Chapitre 4: Irruption

9 minutes de lecture

Je ne dormais pas, allongé dans mon lit au milieu des bruits de pets et des effluves d’une douzaine de soldats abasourdis de fatigue. Une ombre se glissa vers moi. Je gardai les paupières mi-closes, feignant le sommeil. Une main se posa sur mon épaule. Je me retins de bouger. On me secoua doucement.

— Pierre ! Réveille-toi ! me chuchota Charles.

J’ouvris les yeux sur le visage de mon ami, à peine visible dans la pénombre. Il plaça son index devant sa bouche, m’ordonnant de me taire. D’un geste, il me fit signe de le suivre. Pourquoi acceptai-je de me lever ? Pourquoi ne lui posai-je aucune question ? J’étais épuisé, peu enclin à réfléchir, et quelque chose dans son comportement me poussait à l’écouter et à obéir.

J’enjambai en silence les corps des militaires, plaçant mes pas dans ceux de mon camarade. Un homme grogna. Je m’immobilisai, effrayé. Il se retourna, marmonna quelques mots inaudibles, se remit à ronfler. Nous franchîmes un à un ces obstacles humains et parvînmes finalement à sortir de la pièce sans nous faire entendre.

Nous enfilâmes les couloirs de l’école, évitant les patrouilles avec brio. Nous étions les maîtres des lieux, habitués à les arpenter depuis une année ; ils n’étaient que des intrus, là depuis deux jours à peine. Charles m’entraîna dans les profondeurs du bâtiment. Je connaissais ce chemin. Je n’éprouvai aucune surprise quand il s’arrêta devant la porte des catacombes. Par deux fois déjà j’avais emprunté cette voie, et j’en arrivais à penser que le destin avait choisi de me lier intimement avec ces planches pourries.

Charles se décida à allumer une torche. Nos ombres se détachèrent sur les murs voûtés de la cave et je pus enfin discerner les traits de mon ami. Son visage était pâle. Sale également, comme s’il avait déjà emprunté les souterrains. Ses yeux allaient et venaient en tous sens, comme un fou. Je l’observai avec attention, contrôlant ma respiration pour ne pas céder à l’angoisse qu’il me transmettait.

— Tu dois me suivre, Pierre ! m’intima-t-il.

— Ce n’est pas déjà ce que je fais depuis un quart d’heure ? répondis-je, sarcastique.

Il ne saisit pas le ton de ma voix, marqua une pause, l’esprit perdu, comme s’il analysait avec difficulté mes paroles.

— Il veut te parler, reprit-il, sentencieux.

— Il ?

— Oui, poursuivit Charles. Je l’ai retrouvé. L’autre l’a chassé. Non, il a même tenté de le tuer ! Mais je savais où il avait pu trouver refuge. Une de nos caches secrètes, tu vois ?

Le débit des paroles de mon ami s’accélérait, ses propos devenaient confus, décousus. Il me raconta ses recherches, les patrouilles militaires qu’il avait réussi à éviter. Il sautait d’une idée à l’autre, sans que je parvinsse à stopper cette chevauchée démente. Si je le laissais ainsi, il allait sombrer dans la folie.

Je l’empoignai fermement par les épaules, le secouai énergiquement, rompant sa litanie.

— De qui parles-tu, à la fin ? m’exclamai-je.

— Mais de Descart, voyons ! Je te l’ai dit tout à l’heure ! s’énerva-t-il, oubliant qu’il n’en était rien. Il veut te voir, voilà pourquoi je suis revenu te chercher.

Il jeta un regard terrifié derrière moi, vers l’enfilade de caves et de soubassements de l’école.

— Sans quoi, poursuivit-il, je te jure que je n’aurais jamais remis les pieds ici ! Duroc m’aurait fait emprisonner, de toute façon. Ou pire encore !

J’écarquillai les yeux, je n’y comprenais rien.

— Descart ? Comment ça, tu l’as retrouvé ? Et cette histoire de Duroc qui aurait voulu le tuer ? Te tuer ? Ça n’a pas de sens !

— Oh ! si, ça a du sens ! rétorqua mon ami, le regard glacial. Tout a pris son sens depuis que…

Des bruits de pas au loin, derrière nous. Des lumières. Plusieurs hommes se dirigeaient vers nous.

— Halte ! cria l’un d’eux. Que faites-vous ici ? Ne bougez pas, ou nous faisons feu !

Charles lâcha sa torche dans une flaque d’eau boueuse tandis que deux détonations éclataient. Nous nous étions par réflexe jetés au sol, les tirs passèrent par chance loin au-dessus de nos têtes.

Les pas se transformèrent en cavalcade, les flammes dansèrent dans l’obscurité.

— Filons ! hurla mon ami.

Il ouvrit la porte des catacombes et nous nous engouffrâmes dans la noirceur humide de leurs dédales.


Je suivais Charles. J’étais totalement perdu, alors que lui semblait s’orienter à la perfection. Il avait allumé un briquet d’amadou qui nous permettait d’avancer sans risquer de nous rompre le cou ni d’attirer nos poursuivants. Au loin, la chasse faiblissait. Je percevais des bruits sourds suivis de jurons quand un homme devait chuter ou se cogner la tête contre une voûte basse. Un autre appelait ses camarades d’une voix effrayée. Il avait dû se perdre et errerait certainement une bonne partie de la nuit, seul, au milieu des ossements. Je l’aurais presque plaint, si je n’avais pas eu si peur.

Notre fuite avait déjà dû être rapportée à Duroc. Il allait fermer l’école, ordonner la fouille des dortoirs. Ils s’apercevraient bien vite que deux élèves manquaient à l’appel. Le directeur allait certainement entrer dans une colère noire en apprenant nos noms. Il lancerait des hommes à notre poursuite, des patrouilles organisées qui ratisseraient les catacombes et les quartiers environnants.

Je ne pouvais plus reculer. Comment de toute façon lui expliquer les raisons de notre départ ? Il comprendrait que quelque chose se tramait, nous interrogerait, peut-être, comme on le ferait d’espions ou de prisonniers échappés. Je frémis à cette idée, les images de mon incarcération dans la maison secrète de l’ancien ministre Baroche remontaient à mon esprit, tous comme les doutes et les questions de ces dernières heures. Il fallait avancer, sans réfléchir. Fixer le dos de mon ami, suivre ses traces, en espérant ne pas croiser en chemin émeutiers ou militaires à notre recherche.


Nous sortîmes des souterrains par une grille rouillée. Charles la fit glisser sur ses gonds avec prudence. J’eus l’impression que son grincement avait réveillé tous les alentours.

Nous étions au beau milieu de la nuit. Je n’avais pas pris le temps de vérifier l’heure à notre départ. Les étoiles brillaient dans ce ciel de décembre sans nuages et un froid glacial nous enveloppait. Épuisé, je m’étais par chance couché sans avoir quitté mon uniforme et avais pensé à emporter avec moi ma pelisse. Je la resserrai sur ma poitrine, observant les environs, le regard perdu.

— Où sommes-nous ? demandai-je à mon ami. Je ne reconnais pas ce quartier.

— Normal, trancha-t-il, t’as pas dû t’y aventurer bien souvent. On est aux Gobelins, un coin que l’armée n’a pas encore réussi à reprendre aux émeutiers.

Je connaissais de réputation ce secteur de la capitale. Situé à l’extrême sud-est de Paris, c’était un enchevêtrement de manufactures et d’immeubles ouvriers. Des taudis occupaient chaque mètre carré de libre, et mon ami, pourtant désireux de me faire découvrir sa ville, avait toujours refusé jusqu’à présent de m’y amener.

— Les Gobelins ? m’étonnai-je, un brin angoissé. Mais qu’est-ce qu’on fait là ?

— On fait qu’on va retrouver Descart, tu te souviens ? asséna Charles.

— Descart est dans le quartier ?

Mon ami se contenta d’opiner, sans me répondre. Il étudia les alentours rapidement, puis se remit en marche, sans se préoccuper de moi.

— Attends ! Hors de question de foncer tête baissée, même si c’est pour retrouver le professeur ! Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Pourquoi est-il hors de l’école ? Et dans ce coin ?

— Tu le sauras tout à l’heure, répondit-il, sibyllin. Le professeur a demandé à te voir au plus vite. Il est en danger. Charles marqua une pause, sa gorge se serra. Il se ressaisit, respira profondément, avant de reprendre : Allons-y, plus on perd de temps, et plus nous risquons de nous faire rattraper.

Il renifla puis repartit d’un pas vif. Vaincu, je le suivis sans un mot de plus, peinant même à garder son allure. Il courait presque, à présent, comme si chaque minute comptait.


Nous poursuivîmes encore ce rythme soutenu pendant une demi-heure. Les rues restaient désertes, les fenêtres des habitations closes. Il y avait eu peu de combats dans ce secteur, et pour cause : l’émeute avait en partie débuté dans ces rues ! Chaque bruit me faisait sursauter, je tressaillais à chaque ombre au détour d’une ruelle empruntée. Je tentais de percer l’obscurité des porches que nous croisions, des carrefours que nous franchissions. Il n’y avait plus aucun éclairage public, seules la lune et les étoiles nous apportaient une lumière blafarde.

— On ne craint pas une embuscade ? questionnai-je mon ami à mi-voix, le souffle court.

— Une embuscade ? Mais pourquoi ? répondit-il sans même ralentir le pas.

Je sentis l’agacement me gagner. Était-il totalement inconscient, ou bien se payait-il ma tête ?

— Pourquoi ? grondai-je. Mais parce que nous sommes en pleine nuit ! Parce que ce quartier est rempli d’émeutiers ! Parce que nous ne sommes que deux, et de l’école impériale, en plus de ça !

Charles sourit, malgré ses traits tirés.

— Ah ! C’est que ça ? Bah ! Alors, dans ce cas, t’en fais pas. Je croyais que tu voulais parler d’une embuscade de l’armée.

Je m’arrêtai net. Charles en savait bien plus qu’il ne voulait le dire, c’était évident. Je lui enserrai le poignet pour le forcer à stopper lui aussi.

— Je ne ferai pas un pas de plus tant que tu ne t’expliqueras pas ! me révoltai-je.

Il se tourna vers moi, poussa un profond soupir, acceptant sans gaieté de cœur de me répondre.

— Tu ne crains rien, je t’assure. Il n’y a pas d’armée de révoltés réfugiés dans les quartiers est, contrairement à ce que Duroc voudrait nous faire croire. Il y a bien quelques guetteurs, nous en avons croisés trois depuis tout à l’heure. Mais ils me connaissent et je sais les signes secrets.

J’étais perdu. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Charles était avec les émeutiers ? Il m’aurait dupé tout le long, trahi dès le premier jour ?

— Tu… les mots refusaient de sortir de ma bouche. Tu es avec… eux ?

— Avec eux ? s’étonna mon ami. Eux qui ?

— Les émeutiers, les révoltés, ceux qui mettent tout à feu et à sang depuis deux jours ! m’exclamai-je, à bout.

— Ah ! Non, je ne suis pas avec eux. Enfin, pas vraiment. Par contre, je suis avec le peuple. Je l’ai même toujours été. Et je crois qu’il y a une sacrée confusion à ce sujet depuis quelque temps.

Il embrassa les alentours d’un vaste geste de la main.

— Tous les gens qui vivent ici sont le peuple, avant d’être des émeutiers. Je partage certaines de leurs idées, je connais leurs souffrances. Et quoi qu’ils aient pu faire, je resterai avec eux. Pour les défendre, malgré tout ce qui a pu se passer. Malgré tout ce que nous avons pu voir. Ils ont pour la plupart été manipulés, Pierre, excités comme on le ferait d’animaux blessés. Il marqua une pause, le visage austère. Cela n’excuse pas les atrocités et les meurtres, mais peut permettre de les comprendre. Au moins en partie.

J’étais abasourdi. Qu’est-ce que mon ami était en train de m’annoncer ? Qu’il partageait les avis des révoltés ? Qu’il justifiait, même, leurs actions ? J’aurais voulu l’injurier, le frapper, peut-être, tant je me sentais blessé par ses propos. Fallait-il que je me sois à ce point trompé sur mes deux plus fidèles camarades ? Charles adepte de la violence des émeutiers, et Louis me trahissant au nom d’une vengeance familiale ?


Des bruits de pas, autour de nous. Des silhouettes se détachant des ombres.

Charles sourit, haussa les épaules.

— Bon, ben je pense qu’on va finir le chemin accompagnés.

Je portai la main à ma ceinture, cherchant la crosse de mon pistolet. J’en aurais hurlé : j’avais laissé mon arme dans la chambrée !

Un homme sortit d’un recoin, fusil à la main. Deux comparses l’encadrèrent. Je sentais dans mon dos la présence d’au moins trois autres inconnus.

— Qui va là ? lança le premier du groupe.

— C’est moi, Charles. Arrête de jouer au soldat, Auguste ! T’as jamais vendu que des petits pâtés toute ta vie durant, faire le dur, ça te va pas. On vient retrouver le professeur, poursuivit-il. Je devais lui ramener au plus vite mon ami Pierre, que voilà.

L’homme s’immobilisa, son visage se figea, pâlit.

— Le professeur… On a été attaqués, il y a une heure environ. Une patrouille, qui repose dans la Seine à cette heure. Mais on a eu des blessés. Et le professeur… il a… il a…

— Quoi ? éructa Charles.

— Il a été touché. Une balle en plein dans l’abdomen, et…

— Le professeur ? Blessé ? m’écriai-je.

Je me précipitai vers le dénommé Auguste. J’aurais reçu une balle en pleine tête si Charles ne s’était interposé.

— Tout le monde se calme ! hurla-t-il, abaissant d’une main le canon d’un fusil qui me visait. Auguste, on te suit, amène-nous au professeur. Tout de suite !

L’homme obéit, vaincu par le ton autoritaire de mon ami.

Nous nous précipitâmes vers un entrepôt à grains, à cent mètres de là.

Je franchis les portes en hâte.

Au fond de la grande pièce se tenait un homme, allongé sur une paillasse de fortune, le dos appuyé contre le mur. C’était le professeur Descart.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 7 versions.

Recommandations

naisa

pourquoi on me critique
pourquoi on me parle mal
pourquoi je ne peux pas aimer comme tout le monde
pourquoi je ne peux pas être heureuse
pourquoi je me déteste
pourquoi tout ça dis-moi ?
6
14
3
0
Défi
Darzel

C'est bientôt Noël, et pourtant...

On voyait partout, dans les rues et à la télé, les décorations lumineuses et barriolées ; des hommes grimés en vieux barbu. Des hommes tout de rouge vêtus, déguisés en porteur de cadeaux. On voyais des rires, des sourires, de la joie et de la bonne humeur. Pas mal de rancoeur, aussi ; des revendications, un soulèvement, une révolte, de la violence et de la souffrance, tous habillés en jaune fluo. Même le malaise avait pris des teintes guillerettes.
Mais maintenant, à une semaine des célébrations, je ressens du vide. Je vois des sapins sans parure, et des guirlandes qui brillent sans couleurs. Pas d'étoiles en haut des arbres, ni même dans le ciel. C'est comme si on avait éteint les lumières, mis les chants en sourdine ; comme si on avait foutu sur mon monde un couvercle.
Un requiem douloureux a remplacé les rires, et on n'entend plus retentir que les cloches des adieux.

C'est période de fête, et pourtant même les enfants pleurent ; car au marché, quatre pères Noël sont morts.
5
4
0
1
Défi
Alexia.T

Inspiration, pause. Expiration. Un concept simple. Qui pourtant repose sur tout un système complexe. La vie. La vie, et tout ce qui l'entoure, toutes ces sensations indéfinissable que nous remarquons à peine, trop pressé, par ce temps qui défile, invisible, cruel. Pourtant je décidai, pour une fois, de laisser du temps au temps. Et, pour la première fois depuis bien longtemps, je me sentis respirer. Ce geste banal, que tout être a un jour découvert puis très vite oublié. La respiration. C'est pourtant le centre du monde, ce monde des sensations. Cet air froid d'un hiver un peu plus rude que les autres qui traverse le corps et me fait redécouvrir des poils jusqu'à maintenant oubliés, sentir chaque muscle de mon corps se contracter durant une fraction de seconde, je le rejette rapidement dans un nuage de buée qui s'évacue tout autour de moi. Cet air marin, doux, humide et salé que j'ai gardé un peu trop longtemps dans mes poumons avant de le recracher en toussotant. Mes poumons jusqu'alors baignés de cet air parisien où durant ces jours d'été la pollution et la chaleur sont à leur acmé. Cet air étouffant et oppressant. Ce dimanche où la forêt est envahie de cet air frais et humide extrait des arbres alentours, remplit vos muscles d'une sensation de bien-être absolu. Chaque endroit du monde, chaque moment de la journée sont associés à un air différent. Un concept simple. La respiration. Et des milliers de dérives possibles.
3
4
15
1

Vous aimez lire Pierre Sauvage ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0