Chapitre XXXVII

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« 7 mai 1002 : Achat de deux épées en bois : 60 florins.

11 mai 1002 : Achat de deux épées en acier : 1300 florins.

13 mai 1002 : Achat de deux cercueils pour enfant : 4000 florins. »

Registre des dépenses de feu la riche famille Ounkala.

La rencontre avec le chef de ces bandits de bas étages s’était, hélas, déroulée dans le même endroit sordide et délabré où il avait été emmené la première fois. Pour ne rien arranger il pleuvait cet après-midi-là et la planche trouée qui leur servait de toi ne revêtait qu’un faible intérêt si ce n’est de les priver de Soleil lorsqu’il faisait beau sans pour autant les protéger de l’eau les jours comme celui-ci. Bormo était donc assis sur une chaise barbottant dans la bouillasse crée par l’infecte mélange entre la pluie, la poussière et la crasse de la demeure. Face à lui se tenait, en plus des quatre compères qu’il connaissait déjà, un troisième Rachnir. Il avait deux dents cassées, le teint livide, les pics sur son crâne étaient usés et mal entretenus et même la moisissure des lieues ne parvenait pas à supplanter son haleine fétide. Le chef de cette bande était le plus répugnant d’entre eux et c’était avec lui qu’il allait devoir traiter. Une folle envie de démolir tous ces crasseux le titillait mais il se contenta de s’imaginer leur fracasser le mobilier sur le crâne ou peut-être était-ce l’inverse. Ses pensées étaient confuses mais l’idée générale on ne peut plus claire. Cela le détendit un peu et le mis dans de meilleures dispositions pour la discussion qui allait suivre.

« Alors comme ça t’es d’la bande du Luron ? »

Il parlait aussi mal qu’il s’habillait et cela n’était pas une mince insulte ni pour son éloquence ni pour sa garde-robe. La politesse et les manières n’en parlons pas. L’éprouvé avait beau s’en douter cela le déçu malgré tout. Pas un pouilleux pour rattraper l’autre.

« Disons que la meilleure façon d’en savoir plus sur lui est de travailler sous ses ordres, du moins pour l’instant. Je m’appelle Bormo et j’ai cru comprendre que vous aviez également quelques griefs contre notre ami commun. »

Le gaillard fit un effort non dissimulé pour comprendre grossièrement les propos du Bilberin. Il y parvint après un laps de temps raisonnable sans que l’interprète de fortune ne lui souffle quoi que ce soit. Au moins Bormo n’aurait-il pas à massacrer sa propre langue pour se faire comprendre.

« - Ouais, moi c’est Orcha ! Mes gars m’ont causé d’toi ! Toi aussi t’as des comptes à rendre à c’t enfoiré ?

- On peut dire ça ainsi. Rien de personnel toutefois, simplement certaines de ses affaires ont la fâcheuse tendance à causer bien des tracas à mon autre employeur.

- J’vois ! Tout pareil ! C’gredin y fout vraiment un bordel monstre ! j’vous jure, c’tait pas pareil avant qu’il arrive.

- Comment était-ce ? »

Le Rachnir fit une pause pour scruter l’homme qui lui faisait face. Puis, avec un air empreint de nostalgie, il reprit son propos :

« - Y a quelques années c’tait plus simple. Les riches y fsaient d’la politique et nous ont fsait nos affaires. Mais voilà qu’y a cinq ans l’aut Akshus se ramène. Première fois qu’on voyait un richou débarquer dans nos affaires. J’suis sûr qu’y gagnait rien en plus. En tout cas pas en nous cassant la tronche. Juste il a commencé à taper sur tout c’qui pouvait. Sans raison. Avec tous ses moyens ses gros bras étaient plus forts qu’les not et on a dérouillé. Nos ptits trafics, tout c’qui fsait qu’on gagnait trois sous pouf, terminé. Même pu d’quoi s’payer une piquette pour une ptite rasade te temps en temps.

- Vous dites qu’il a commencé à intervenir dans vos affaires sans raison mais j’ai ma petite idée sur ce qu’il y a poussé. Vous connaissez sans doute la pierre de vie ?

- Tu penses qu’c’est pour ça ? Ah ah ! T’es bien naïf toi. Tu crois que ces bourges ils l’ont attendu pour traficoter ça ? Ça a toujours été un truc de la haute ce bidule. Par cont’ l’aut l’a raflé l’gros lot. J’sais pas comment il a fait mais il est passé d’riche à carrément blindé ! A croire qu’nous briser la gueule ça lui a porté chance. Tiens, rgarde mes chicots, t’crois j’me suis fait ça tout seul ? bah non, c’est son enfoiré d’pote à moustaches qu’y m’a fait ça. Propre sur lui mais alors quant y s’agit d’frapper il a pas peur de s’salir. Et toi t’veux l’défier ?

- Vu comme vous m’avez alpagué il y a quelques jours j’en déduis que vous aussi. Si je n’avais pas dit que j’étais contre lui j’imagine qu’il m’aurait manqué plus que juste quelques dents à la fin de notre entrevue.

- Qu’est c’qui m’prouve que t’es honnête hein ? Ça s’trouve t’es un d’ses gars ! Va falloir plus que bien parler pour m’convaincre, surtout qu’jacter comme tu fais c’est un truc de richou et j’aime pas trop les richous ! »

Bormo sourit intérieurement. La conversation prenait le tour qu’il escomptait.

« - Juste avant de rencontrer vos hommes le Luron m’a confié attendre une grosse cargaison à venir. Aussi, durant l’intermède qui a séparé mes deux venus dans ce taudis ai-je mené ma petite enquête. Il n’y a pas à dire, dès qu’on prononce le mot pierre de vie tout le monde vous regarde et change de comportement. J’ai demandé à quelques contremaîtres du port où les navires en transportant s’arrêtaient et j’ai eu droit à une avalanche de questions en retour sans recevoir la moindre réponse. Si même les dockers sont si frileux sur le sujet il était évidemment impossible de demander…

- Abrège ! »

L’éprouvé fut surpris et un tantinet frustré de devoir ainsi écourter la narration de ses pérégrinations. Pour ne pas vous priver complétement des circonvolutions de notre enquêteur tout en respectant le vœu de son aimable acolyte disons simplement que n’ayant pas trouvé le secours escompté parmi les employés du port il se dirigea vers les bars crapuleux de la ville. Laissant trainer ses oreilles par-ci par-là et payant un coup ou deux à quelques contrebandiers il apprit quels docks et quels entrepôts étaient détenus par des propriétaires véreux et donc susceptible d’accueillir une marchandise aussi chère qu’illégale. Il recoupa ensuite rumeurs, ragots et potins avec une liste brièvement empruntée à un douanier qu’il avait saoulé comme il se devait. Cette dernière contenait la liste des navires attendus dans le mois. Or dans trois semaines allait se présenter au port, sur un de ces quais ouverts à la contrebande, un navire du même type que celui sur lequel il avait découvert le capitaine Amadin qui travaillait avec le Luron.

« - Soit… Le vingt de ce mois sur les docks bordant le quartier de grand rivage sera attendu une cargaison de sa plus précieuse marchandise. Notre ami commun échangerait volontiers la prunelle de ses yeux contre son contenu.

- Qu’est c’qui m’prouve que tu dis vrai ? »

Un soupir s’échappa de la bouche du Bilberin.

« - je vous y accompagnerai, naturellement. Toutefois je me ferai discret, il ne faudrait pas que le Luron me soupçonne. Il ne devrait pas y avoir trop d’hommes à lui pour ne pas attirer l’attention. Rameutez tout de même suffisamment de monde, au cas où. Toutefois en échange de mon aide, je veux votre promesse que vous me raconterez tout ce que vous savez sur lui, son organisation et ses intentions ! Je vous aiderai à lui porter des coups et vous m’aiderez à découvrir ce qu’il trame et surtout pourquoi !

- Des trucs sur lui… Pour sûr j’en connais quelques-uns, par contre maintenant que j’sais où il va débarquer, pourquoi j’te dirai quoi que ce soit ? J’pourrai même te planter là, pour qu’tu fermes ta gueule à tout jamais.

- Vous pourriez mais dites-moi, comment ferez-vous ensuite ? Vous serez traqués par tous ses sbires sans possibilité de vous informer. En revanche si je reste proche de lui je pourrai vous aider à éviter les ennuis après notre rapt. Qui plus est, si vous le détestez autant que vous le prétendez alors vous n’aurez rien contre l’idée de rééditer l’expérience. Je ne demande qu’un quart des gains, ne pas s’enrichir dans un tel milieu aurait paru plus suspect qu’un couteau dans chaque manche, en échange je vous renseigne sur ses trafics et vous aide à éviter son courroux. »

Orcha prit une mine renfrognée, il cogita un instant, chose qui semblait lui demander plus d’efforts qu’il n’avait l’habitude d’en fournir. Finalement, après de longs instants, il accepta contre son gré l’invitation.

« Ça marche mais pas d’embrouille ! Tu te pointeras avec nous et t’as pas intérêt à t’être planté ! On t’a d’jà trouvé une fois, crois-moi, t’pourras pas t’cacher ! »

Bormo sourit et lui tendit sa main en signe d’accord. Le Rachnir la lui saisit et la serra sans quitter son air menaçant que ses dents en lambeau rendaient même patibulaire. Etrange associé pour un prêtre de la vraie foi mais il n’avait guère le choix. La protection du Saint Empire était sa seule préoccupation. Son plaisir n’entrait pas en ligne de compte. Après des mois dans cette maudite citée il allait enfin pouvoir porter des coups ! La bataille serait rude mais il avait désormais un plan. Si, comme Orcha le prétendait, de nombreuses bandes de petites frappes avaient été flouées par l’irruption du Luron alors, s’il s’y prenait habilement, Bormo pourrait sans doute les fédérer autour d’un ennemi commun. La réussite de sa mission pourrait être l’élément déclencheur d’un soulèvement des bas quartiers, une sorte de révolution du monde clandestin d’Angefeu. Enfin, le temps n’était pas aux rêveries, le détournement de la cargaison et l’accord durable avec l’édenté étaient encore loin d’être acquis. « Gardons les pieds sur terre. Une étape après l’autre et chaque chose en son temps » se récita Bormo.

A cet instant lui revint en mémoire le visage d’Alina. Il se souvint comment, à ses côtés, il avait presque anéanti le mouvement de résistance Amadin. C’était elle finalement qui lui avait enseigné par l’exemple les moyens de mener cette guerre des ombres. Il ne lui en avait rien montré mais il avait été étonné voir même effrayé par moment des idées qu’elle pouvait avoir pour s’infiltrer et semer la zizanie chez l’ennemi. Sa mission en ce moment n’était fondamentalement pas différente de celle qu’il avait mené avec elle. Les succès qu’il y avait engrangés lui avait d’ailleurs donné une confiance suffisante en lui pour envisager sereinement la suite de son combat. Maintenant qu’il avait trouvé la faille du système mafieux crée par son employeur il lui fallait l’exploiter. Cela commençait par dérober la pierre de vie. Les opportunités qui en découleraient se présenteraient d’elles-mêmes, tâche à lui de les saisir.

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