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    Le temps dont j'ai besoin pour me ressaisir est proportionnel à l'intensité de mon désarroi. J'y parviens néanmoins après un long moment. Les larmes se transforment peu à peu en sanglots et les cris en litanie de voyelles, jusqu’à cesser tout à fait. Ma réaction me surprend ; ce n’est pas moi. Je suis médecin urgentiste, le drame est mon quotidien et la gestion de panique mon métier. D’ordinaire ces situations de crise ne m’affectent pas, elles me stimulent au contraire. Cette fois c’est différent : le sol s'est dérobé sous mes pieds et je dois le reconnaitre, j’ai perdu mes moyens.

Est-ce parce que je savais que je pouvais me laisser aller, loin du regard des autres ? Ou parce que c’était moi le malheureux ignorant, conduit vers son sort sur un brancard ? 

 

    Allez mon vieux, me dis-je, faut te reprendre. Et en effet je me reprends. Tout à coup je suis saisi d'un irrépressible besoin de comprendre. Comment je suis arrivé ici ? Comment je peux en sortir ? Il y a une explication scientifique à ce que je vis et je me dois de la découvrir. Je suis un cartésien, je crois en la Science pour m'apporter des réponses. Je crois en elle comme d’autres croient en Dieu et je lui fais confiance pour me sortir de ce mauvais pas. Une chose est sure: ce n’est pas en restant assis par terre que la solution va m’apparaitre.

Aide-toi et la Science t’aidera ! dis-je en me relevant. Je m'assène quelques claques sur les joues avant de faire le tour de l'hôpital afin de m'assurer qu'il est vide. Etage par étage, j'arpente les couloirs en lançant de temps à autre un « eh oh » sans conviction. Le son de ma voix me revient amplifié par l'écho. Ca me rappelle un voyage de classe que j'ai fait quand j'avais huit ou dix ans. On visitait la grotte de la foret de Saulges. Le guide nous avait demandé de rester silencieux car l'écho était puissant et risquait de déranger les autres visiteurs. On progressait dans la grotte en chuchotant quand soudain, de l'arrière du groupe, un rot tonitruant se fit entendre. Il résonna si fort et si longtemps que personne ne put s'empêcher d'éclater de rire. C'était un coup de Martin, le trublion de la classe. Personne d'autre que lui n'aurait osé braver l'autorité de l'instituteur. Il avait écopé d'une belle punition, mais comme il le dit plus tard « Ça valait le coup! ». J'aurais aimé l'imiter mais j'étais bien trop sage ou trop lâche pour m'y risquer. Je n’avais pas son courage.

Le moment est venu de rattraper le temps perdu. J'avale de l'air en faisant rouler ma mâchoire et mon ventre avant d’expulser un rot sonore et trébuchant qui retentit dans tout le service. Je ris aux éclats, fier de ma connerie. Quarante ans que je n'ai pas fait ça, mais c'est comme le vélo.

M'entendre éructer sur ce qui fut mon lieu de travail me procure une grisante satisfaction mais peut-être est-ce moi qui perd un peu les pédales. Je pourrais bien souffrir d’une forme de cyclothymie post-traumatique: moi qui suis d’un tempérament constant d'ordinaire je me surprends depuis ce matin à osciller entre détresse et euphorie, sérieux et puérilité, calme et agitation.

En écho à ces épisodes de tristesse et de dépression s'opposent des moments où la situation m’apparait lointaine et sans importance. Je m’en sens détaché et je la considère avec une patiente connivence, comme si je savais être la victime d'une mauvaise blague qui se terminerait bientôt. Je pense à Surprise-sur-prise, cette vieille émission dans laquelle des célébrités se faisaient embarquer dans des situations ubuesques jusqu'à ce qu'on leur révèle le pot-aux-roses. J'imagine une infirmière sexy sortir de nulle part et me tomber dans les bras avec à sa suite l'équipe de production et mes amis et collègues. Ils sortiraient des chambres attenantes, hilares. Ils applaudiraient. « On t'a bien eu! », « T'aurais dû voir ta tête! », « Joyeux demi-siècle mon vieux! ». J'admettrai qu'ils m'ont bien fait marcher et je ne pourrais m'empêcher de les interroger sur le budget investi dans cette farce. « Mais enfin, comment avez-vous fait pour vider la moitié de la ville!? » Incrédule d'abord puis tellement soulagé, j'embrasserai l'infirmière pour donner le change et montrer que je ne me laisse pas démonter. Oui c'est sûr je l'embrasserai, si elle apparaissait là.

Je m'accroche à l'idée d'être la victime d'une plaisanterie à gros budget et tente de faire bonne figure pour les cameras mais je sais au fond qu'elle est aussi fausse qu'elle est plaisante: aussi fortunée soit-elle, aucune production ne délocalise des centaines de patients pour un canular, et surtout pas pour moi.


    Retour à la réalité. J'emprunte les escaliers pour me rendre au deuxième car je redoute une coupure d'électricité. Etre le dernier homme sur terre et mourir piégé dans un ascenseur comme un homard dans une nasse ne rendrait pas hommage au génie humain.

En passant devant la bibliothèque médicale j'ai une intuition: et si tout ceci n'était qu'un tour que me joue mon cerveau? Et si j'avais percuté un poteau en allant au travail, si j'étais tombé dans le coma et que mon cerveau avait occulté cet évènement, s’il continuait tranquillement sa journée à cette fantaisie près qu'il a supprimé le reste de mes contemporains? Je sais qu'en général les patients qui sortent d'un coma n’ont aucun souvenir, quelques-uns évoquent des sensations floues mais jamais aucun n'a rapporté d'expériences sensorielles complètes et lucides. Du moins pas à ma connaissance. C'est l'endroit et le moment idéal pour en avoir le coeur net. 

Je pousse la porte de la bibliothèque et m'installe devant un ordinateur. Je tape des mots clés, note des références, parcourt les rayons et consulte les ouvrages debout dans les allées. Mes recherches sont fructueuses mais peu encourageantes : il est plus que probable que je sois coincé dans ce monde indéfiniment. Du moins aussi longtemps que mes confrères me maintiendront en vie et connaissant leur acharnement j'estime en avoir pris pour 20 ans. Minimum. Pour me sortir d’ici il faudrait que je me réveille mais si j'ai eu un accident, il est possible que je ne sois plus qu'une grosse bouillie de douleur et dans ce cas mieux vaut rester dans ce monde faux mais indolore.

Du moins, je crois. 

Et puis, la question se pose: admettons que je sois coincé dans ce que je sais être une sorte de rêve éveillé, que faire, au sens le plus philosophique comme le plus prosaïque? Que faire de ma vie alors que je sais qu'elle n'a plus de sens et que faire pour subsister demain et préserver ma santé physique et mentale? Toutes ces questions me donnent le tournis. Je bascule en arrière sur ma chaise et essaie de prendre du recul. 

J'ai été très heureux, il y a longtemps. J'ai eu de l'ambition, des projets et même un embryon de famille. Mais depuis l'échec de mon mariage je dois bien reconnaitre que je ne me pose plus beaucoup de questions. Je répare mes concitoyens dix à douze heures par jour et je consacre le temps qu'il me reste à profiter des plaisirs terrestres. Je m'en contentais jusque-là mais dans ce monde-ci, d'où mes semblables sont absents, je doute que ce soit le cas. Je visualise les meilleurs whiskys du monde, les plus belles voitures, tous les biens matériels qui m'ont toujours fait envie, à mon entière et exclusive disposition. Un frisson delicieux me submerge un instant. Juste un instant.

Et les femmes? Je n'y avais pas encore pensé. Je peux me passer de tout le reste mais bon sang, les femmes… 

Une torpeur nostalgique me tombe sur les épaules et m'engourdit. Je ferme les yeux et me passe la main sur le visage. Quand je les ouvre j'apercois la pendule de la bibliothèque. Elle indique l'heure du déjeuner. Mon estomac confirme.


    Je sors de l'hôpital et verrouille ma Toyota en passant. C'est idiot mais je ne peux m'en empêcher; la force des habitudes. Je descends l'allée qui conduit au boulevard Jaurès et considère mes dernières découvertes. Alors je suis dans un rêve? Bon. Ce n'est pas la situation la moins enviable alors ne nous plaignons pas et faisons contre mauvaise fortune bon cœur. Objectif de la journée: trouver un concessionnaire Ferrari. Mais d'abord, de quoi se sustenter.

Tous les restaurants sont fermés. Personne en cuisine pour donner vie à ces mots succulents affichés sur leur menu. C'est un point que je n'avais pas considéré: j'ai beau disposer des meilleurs ingrédients, il me faut quelqu'un pour les apprêter. Je pourrais aussi me mettre à la cuisine mais d'ici quelques jours plus aucun produit ne sera frais. Je ne pourrais alors plus compter que sur des boites de conserve pour m'alimenter. Les grilles d'un supermarché de l'autre côté de la rue me rappellent que même ces denrées de base ne sont pas aussi facile d'accès que je ne le pensais.


    Immobile au milieu du boulevard, je jette un regard de dépit autour de moi. La rue est calme mais pas silencieuse. Des chiens aboient, des systèmes de climatisation ronflent sur les toits et au loin il me semble entendre des voitures circuler dans un mélange de bruits de moteurs fatigués et de courroies grinçantes. J'avise les immeubles cossus et les maisons individuelles et me range à l'idée de m'inviter chez des particuliers. Je sonne aux interphones, frappe aux portes, essaie de les ouvrir. Toutes me résistent jusqu'à ce que j'atteigne une petite maison de ville fraichement rénovée. Je pousse la porte d'entrée en aluminium brossé.

Dans le couloir des photos indiquent qu'un jeune couple occupe les lieux. La fille est mignonne. Sur l'une d'elle en particulier, où elle affiche une moue souriante et un regard franc et un peu vicieux. Le couloir mène au salon, séparé de la cuisine par un comptoir américain. Sur la droite, une porte fermée. Je frappe et pousse la porte qui résiste un peu. Derrière elle, un capharnaüm de draps et de vêtements éparpillés. Je ramasse du bout des doigts un soutien-gorge noir que je considère d'une moue approbatrice. Le tiroir de la table de chevet est ouvert. Je découvre à l'intérieur deux boites de préservatifs et un vibromasseur chromé. C'est donc ça qui se cache dans ce petit regard, me dis-je, à la fois honteux et excité de piétiner l'intimité de parfaits inconnus. Je continue de fouiller mais ne trouve rien d'intéressant, si bien qu'assez vite la tension qui commençait à m'habiter retombe.

Je reviens à la cuisine et parcours le contenu des placards. J'y trouve tout ce dont j'ai besoin et constate que mes hôtes partagent avec moi une passion pour les produits de qualité. J'inspecte en connaisseur les quelques bouteilles de vins et de whisky dont ils disposent et porte enfin mon dévolu sur un Château Lafitte de quatre ans et un Macallan de dix.

Je me sers un verre de single malt, allume la radio et cherche la station qui diffusait tout à l'heure du classique. Je retire enfin ma veste et m'installe dans le canapé en soupirant d'aise. Je respire les aromes floraux du single malt et me laisse porter par une sonate de Beethoven, les yeux mi-clos. 

Je retourne ensuite à la cuisine, saisis une boite de raviolis Reflets de France plus ou moins appétissante qui trainait dans un placard. J'ouvre le tiroir à la recherche de couverts et d'un ouvre-boite avant de m'apercevoir que le réfrigérateur est rempli de plats cuisinés. Epouse-la mon gars si ce n’est pas déjà fait, dis-je tout haut et tout sourire. Je sors une assiette emballée de papier d'aluminium. Du bœuf bourguignon. Parfait, ça se mariera merveilleusement avec le Bordeaux. 

Je débouche le vin et place l'assiette dans le four à micro-ondes, puis je m'installe au comptoir et deguste mon plat préparé, sans aucun doute le meilleur que j'ai jamais mangé. Preparé avec amour, me dis-je, l'ingredient secret qu'aucun Tricatel ne saurait imiter.

Je me sens comme au restaurant, les voisins et l'addition en moins. Je me verse un autre verre de vin pour accompagner le brie et termine par un yaourt à la vanille dont la saveur est décuplée par la perspective de la future pénurie. Une fois ces agapes consommées une douce torpeur m'envahit. Je me lève, contourne le comptoir et m'écroule sur le canapé.

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