personne ne le remarque. Tout à coup il fait plus sombre et les ombres grandissent dans la rue. Elle observe le ciel. Peu d’étoiles sont visibles dans la capitale. Son seul véritable défaut d’après notre citadine. Et ce soir, même la lune et sa lumière si familière se font désirer.
La petite brise libère la ville de la canicule qui a été la sienne pendant de longs jours. Les fenêtres des appartements d'en face sont grandes ouvertes, recherchant la fraîcheur du soir qui s'installe. Il est facile d'observer les voisins s'activer. Quelques secondes dans l'intimité d'inconnus. Des inconnus que l'on croise certains matins dans la rue en allant chercher le pain, ou en revenant des courses le soir. D'un signe de tête on les salue, on échange peut-être même des banalités, pour montrer qu'on sait. Qu'on sait qu'ils font partie de notre rue, de notre petit quartier, au fond de notre vie, même si on ne sait pas grand-chose d'eux. Les propriétaires du 4ème de l'immeuble d'en face doivent aimer le rouge. Lustre, canapé, tableau. Passion. Tout est clinquant, brillant. Lui doit être homme d'affaire. Ou avocat. Un métier important. Il a la prestance et l'élégance de ceux qui ont des responsabilités. Le snobisme aussi, le sérieux. Il a les cheveux poivre et sel, le regard direct, intransigeant et des gestes autoritaires. Parfois des disputes éclatent sur leur petit balcon. Lui reste stoïque, aucun mot plus fort que l'autre tandis qu'elle n'est que cris et hurlements dramatiques. Très théâtral. Les voisins d'en dessous font dans des couleurs plus neutres, moins osées, ils sont d'ailleurs aussi moins présents, plus discrets. Même les enfants sont sages. Brossage de dents, petit pipi, histoire du soir puis le marchand de sable passe. La petite se réveille et appelle ses parents. Si, elle est sûre d'avoir aperçu une sorcière sous son lit. Une avec un nez crochu et un chapeau pointu. Papa la rassure, ce n'était qu'une chaussure. Encore un peu plus bas, un vieux couple tire les rideaux de la salle à manger. Des rideaux aux motifs vieillis et aux couleurs passées qui datent du siècle dernier. Puis, il faut aller arroser les plantes à la fenêtre de la cuisine. Il a fait chaud aujourd’hui et l’eau leur procure un nouveau souffle de vie. Petits rituels du soir. Routine rassurante, aimée et inlassablement répétée.
Elle esquisse un sourire. Elle aime ces moments, seule, seule avec ses pensées. Quand l'odeur de la nuit vient titiller son nez. Cette odeur de feu de bois et de liberté si propice à l'imagination. Quand l'irréel prend soudain la place du réel. La nuit est comme une parenthèse dans la réalité, tout semble possible, à portée de main, les rêves les plus fous aspirent à se réaliser, les peurs les plus effroyables paraissent plus menaçantes, plus dangereuses. Dans l'ombre, les amants se réunissent, les caresses se font plus douces, les étreintes plus passionnées. C'est le temps de toutes les promesses mais aussi de toutes les trahisons. Cela ne dure cependant jamais très longtemps, bientôt le soleil refait surface, piégeant les moins prudents ou rassurant les plus angoissés. Les cheminées, sur les toits de ces grands immeubles se détachent dans le ciel sombre, tels des géants silencieux qui agissent dans l'ombre. Elles ne bougent pas, ne respirent pas et pourtant sont là, comme veillant sur les habitants endormis. Certaines laissent s'échapper doucement une fumée grise, signe de chaleur et de foyer, de retrouvailles et de longues soirées.
De la musique au loin. Un tourne disque sans doute. Elle tend l'oreille, essaye de deviner l'artiste joué, du piano, de la musique classique. Elle ferme les yeux et se laisse guider par la mélodie. Bientôt tout son corps s'anime et elle esquisse quelques pas sur son balcon. Entre les géraniums et le basilic. Elle virevolte et ses pieds quittent le sol, elle s'envole. Elle est époustouflante. Et pourtant si fragile. Son corps frêle, caché sous son léger vêtement porte des cicatrices. La vie est dure dirait-on. Mais elle est là, dans son nouveau chez-elle, preuve vivante du renouveau. Elle a repeint la salle de bain en jaune. Pour éclairer la pièce comme un soleil a-t-elle déclaré. Un beau jaune tournesol qui a fait grimacer sa mère. Elle est aussi très fière de son tapis bariolé déniché le matin même dans une brocante. Il se marie parfaitement avec le canapé gris du salon. Parfait pour réchauffer ses pieds l'hiver, à défaut d'avoir une cheminée. Pourtant elle a espéré, dans sa naïveté enfantine, pouvoir trouver un appartement avec un petit poêle. Pour le crépitement du feu. Mais Paris et son petit budget en ont malheureusement décidé autrement. Tant pis, elle s'est promis, qu'un jour elle aurait une piscine et une cheminée. Et une véranda fleurie où elle pourrait s'installer tranquillement pour lire, dans un fauteuil aux gros coussins moelleux. Un hamac au fond du jardin, entre deux grands arbres majestueux. Elle rit. Pour tout et n'importe quoi à la fois. Et quand elle rit tout son visage resplendit. Elle est époustouflante. Elle a toujours attiré les regards. Des hommes célibataires, fiancés ou mariés. Ils l'abordent, la complimentent, cherchent à la charmer par des paroles doucereuses ou des promesses en l'air. Mais, d'un pincement des lèvres, d'un regard hautain ou d'un geste agacé de la main, elle les repousse. Et, déçus, ils s'en vont en conquérir d'autres. Plus abordables et plus sensibles à leurs charmes. Ces femmes, si fiévreuses de plaire et si avides d'attention, qui n'hésitent pas à gratifier leurs prétendants de regards en coin ou de paroles mielleuses.
Elle porte à ses lèvres son verre de cognac et ses bracelets au poignet tintent doucement. Une jeune fille ne doit pas boire d'alcool fort comme ça toute seule. Foutage de gueule. Elle n'a qu'à faire de ces principes de la bonne société. Pourquoi donc ne pourrait-elle pas profiter de ce petit plaisir ? Et puis les règles ne sont-elles pas faites pour être bafouées ? Ses doigts blancs et fins entourent délicatement le verre, ses ongles légèrement vernis sont coupés courts. En un coup d’œil on devine qu’elle n’a jamais vraiment été intéressée par les travaux manuels. Non, la peau de ses mains est beaucoup trop fine, n’a jamais été abimée par la sueur ou la crasse. Elle est plutôt du genre avocate. Ou quelque chose dans les livres peut-être. Elle est réfléchie et mesurée. Mais les yeux pétillants et le regard malicieux. Elle regorge de vitalité, de joie et de volonté.
Bientôt elle soupire. Peut-être est-il temps pour elle de retourner se coucher ? Elle hésite. Son lit l’attend, et, avec lui, ses draps propres aux senteurs de lavande et son bien-aimé. Et puis, le réveil sera difficile si elle tarde trop. Mais elle s’interdit de penser au lendemain, à la sonnerie de son téléphone qui viendra la tirer de sommeil, l’enlever à son repos. Elle s’accorde encore quelques minutes. Juste le temps de mémoriser cet instant. Elle ferme les yeux. Faites que le temps s’arrête, faites que demain n’arrive jamais.
Tout à coup, des bras forts et protecteurs l'encerclent. Un parfum aimé vient chatouiller son nez. Il est là, elle a dû le réveiller. « Pardon, tu dormais. » Il ne relève même pas et continue à la serrer contre lui. Ensemble ils observent la ville endormie. Même le petit couple du 6ème a finalement éteint. Le tourne disque s'est arrêté et le silence s'installe progressivement dans la rue. Le sommeil se fait sentir.
Finalement, la pensée de retourner dans son lit ne lui parait plus si terrible. Il est là près d’elle. Il viendra chasser ses cauchemars si besoin, comme à chaque fois.
"Viens mon amour, Rachel, viens te recoucher, il est tard." Chuchote-il. Elle sourit et lui emboite le pas, sa main dans la sienne.
1
1
0
6
no97434

- Maman, qui m'a donné mon intelligence?
- Ce doit être ton père parce que moi je l'ai encore.
11
6
0
0

Vous aimez lire Cirya6 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0