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Cette petite sieste me porte jusqu'au milieu de l'après-midi. Je suis dans un état bizarre. J'ai soif et mal à la tête. Si tout ceci n'est que le produit de mon imagination, alors mon cerveau simule très bien les effets d'une gueule de bois. Je passe à la salle de bain et m'asperge le visage puis j'interpelle l'homme aux tempes grisonnantes qui grimace dans le miroir: « Il va être temps de s'activer tu crois pas? Fini de jouer, il nous faut un plan d'action. »

Pour bien commencer, il me faut établir en priorité une hiérarchie de mes besoins. Le souvenir d'une pyramide des besoins me revient en mémoire. Comment s'appelait-elle déjà, cette pyramide, un nom de détective... Marlowe? Peu importe. Dans la chambre à coucher je trouve sur le bureau un bloc-notes et un stylo. Je retourne à la cuisine, m'installe au comptoir et note en haut de la page et en lettres majuscules PYRAMIDE DES BESOINS. Puis:

1) Besoins physiologiques: manger, boire, dormir.

2) Besoins de sécurité: se protéger.

3) Besoins d'appartenance: trouver mes semblables, s'organiser en groupe.

4) Besoins d'estime de soi: avoir un statut au sein du groupe.

5) Besoin d'accomplissement: bâtir une nouvelle société...

 

Je relis ce que je viens d'écrire. Ça ne me convient pas. Bâtir une nouvelle société, et puis quoi encore? Refaire le monde et vivre en communauté? Je suis trop vieux pour les utopies. Et puis je déteste l'odeur du patchouli. J'arrache la feuille et reprend:

 BESOINS

1) physiologiques: manger, boire, dormir.

2) de sécurité: se protéger.

3) de comprendre: que s'est-il passé et en premier lieu, quelle est l’étendue de l'épidémie d'absentéisme?


    Je remue la tête, satisfait d'avoir supprimé les deux derniers points. Ne mettons pas la charrue avant les boeufs et concentrons-nous sur l'essentiel. 

Le premier point est le plus simple à éluder. Si je suis effectivement le seul sur terre, j'ai à ma disposition toute la nourriture dont j'ai besoin pour l'année à venir. Et si ce cauchemar perdure - c'est la première fois que le mot cauchemar me vient à l'esprit - il sera temps de reconsidérer cette question. L’eau : à priori pas un problème. Et le logis, idem, je suis chez moi partout. Je raye ce point avec soulagement et me penche sur le deuxième.

Il fait jour, il y a de l'électricité, ma sécurité immédiate n'est pas compromise. Mais pour combien de temps? Quand les chiens auront mangé tout ce qu'ils peuvent trouver, il ne sera plus question de sortir dans la rue sans protection. Il faut que je me procure une arme au plus vite. Où en trouve-t-on dans ce pays? Les rares armureries sont fermées à double tour et il n'y a guère que les vieux à la campagne pour posséder des pétoires... Soudain l'évidence me frappe: les flics, bien sûr! Il me suffit de tourner en ville jusqu'à trouver une voiture qui faisait sa patrouille cette nuit, c'est simple. Je barre la deuxième ligne et passe à la suivante.

    Comment savoir si d'autres villes et d'autres pays sont concernés? Aucun canal d'information ne peut me renseigner à ce sujet et à moins que quelqu'un ne se décide à venir dans ma petite ville de province, je dois prendre ma voiture et rouler au hasard. Rouler jusqu'à croiser de la vie. Je reflechis à la destination idéale. Pas évident, quand on peut aller partout. Pour commencer il faut viser une grande ville, me dis-je, pour maximiser mes chances de rencontre. Il faut viser la plus grande du pays.

Paris.


    Je considere ma liste d'un oeil critique. Peu d'action, me dis-je, et aucun véritable objectif. Et puis... Je n'ai jamais eu l'instinct grégaire, cependant je doute que mon chien ou un ami imaginaire suffisent à entretenir ma santé mentale à long terme. J'hésite encore avant d'ajouter, de guerre lasse:

4) besoin social: trouver mes semblables.


    Je marque une pause puis j'inscris en dessous, en gros, comme pour resumer:

PLAN D'ACTION

1) S'armer

2) Monter sur Paris

3) Trouver d'autres survivants


    Je relis mon plan d'action (en trois étapes faciles). Je souligne le premier point d'un double trait et en face du troisieme, ecris: COMMENT? 

J'avise tout à coup l'horloge de la cuisine et réalise que j'ai assez perdu de temps. J'arrache la feuille du bloc-note, la plie en quatre et la glisse dans la poche arrière de mon jeans. J'enfile ensuite ma veste, ouvre un tiroir de la cuisine et m'empare du plus grand couteau. J'enroule la lame dans un torchon puis je sors en fermant la porte derrière moi.

 

    Aussitôt dans la rue quelques chiens errants s'approchent. Je sors le couteau de son foureau de fortune et le pointe devant moi. Les bêtes avancent sans animosité. Je m'abstiens de bouger. Elles tournent autour de mes jambes puis se frottent contre elles. Aussi perdus que je le suis, ces pauvres bougres, me dis-je. Dix-mille ans de domestication ne disparaissent pas comme ça. Bientôt ils sont une dizaine à japper autour de moi. Pas de joie dans leur regard mais des questions. Et de la peur.

Ils me font pitié. Je suis seul, je suis le maire de cette ville et le maitre de ces chiens. Je suis le dernier qui puisse leur offrir une caresse. Je possède le Saint Pouvoir de la Main.

Cette pensée m'amuse. Je m'esclaffe à haute voix et mes rires resonnent au-dessus de la meute. Je me suis toujours senti proche des chiens. Avec eux je partage un sens inaltérable de l'amitié, et une passion pour les jambes de femmes... Je songe tout à coup que d'ici quelques jours, la faim faisant son œuvre, l'instinct reprendra le dessus. Ils vont redevenir des loups et je ne les reconnaitrais plus. Ils prendront le contrôle de la ville et regneront en milice. Ils s'organiseront peut-être même en société. Ce sera une ville de chiens. Il y aura une hiérarchie de chien, un maire de chien, une police de chien - la Brigade Canine -, une industrie de la croquette, un monopole, des conflits, des guerres. Ou pas. Le chien a le cerveau plus petit que le nôtre mais le cœur mieux placé.

La meute me suit toujours quand j'arrive à mon véhicule. Ils sont une vingtaine maintenant. Certains essaient de monter. Ils grattent ma portière, sautent et m'implorent de leurs jappements. Désolé les gars, je suis engagé dans une relation exclusive depuis bientôt huit ans avec un charmant beagle.

Je jette le couteau sur le plancher passager et démarre. Le bruit du moteur éloigne les chiens un instant. Je passe sur le mode Drive de mon automatique et lache doucement le frein. Ils s'ecartent et me suivent jusqu'à ce que je m'engage sur le boulevard, à la recherche d'une voiture de police.

 

    Je roule fenêtres ouvertes, à l'affut des bruits de la rue. Une voiture est encastrée dans un abribus. Des bris de verre couvrent la chaussée. L'habitacle est rempli de détritus. Il n'y a personne au volant mais je distingue près des pédales un monticule de vêtements; jeans, pull à capuche noir, baskets blanches. Plus loin une autre voiture est arrêtée à un feu. Le moteur tourne au ralenti. Il n'y a personne à l'intérieur mais des vêtements jonchent le siège conducteur. Une paire de chaussures à talons traine à côté des pédales. Des bagues et un bracelet en argent remplissent le vide-poche. J’essaie de trouver une explication. Ces gens étaient au volant de leur voiture quand ils ont disparus, ça ne fait aucun doute. Certains étaient à l’arrêt, d’autres en mouvement, ce qui explique les moteurs allumés et les accidents. Mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’ils aient disparus sans laisser de trace. Plus étrange encore, leurs vêtements sont restés sur place, comme s'ils avaient soudain éclatés comme des bulles de savon.

Mes convictions scientifiques sont ébranlées. L'hypothèse d'une humanité décimée par un virus - hypothèse que j'avais envisagé assez vite - me parait soudain grotesque : il y aurait des cadavres. Or il n’y a rien, pas de poussière, pas de marque de combustion spontanée ou autre bizarrerie. Aussi insensé que cela puisse paraitre, ils ne sont tout simplement plus là.

Volatilisés.

La solution la plus simple est souvent la bonne et je m'y résoud à contre-coeur: je suis atteint d'une forme particulière du syndrome d'enfermement (qu'on appelle aussi LIS pour Locked-in Syndrom). Sauf qu'au lieu d'être conscient dans un corps inerte, je suis conscient dans un rêve. Un rêve qui ne prendra fin que le jour où on me débranchera. Un jour, demain, dans vingt ans ou dans la minute qui vient. Tout ce dont je peux être sûr c'est que la lumière s'éteindra d'un coup, aussi subitement que tombe un couperet. Et ce sera la fin.

 

    Ma tête tourne alors que je remonte en voiture. Savoir la mort aussi proche, mon passé aussi flou et mon avenir si incertain déclenche un début de panique. Je sens les symptômes arriver. Ma respiration s'accélère, mes mains se crispent sur le volant. Mes mains, ces outils prêts à servir mon dessein. Mais quel dessein? Que faire, bon dieu ? Que faire quand plus rien n'a de sens ? L'espace d'un instant l'idée d'en finir me traverse l'esprit. Pourquoi pas, me dis-je, une façon efficace de mettre un terme à ce cauchemar... Un bouillonnement monte dans mon ventre. Mes nerfs lachent soudain et je ne peux retenir mes larmes. Un spasme m'étreint. Je martèle le volant. Le klaxon hurle et je hurle avec lui. Je me calme un peu, sanglote et renifle en respirant bruyamment. Le son du klaxon vibre encore dans mes oreilles quand soudain je suis frappé par l'évidence: gueuler, bien sûr.

J'appuie de nouveau sur le klaxon et suit mentalement l'onde sonore parcourir les rues. Je pense à la caserne des pompiers. Activer la sirène et la laisser bramer jusqu'à ce que des survivants comprennent qu'elle ne s'est pas déclenchée toute seule ou bien... non, il y a mieux que ça.: l'air porte mieux que le son, il porte les ondes radio. Il faut que j'émette sur la radio! Trouver à Paris une radio nationale et lancer un appel qui couvrira d’un coup tout le pays. Quelle évidence ! 

La perspective d’un objectif clair et précis me rassure. Et s’il ne me donne pas de grands espoirs il me donne la volonté d’agir. Pour les prochaines heures, les prochains jours, j'ai un but, aussi insignifiant soit-il. Rassuré, je reprend mes recherches.

 

    Ma priorité est à la recherche d'une arme. Je traverse la place de la République quand à l'angle d'une rue piétonne j'aperçois un monospace Renault de la Police Municipale, le pare-chocs appuyé contre un plot de béton. Le moteur tourne encore. Il force, couine, et fume dangereusement en se balançant d'avant en arriere comme un taureau buté. Quatre uniformes chiffonnés trainent sur les sièges. A leur côté, quatre pistolets et autant de bombes lacrymogènes. C'est plus qu'il ne m'en faut. Les portières résistent. Je saisis un potelet en fonte et l'abat sur la vitre passager. Le verre éclate dans un fracas caractéristique et pourtant étrange: distordu et haché, il se répète plusieurs fois alors même que les morceaux de verre ont fini de s'éparpiller. Une bizarrerie que j'impute à mon cerveau accidenté. Je n'y prête pas davantage attention et j'ouvre la portière. Je coupe le contact. L'animal de fer s'ébroue puis s'eteint dans un pschhh de soulagement.

Je ramasse les armes et jette le fruit de mon larcin sur la banquette arrière de mon véhicule. Je m'apprête à partir quand je suis tenté de satisfaire un rêve de futur cowboy en culottes courtes. Je saisis un calibre (un 7,65 mm) et le pointe sur des pigeons posés sur un banc. Je déteste les pigeons, leurs yeux ronds et cette façon ridicule qu'ils ont de remuer la tête en marchant. J'ai entendu dire que ce mouvement leur permettait de garder l'équilibre et que si on leur plâtrait le cou, ils se casseraient la gueule. Je trouve l'idée séduisante.

Le premier coup de feu claque et me vrille les tympans. Les rats des airs s'envolent tous sans que je n’en descende aucun, évidemment. De frustration je me rabats sur la Liberté qui trône au-dessus de la fontaine centrale et lui refait le portrait. Ma pulsion destructrice s'apaise en même temps que s'atténue la deflagration de la dernière balle du chargeur. Je respire les odeurs de poudre comme un junkie puis jette l'arme dans la fontaine et remonte en voiture. Il est temps d'aller retrouver Samy.

 

    Aussitôt franchi la porte d'entrée, le premier et dernier de mes amis me fait la fête. « Demain on part en balade mon pépère, on va visiter la capitale. Tu as déjà vu la Tour Eiffel? Non bien sûr, tu ne l'as jamais vu. C'est comme un gros réverbère, tu vas aimer j'en suis certain. » Il me regarde de son regard penché, signe ostensible de perplexité canine.

La nuit tombe, il est trop tard pour partir maintenant. De toute façon rien ne presse. Je prépare un bol de pâtée et une salade de saumon fumé, et nous dinons ensemble (enfin, en même temps, pas à la même table). Je monte ensuite à l'étage préparer mes affaires.

C'est un billet aller simple. Puisque je ne reviendrai sans doute jamais dans cette maison je dois choisir soigneusement ce qui mérite de me suivre. J'avise d'un coup d'œil ma chambre et me rend compte, triste et soulagé, que les prétendants sont rares. Je remplis ma valise de dix t-shirts, dix paires de chaussettes, dix caleçons, trois pulls et deux paires de jeans. J'ajoute une photo encadrée de mes parents et une autre de mon ex-femme. Je descends ensuite au salon et complète avec quelques-uns de ces classiques que je m'étais promis de relire. Ça ne me fera pas de mal d'être accompagné de vieux amis. Parmi eux Hemingway, Houellebecq et Huysmans. A croire que j'ai un penchant pour les auteurs en H. H comme Holocauste.

Je dépose la petite valise près de la porte d'entrée et la considère avec philosophie. Toute ma vie tient là-dedans, vraiment? Non bien sûr, il y a mon ordinateur. Tous les documents importants de ma vie y sont stockés ainsi que toutes mes photos, et avec elles tous mes amis et tous mes souvenirs.

Mes souvenirs...

Comme une bulle remonterait à la surface d'un lac, l'envie soudaine de me raconter émerge de mon inconscient. J'éprouve le besoin impérieux, la nécessité absolue, de coucher sur le papier mon histoire. Sans plus de réflexion j'installe mon ordinateur sur la table de la cuisine, me verse un verre de mon meilleur whisky et commence à rédiger ce que vous avez sous les yeux. Pourquoi l'ai-je fait, je n'en sais rien. J'ai juste senti que c'était la chose à faire. Peut-être que c'est ce qu'on ressent au moment de rédiger son testament. Peut-être que ceci est le mien.


    J'approche de la fin de ce récit. Il est bientôt minuit. Je tape sur mon ordinateur sans discontinuer depuis des heures. J'ai mal aux poignets. Ma vue est trouble, je n'arrete pas de cligner des yeux.


Je prends la route demain matin en direction de Paris avec l'espoir d'y trouver d'autres survivants. Si vous lisez ces lignes, tachez de m'y rejoindre. Chaque jour à 10h du matin, je serai sous la Tour Eiffel et je vous y attendrai.

Bonne chance à vous.

 

Bertrand Hubert Garnier, le mercredi 14 septembre 2016

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