Chapitre XXVIII

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« Je jure de protéger la pureté de ma race, l’intégrité de ma terre et l’honneur de mon roi ! Je jure de défaire les ennemis de mon peuple, les monstres de la nuit et les chevaliers fêlons !

Oh divin Alaric guide mes pas, qu’à jamais je sois digne de toi, protège-moi si je demeure fort et fidèle mais déchaine ton courroux si je faiblis ou trahis. »

Serment des chevaliers Amadin.

Une pluie fine balayait les falaises sur lesquelles venaient s’écraser les vagues de la mer du nord. Le vacarme en contrebas se transformait à mesure qu’on gravissait cette façade maritime en une mélodie douce et régulière qui, empreinte des embruns de l’océan et accompagnée par le bruit des mouettes, donnait son cachet si particulier au comté de Vaubois. Ce dernier n’avait échappé à l’annexion par l’Empire que grâce à l’habileté des diplomates de sa Majesté. Malgré cela, le seigneur local craignait aujourd’hui plus que jamais qu’une nouvelle guerre ne se déclenche, un conflit qui ne manquerait pas de se dérouler sur ses propres terres. Cependant, plus que la perspective des destructions, c’était bien la perspective de la défaite qui faisait faire des nuits blanches au maître des lieux.

Le comte Chilbert se souvenait comment ses chevaliers et lui s’étaient fracassés contre les murs de lances de l’envahisseur et comment la garde impériale les avait taillés en pièce lors de la bataille de Montgris. Lui-même n’en avait réchappé que par miracle. Depuis il préparait autant qu’il appréhendait la revanche. Dans cette optique il rencontrait très régulièrement le duc Rolland Marginet pourtant déjà fort occupé avec les difficultés liées à la succession.

« - Quelles sont les nouvelles de la capitale ?

- Difficile à dire… la mort du roi a excité les ardeurs bellicistes de bon nombre de nobles mais aucun d’eux n’accepte de se soumettre à l’arbitrage de la régente pour régler leurs querelles. La moindre mesure, la moindre tentative de discipliner cette masse bourrue de guerriers orgueilleux subit immanquablement les affres des débats, de la discussion et des disputes.

- Béatrice ne parvient elle pas à s’imposer ?

- En public tous ces nobles gens sont plein de déférence à son égard et pour ses prises de décision mais, dès qu’elle a le dos tourné, les disputes reprennent et ce qui a été traité la veille est renégocié la nuit et doit faire l’objet d’un nouvel arbitrage le lendemain. Cette certitude que toute décision venant de la reine peut être remise en question incite d’autant plus la cour à régler ses problèmes en interne.

- Est-ce à dire que la guerre est inenvisageable pour l’instant ?

- Pire, c’est là une des rares choses sur laquelle les nobles s’accordent mais, étant donné les rivalités des uns envers les autres et l’insoumission de chacun d’entre eux, la défaite est assurée en cas de conflit. C’est pourquoi le seul qui la freine réellement n’est autre que moi. Je suis chevalier mais il ne me semble pas que notre serment nous interdise de faire usage de notre esprit. Ces gens sont persuadés qu’une charge menée au grand galop et s’achevant dans un fossé ou sur une pique serait le plus grand hommage que l’on pourrait rendre à notre défunt souverain. Ils se satisferaient d’une défaite pourvue qu’elle soit glorieuse. Beaucoup d’entre eux semble avoir intériorisé que l’honneur vaut plus que la victoire et que c’est de toute façon la seule chose que l’on peut espérer obtenir en luttant contre l’Empire.

- Quel est votre avis à ce sujet ? »

L’homme à la barbe fine regarda son interlocuteur de ses deux yeux bleus. Il avait beaucoup changé depuis qu’il avait perdu une jambe lors de la précédente guerre. Le guerrier téméraire et chevronné d’autrefois avait laissé place à un esprit froid et calculateur. Il avait entretenu la flamme de la révolte presque seul en Orme tandis que ses confrères chevaliers se désintéressaient au plus haut point du marquisat perdu. Au lieu de cela ils se complaisaient à écouter les gestes chantés par les ménestrels et comptant leurs soi-disant exploits qui n’avaient pourtant accouché que d’une défaite. Sans doute était-ce la frustration qui avait réveillé le duc de son goût immodéré pour la simple beauté guerrière dénuée d’autre finalité que de produire une certaine poésie, un certain art propre au champ de bataille. Le concernant la guerre l’avait cueilli de la plus misérable des façons. Lors de la fameuse traversée des monts de fer son destrier avait glissé sur une pierre et s’était écrasé en contrebas sur sa jambe. A l’instant où il découvrit l’état de son membre ainsi broyé il se surpris à maudire le défaut de la crête qui l’avait sauvé d’une chute plus vertigineuse encore. Couvert de honte de s’être retrouvé infirme de pareille façon, c’est depuis son château qu’il entendit le récit des défaites de son pays, toutes plus épiques les unes que les autres. Naquit alors en lui une rancune tenace envers cette noblesse décérébrée préférant sa gloire et ses hauts faits à l’efficacité et à la victoire. Le comte Chilbert ne faisait pas exception mais sa proximité avec l’Empire l’obligeait à garder un œil sur ce dernier et à se préparer de façon un peu plus rationnelle dans le cas probable d’une reprise des hostilités. C’est pourquoi le duc avait reçu de sa part un soutien matériel conséquent lors de ses entreprises de déstabilisations. Avec le roi Armand V, ils étaient quasiment les seuls Amadins à avoir perçu l’intérêt d’entretenir la révolte en Orme. Pourtant les récentes nouvelles étaient de plus en plus inquiétante. Après une décennie de troubles les déportations et les querelles internes étaient en train de ruiner le mouvement patiemment construit et, si rien ne changeait, la frontière pourrait être totalement pacifiée dans l’an.

« Il me semble que seuls nous n’avons aucune chance. Pas la moindre. Cependant Ingolia ne semble pas vouloir nous soutenir et toutes les ambassades que j’ai envoyées à Aïshon ont été déboutées avant même de mettre pied à terre. Ma seule source d’espérance réside dans ces bruits qui nous viennent de l’est. Certains parlent d’une recrudescence des monstres, d’autres d’une révolte militaire ou paysanne et il y en a même quelques-uns qui parlent d’une épidémie. Difficile d’y voir claire. Cependant la rumeur enfle et il n’y a pas de fumée sans feu. Quelque chose se trame au bout du continent et cette chose est néfaste pour l’Empire. Reste à savoir à quel point. »

A ces mots pénétra dans la pièce une Amadine aux cheveux blonds, au teint d’un bleu claire et au regard azur. Le duc Marginet posa son regard sur la demoiselle, sourit du coin des lèvres et l’invita à s’avancer.

« Je vous présente Alina, elle nous a rendu de fiers services en Orme en tempérant quelques peu les pulsions auto destructrices de certains membres du mouvement. Les dernières cellules opérationnelles et prêtes à l’action sont sous ses ordres. De plus elle a ses entrées dans l’armée impériale et pourrait s’avérer être un atout précieux. »

Le comte Chilbert la jaugea du regard. Sa posture droite comme un piquet trahissait sa condition de soldat. Son visage et ses traits laissaient supposer qu’elle devait être au milieu de sa vingtaine bien que son ses yeux perçants et plein d’intensité semblait être celui d’une personne bien plus âgée tant ils paraissaient avoir vu de choses.

« - Bien le bonjour Alina ! Ta patrie et ton roi sont fiers de toi !

- Je vous salue messire, c’est trop d’honneurs que vous me faites !

- Alina, je vous présente Chilbert Coquelin, comte de Vaubois et mon principal associé depuis la mort du roi Armand. Si je vous ai invité ici c’est parce que l’on ma comté vos exploits et que mon contacte habituel n’a plus donné signe de vie depuis maintenant deux mois. Êtes-vous prêtes à le remplacer en devenant mon interlocutrice privilégiée et à préparer la revanche du royaume d’Amadre sur l’Empire soi-disant saint ? »

L’Amadine n’hésita pas un instant avant de ployer le genou et jura fidélité au royaume, à son roi et à son peuple. Elle se releva ensuite et demanda :

« - Quelle sont mes missions ?

- Dites-moi, avez-vous entendu parler des troubles qui secouent l’est de l’Empire ?

- Je n’ai entendu que des rumeurs ce qui me laisse supposer qu’ils sont graves. Si même un officier tel que moi n’a pas accès à ces informations c’est qu’on les bloque et donc qu’elles sont au moins en mesure de grandement inquiéter.

- Concernant le mouvement, pensez-vous qu’il soit en mesure de reprendre ses actions ?

- Les derniers évènements nous ont grandement affaibli. Reprendre les attaques et les embuscades dans ces conditions nous exposerait à des contre-attaques et nous pourrions ne pas y survivre. Je propose de laisser croire que notre mouvement s’est éteint. Cela réduira les déportations, nous permettra de davantage recruter et, le jour où il faudra agir, nous serons d’autant plus forts que la surprise de notre retour sera grande !

- Soit ! J’ai une dernière question : l’Empire est-il au courant de votre présence ici ?

- Le général Agshar le sait ! Il est le seul à ma connaissance !

- Bon. Pour l’instant faites comme vous proposez, revigorez le mouvement, soyez discrète et refaite vos forces. Je vous laisse toute initiative pour tirer parti de votre position au sein de l’armée. Transmettez-moi toutes les informations que vous jugerez utile par les canaux habituels. Enfin tâchez d’en apprendre le plus possible sur ce qu’il se passe à l’est, j’attends vos rapports.

- A vos ordres, répondit Alina en s’inclinant avant de quitter la salle.

- Pensez-vous que nous puissions lui faire confiance ? demanda le comte après qu’il l’eut aperçu au pied du château en partance pour son embarcation.

- A peu près autant que le général Agshar le peut. Feignons de la croire et couvrons la d’honneurs. Ces derniers seront d’autant plus appréciés qu’ils sembleront gratuits.

- Et si elle nous trahit ?

- Pour l’instant elle n’a pas assez de pouvoir pour que les conséquences en soient dramatiques. Qui plus est, je pense que les informations qu’elle nous donnera seront vraies, qu’importe sa véritable allégeance. Ce serait prendre trop de risques pour pas grand-chose que de nous mentir là-dessus. Nous aviserons ensuite concernant le comportement à adopter. Si elle est intelligente elle-même n’a pas encore fait son choix et attend de voir quel parti servira le mieux ses intérêts. Reste à savoir ce qu’ils sont, ce qu’elle désire, ce qu’elle chérie. Si nous trouvons cela nous saurons comment la séduire et ce sans même qu’elle s’aperçoive de notre numéro !

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