Réalités et protections

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Quand les jeunes gens entrèrent dans la chaumière, les anciens se tenaient toujours sur le canapé. Ludovic venait de remettre son lorgnon sur le bout de son nez. D'un doigt tremblant, il suivait les lignes en lisant, Odette regardait l'effrayante illustration de Rékaël et l'écoutait :

"Appelé aussi le primordial, le protecteur, mais aussi le tentateur, il fut, au départ un fervent serviteur de Terre-Mère. Cependant, pour une raison mal connue son esprit fût perverti. De là, il voua une haine féroce à l'humanité. Il n'hésita pas à la pousser vers ses mauvais instincts. On l'estime responsable de tous les fléaux qui se sont abattus sur les hommes, ce depuis de nombreux siècles, si ce n'est l'aube des temps !"

Odette sentit une sueur glacée lui parcourir l'échine, d'une voix tremblante, elle rétorqua :

— Tu penses vraiment que c'est celui-ci qui c'est attaqué à nous hier soir ? 

— Le portrait psychique que tu m'en as fait correspond, en tous les cas. 

Ludovic referma brutalement l'ouvrage et reporta son regard sur Aden et Penny. Il s'efforça de sourire et demanda à son petit-fils :

— Je te laisse t'occuper du déjeuner ? 

Silencieusement l'adolescent hocha la tête, puis se dirigea vers une porte de bois à moitié ouverte. Hésitante, la jeune fille le suivit des yeux, avant d'aller regarder sa grand-mère ; celle-ci, d'un sourire, l'incita à accompagner Aden. Penny, obéissant à cette demande silencieuse, le  rejoignit, même si rester avec les anciens, avait sa préférence afin d'avoir un début de réponse sur l'événement de la veille au soir. 

Elle s'empressa vers la porte que l'adolescent venait de franchir...

****

De nouveau seuls, Ludovic et Odette recommencèrent à discuter. La vieille femme en prit l'initiative en demandant à son ami :

— Que puis-je faire pour protéger Penny de cette créature malveillante ? 

— Avant toutes choses, il faudrait savoir pourquoi il s'attaque à elle. 

Il quitta le canapé, pour aller ranger le livre et ajouta : 

— Nous savons peu de choses sur les dragons, principalement sur celui-ci, hormis ce que la tradition orale nous a transmise ainsi que les légendes. En règle générale, la confédération druidique les considérait, à l'époque de leur apogée, comme une force bienveillante, exceptée une poignée d'entre eux. Jusque-là, je croyais qu'ils avaient tous disparu, apparemment ce n'est pas le cas, et cela m'inquiète beaucoup. 

Il retourna auprès d'Odette en décidant :

— Après le déjeuner, j'irais voir Côme à la "Châtaigneraie", il pourra sans doute m'éclairer, je te conseille de rester ici durant mon absence. 

— J'ignorais qu'il était revenu sur Allègre ? 

— Depuis peu, en fait.

Odette observa attentivement les traits de Ludovic, tout en posant une autre question :

— Alors le déménagement chez sa fille n'est plus d'actualité ? 

— Apparemment pas ...

Ludovic, après cette phrase, déclara, sur un ton enjoué, mais un peu abrupt :

— Et si nous allions vérifier la protection que j'ai placée hors de la maison ?

Il coupa ainsi court, à tout autre interrogation sur Côme, se leva, attrapa un vieux sac de cuir qui patientait près de la bibliothèque poussiéreuse et sourit à Odette. La vieille femme n'insista pas, elle quitta le confort du vieux canapé, pour suivre son ami hors de la bâtisse...

*****

Debout devant un évier de pierre, Aden rinçait les olivettes, Penny toujours impressionnée restait immobile, le regard fixé sur ses baskets fluo. Soudain Aden, sans se retourner vers elle, demanda à brûle-pourpoint :

— Tu me la poses cette question ou pas ? 

Elle sursauta légèrement et leva les yeux sur lui. Il fermait le robinet d'eau froide, à présent. Il pivota vers elle, en s'essuyant les mains sur un vieux torchon troué. Son regard couleur de fond marin, brillait d'une certaine malice et toujours de cette séduction, qui  faisait perdre tous ses moyens à la jeune fille ; elle parvint à balbutier :

— Quelle... Une question ? 

Le sourire qui illuminait le visage d'Aden s'élargit, une fois de plus Penny sentit ses joues la brûler. Cela la contraria, elle se détourna, s'arrachant ainsi à cette fascination malvenue. Amusé, l'adolescent la contemplait, à cet instant-là, il la trouvait des plus craquantes !

Il se saisit des tomates, s'avança vers la table et dit :

— Tu n'es donc pas curieuse de connaitre la raison de ma condamnation ? 

Il désigna négligemment sa cheville droite. Incertaine, Penny ne savait que répondre. Elle voulait savoir, certes, mais redoutait cette révélation. Comme s'il devinait cette pensée, Aden assura :

— Ne fais pas cette tête, je n'ai tué personne, et encore moins volé quoi que ce soit...

Cette réponse attisa la curiosité de la jeune fille.

— Qu'est-ce que tu as fait alors ?

Son visage se teinta d'une sorte de fierté, il dévoila :

— Avec l'aide de quelques amis adeptes de la décroissance, nous avons saccagé un MacBurger, qui devait ouvrir sur  Le Puy.

Penny en resta sans voix, un court instant, puis s'insurgea :

— Pourquoi vous avez fait cela ? Les MacBurger ne font de mal à personne ?

— Oh non ! Tu n'es pas si naïve ? Au point d'ignorer que ce sont des usines à poison ? Et ce n'est là que le moindre de leurs méfaits !

La jeune fille ne sut que répondre, en fait elle éprouvait un vague malaise. Elle n'aimait pas beaucoup ce que les MacBurger proposaient dans leurs restaurants, mais parfois, il lui arrivait d'y accompagner ses amies pour y déguster les desserts glacés, que paradoxalement, elle appréciait.

Aden se détourna vers le buffet mastoc qui encombrait la moitié de la pièce. Il en sortit successivement, un couteau, un saladier de bois, une bouteille d'huile d'olive et une autre de vinaigre. En dernier, il attrapa quelques feuilles de basilic, qui patientaient dans un demi verre d'eau. Une fois revenu vers la table, il débita les tomates en rondelles... Penny quant à elle, se taisait, consciente de l'avoir sans doute déçu et désolée que la communication entre eux, se soit brusquement interrompue...

*****

Ils s'éloignaient lentement de la maison. Le vieil homme dirigeait ses pas vers un petit chemin pierreux, qui courait le long de son potager, pour s'enfoncer brusquement dans le bois.  Le couple de vieillards s'engagea sur une laie de terre humide. Ludovic ouvrait la marche, Odette sur ses talons. Ils pénétraient sur l'une des parties les plus sombres et les plus fraîches du bois, le contraste avec la chaleur estivale faisait d'ailleurs frissonner la vieille femme. Les sons cristallins d'un ruisseau arrivèrent jusqu'à eux. Ils pénétrèrent dans une minuscule vallée encaissée, créée par le ruissellement constant de l'eau, durant des centaines et des centaines d'années, totalement invisible, aux yeux des profanes, parce qu'entourée de forêts, il s'agissait d'un site  connu uniquement des initiés. L'herbe, grasse et abondante, brillait d'une chatoyante nuance émeraude, sous les rayons solaires. 

Ludovic s'approcha de trois rochers gravés de multiples runes. Odette demanda alors qu'il ouvrait son sac de cuir :

— Mis à part ici, où as-tu placé les autres protections ?

Avant de répondre, il sortit du bagage, un bocal rempli d'un liquide vermillon. Il en versa le tiers au centre des trois pierres. Les runes scintillèrent brièvement, avant de s'éteindre. Il déclara en rebouchant le bocal : 

— Bon, ici tout va bien, il nous reste à vérifier, la source du luth, au sud, et le puits de la lune au nord.

Odette s'étonna :

— Tu as vu large !

— Disons que ton appel m'a inquiété !

Il rangea le bocal dans le sac, le referma, puis entraînant Odette dans son sillage, retourna sur ses pas...

*****

Chaîne de l'Himalaya - Népal

Rékaël, lové dans sa grotte, sortait d'un sommeil de plusieurs heures. Il se sentait bien, ressourcé, mais mourait de faim. Il étira son grand corps en un vaste mouvement reptilien. "Je dois me nourrir, ensuite je réfléchirai au châtiment de la sorcière, elle va regretter de m'avoir défié" se dit-il. 

Il glissa hors de la grotte, et d'un puissant battement d'ailes, s'éleva au-dessus des montagnes qu'il survola, tous les sens aux aguets, il partit en chasse.

Une demi-heure plus tard, Rékaël revenait en tenant entre ses puissantes griffes, une antilope tibétaine. Cette fois, il avait décidé de ne pas se restaurer sur les lieux de la mise à mort. Il s'installa néanmoins hors de son refuge. Sans attendre, il la jeta sur le sol, puis entreprit de la dépecer... Rapidement il la dévora...

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