Un projet singulier

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— Ebry, Ebry !

Haletante, Coara Lore s’arrêta devant son ami et s’accorda quelques instants pour reprendre son souffle, les mains sur les genoux. Mais, très vite, son empressement de partager sa découverte avec lui l’emporta et elle se laissa tomber en tailleurs à ses côtés, repoussant impatiemment sa longue tignasse emmêlée qui avait formé un rideau châtain clair devant son visage.

— J’ai trouvé un nouveau livre ! exulta-t-elle en ramenant sa sacoche devant elle.

À ces mots, Ebry Merauln se redressa sur les coudes, les yeux brillants. Il était allongé au pied d’un des innombrables poiriers du verger de l’enceinte paysanne. Les feuilles écarlates de l’arbre bruissaient paisiblement sous la lumière duveteuse d’un soleil d’automne. La journée avait été belle et les températures clémentes pour la saison. Une odeur veloutée et sucrée flottait dans l’air, charriée par la brise depuis les plants de cognassiers dont les fruits étaient murs et prêts à être récoltés.

— Un autre livre ? répéta le jeune garçon. Et il parle aussi de…

Il s’interrompit et jeta un regard méfiant autour de lui avant d’achever :

— De ces gens aux étranges pouvoirs de guérison ?

Coara hocha vivement la tête :

— Je l’ai pris dans la bibliothèque secrète de ma mère ce matin, il faudra que je l’y replace avant qu’elle ne puisse s’en rendre compte. Il ne faut vraiment pas qu’elle réalise que j’ai découvert cette pièce…

Tout en parlant, elle ouvrit sa besace et en sortit un amas de tissus qu’elle entreprit de déballer. Au détour d’un énième repli d’écharpe, la couverture du livre apparut. C’était un manuscrit usé, sans titre, mais dont la première page annonçait qu’il s’agissait des récits de voyage d’un certain Alnoé Supin.

— Regarde, continua-t-elle en l’ouvrant devant son ami, là, il y fait allusion : « L’homme approcha ses paumes de la jambe du jeune palefrenier, et, sous mes yeux ébahis, la blessure cessa de saigner, puis les bords de la plaie semblèrent se rapprocher tous seuls pour finalement entamer une ébauche de cicatrisation. Les jours du jeune garçon n’étaient plus en danger. ». Il y a d’autres extraits de ce type dedans, et ça semble rejoindre ce qu’on a lu dans les autres livres. Si ce que racontent ces récits est vrai, quelqu’un avec de tels pouvoirs pourrait sûrement te guérir !

Ebry Merauln resta un instant songeur, les yeux dans le vague. Troisième fils d’un couple de paysans, il souffrait depuis l’enfance d’un mal mystérieux qui affaiblissait ses muscles d’années en années, lui rendant de plus en plus difficile tout effort physique. Ses jambes fatiguaient très vite et il lui fallait l’aide de béquilles en bois pour se déplacer. Ses parents s’étaient efforcés d’acheter différents remèdes à base de plantes bien au-dessus de leurs moyens pour essayer de le soigner, mais, en dépit des promesses miraculeuses des vendeurs, aucun n’avait fonctionné jusqu’alors. Si les choses continuaient comme ça, il ne pourrait bientôt plus marcher du tout.

— Tu crois vraiment qu’il serait possible de trouver une telle personne ? murmura-t-il finalement. Tu ne penses pas que ce pourrait-être un… un pouvoir de Sylve ?

Coara fit la moue avant de répondre :

— Je n’en sais rien mais, Sylve ou pas, si une personne avec un tel pouvoir existait ici en Hiyancar sans s’être rendue aux hauts prêtres d’Aumure, ça voudrait dire qu’elle le cache suffisamment bien pour qu’on n’ait aucun moyen de la débusquer. Mais je suis par contre persuadée qu’on aurait toutes nos chances en Alayésa, si seulement on parvenait à trouver un moyen de s’y rendre…

Ce n’était pas chose simple, car l’Alliance d’Alayésa était séparée du royaume d’Hiyancar par la Scissure. Aussi couramment appelée le Coup-de-griffe, il s’agissait d’une gigantesque faille atteignant plusieurs centaines de mètres de large par endroits et qui courrait depuis les montagnes du Nenevac au nord jusqu’à la mer Simgée au sud, séparant l’est et l’ouest des Hautes-terres sur toute leur longueur. On racontait que c’était l’œuvre d’un héidre gigantesque qui, lors de la Grande guerre des Esprits, aurait lacéré la terre d’un coup de griffe démesuré. Seule une poignée de ponts gardés permettait sa traversée, mais des légendes relataient l’existence de ponts secrets et non surveillés, enfuis quelque part dans la forêt frontalière qui entourait leur ville et bordait la Scissure.

— Je n’ai pas réussi à trouver un livre parlant de ces possibles ponts cachés dans la forêt, poursuivit la jeune fille, mais je n’ai pas encore épluché toute la bibliothèque. Et même si je n’en trouvais pas, je reste persuadée que ça vaut le coup de partir à leur recherche.

Ce fût au tour d’Ebry de grimacer :

— Ce serait quand même vachement périlleux… Prendre autant de risques pour quelque chose qui n’existe peut-être même pas, tu penses vraiment que c’est une bonne idée ? Et si on se faisait prendre ? Ou pire, si tu tombais dans la Scissure ?

Coara soupira et s’appuya contre le tronc, pensive. Tout en observant les jeux de lumières du soleil déclinant à travers le feuillage rougeoyant de l’arbre, elle pesa pour la millième fois le pour et le contre de leur projet insensé.

Ils ne pouvaient pas se permettre de quitter régulièrement la ville par ses portes principales pour arpenter la forêt, cela attirerait trop l’attention et on finirait par leur poser des questions. Il leur fallait un autre moyen pour passer le mur d’enceinte sans se faire remarquer. La jeune fille pensait avoir trouvé une solution, mais celle-ci était dangereuse, pour ne pas dire inconsidérée…

Elle avait la chance que le domaine de sa mère ne se situe pas dans l’enceinte centrale de Diugale où se trouvaient le château du roi et la plupart des membres de la Cour, mais dans l’enceinte la plus externe, de loin la plus vaste des trois car elle abritait les champs, prés et vergers de la ville. Coara pouvait donc s’y balader librement sans avoir à se préoccuper de passer les deux autres murs intérieurs, et c’est au cours d’une de ces promenades qu’elle avait découvert une faille dans la grande muraille externe. Quelque part dans un petit bosquet qui s’étendait à son pied et servait à la culture de champignons, radicelles et autres plantes médicinales, un mélène (un des plus grands arbres de la région) avait réussi à étendre une de ses racines à travers le mur, fissurant celui-ci à hauteur du sol.

En cet endroit, la muraille longeait le bord de la Scissure ; la ville de Diugale s’étendait en demi-cercle le long de celle-ci, profitant de ce qu’aucune menace ne puisse venir de ses profondeurs obscures. Pour cette raison, la portion du mur d’enceinte qui surplombait l’impressionnant précipice était bien moins épaisse que partout ailleurs, un mètre à peine. En entamant la construction pourrie et fragilisée tout autour de la racine, Coara pensait qu’il serait possible d’y dégager un beau petit tunnel masqué par la végétation alentour par lequel elle pourrait se glisser comme elle le voulait hors de la ville.

Bon, certes, il donnerait tout droit sur un gouffre abyssal. Mais il serait tout près de l’endroit où la muraille cessait de longer la Scissure pour bifurquer vers l’ouest, et la forêt Frontalière s’étendrait à seulement une dizaine de mètres de là à vol d’oiseau.

Ou à flanc de falaise.

Ça semblait fou, la jeune fille s’en rendait bien compte, mais elle y avait déjà longuement réfléchi. En s’attachant fermement avec une corde au mélène qui avait percé la muraille, il suffirait qu’elle se faufile par ce trou pour se retrouver face à la paroi rocheuse de la Scissure sous le niveau du sol, puis qu’elle longe celle-ci en escalade vers le nord jusqu’à la forêt avant de remonter vers la terre ferme, hors de la ville.

Bien sûr, l’idée de se balader le long d’un précipice pareil à la seule force de ses poignets l’effrayait. Elle n’avait aucune idée de sa profondeur ; une étrange brume y flottait jour et nuit plusieurs mètres sous le niveau du sol, masquant tout ce qui se trouvait plus bas. Mais elle ne doutait pas qu’à la moindre chute, si la corde lâchait, ç’en serait fini d’elle.

Cette idée aurait pu la faire renoncer, et pourtant, plus les jours passaient et plus elle se sentait déterminée à tenter sa chance. Il était évidemment hors de question qu’Ebry l’accompagne ; l’escalade serait un effort bien trop exigent pour lui. Mais si elle réussissait et trouvait un de ces mystérieux ponts cachés dans la forêt, son ami pourrait quitter la ville par voie normale pour venir le traverser avec elle. Et alors, peut-être, ils trouveraient quelqu’un capable de le guérir.

— J’ai déjà commencé à creuser le trou dans la muraille, avoua-t-elle finalement.

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