Chapitre 5: L'homme seul

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Je ralentis le pas à mesure que j’approchais du professeur. Du sang suintait à travers une pièce de tissu posée sur son ventre. D’une pâleur de cire, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. Il sentait la mort, cette odeur que j’avais appris à reconnaître.

À ma vue, son regard s’éveilla. Il esquissa un sourire douloureux, tendit une main hésitante.

— Ah ! Pierre, murmura-t-il. Te voilà enfin. Quel dommage. À quelques heures près, tu m’aurais trouvé en bien meilleur état.

Je m’agenouillai près de lui, des larmes coulèrent sur mes joues poussiéreuses.

— Reposez-vous, professeur. Vous devez garder vos forces.

— Inutile. Cette méchante balle m’a transpercé l’intestin, il n’y a pas moyen de réparer ça.

— Je peux vous faire transporter, vous pourriez être soigné à l’Hôtel Dieu ou aux Invalides. Ils ont les meilleurs chirurgiens, là-bas…

— Crois-tu que Duroc accepterait que ses amis s’occupent de moi ? Autrement qu’en me tirant dessus, j’entends.

Je me rappelai les paroles de Charles, lors de notre course. Il m’avait annoncé que le directeur avait voulu tuer le professeur. J’y avais prêté peu d’attention, mais je comprenais désormais, à la vue de ce corps gisant dans son sang. Descart tenta de se redresser, s’appuya sur un coude pour me faire face, mais ne parvint qu’à ouvrir un peu plus sa blessure, lui arrachant un cri de douleur. L’odeur pestilentielle qui s’en dégagea me souleva le cœur et je me retins de ne pas reculer ou afficher une grimace de dégoût.

— Oui, Duroc, souffla-t-il, à nouveau allongé, vaincu. Duroc, qui voudrait voir ma tête au bout d’une pique, ou pour le moins me savoir mort, quelque part. Les hommes qui m’ont tiré dessus étaient les siens, il a la mainmise sur toute cette partie de la capitale, à présent.

Le blessé toussa, cracha un jet de salive brunâtre.

— Je pense même être un de ses sujets de préoccupation principaux, pour tout te dire, poursuivit-il dans un sourire crispé.

Je me penchai sur ce corps de douleur, autant troublé par l’allure du professeur que par ses paroles. J’empoignai ses mains. Elles paraissaient si fines, déjà, si fragiles, glacées malgré la fièvre. Il posa sur moi un regard vitreux, absent.

— Je crois que j’ai échoué dans ma mission, reprit-il sans me laisser le temps de répondre. Ils ont été bien plus forts que nous, bien plus organisés. Je leur accorderai au moins cela…

— Monsieur, vous devez vous reposer, le suppliai-je. Nous reprendrons cette discussion plus tard, quand vous aurez retrouvé un peu de force.

— Écoute-moi, Pierre. Je n’ai plus beaucoup de temps, ne le gaspillons pas inutilement. Tu dois savoir que tout ce qui se passe aujourd’hui, les émeutes, les violences, tout était prévu. Il ne leur suffisait que d’une étincelle pour que les feux de l’enfer se déchaînent. Et tu as été, au moins en partie, cette étincelle, j’en suis désolé. Il marqua une pause, grimaça. Ils avaient tout anticipé. Tout calculé. Un homme tirait les ficelles, dissimulé, une ombre, rien qu’une ombre, à l’arrière-plan, mais détenant tous les pouvoirs. Il m’a fallu du temps pour l’identifier. Des amis sont morts pour cela. Des hommes braves, fidèles. Mais j’ai fini par remonter lentement sa piste. Et les derniers événements parlent pour eux, ne penses-tu pas ? conclut-il, désignant d’une main tremblante sa blessure.

Je vacillai. Prisonnier des paroles de cet homme sur le point de mourir, je gardai le silence, retenant les mille questions qui m’assaillaient. Dans mon dos, je sentais la présence de Charles et de cet Auguste, marchand de petits pâtés, en d’autres temps. Descart se tut, posa sur moi un regard doux, empli de miséricorde malgré la douleur qui le submergeait. Je crus qu’il allait s’endormir, ses paupières se fermèrent en partie, mais il se redressa soudain, hurlant de souffrance, les yeux errants en tout sens, comme à la recherche d’un fantôme.

— Il… C’est lui ! Non, il ne peut pas être là, ce n’est pas possible, s’écria-t-il, paniqué. Il sait tout, Pierre, absolument tout ! Il est l’informateur de leur parti. Celui qui écoute, celui qui cherche, distille et rapporte. Duroc connaît tout, devine tout.

La main du professeur lâcha la mienne. Il se fit suppliant, plaintif, changeant de sujet sans raison ni logique. Il délirait.

— Je ne savais pas, je te le promets. Le ministre Baroche était un de mes amis, le chef de notre parti. Je… je ne le devinais pas aussi monstrueux, fou… pardonne-moi, je t’en supplie… pardonne-nous…

Sa voix faiblit, ne devint plus qu’un fil ténu. Charles se rapprocha de moi, n’osant pas intervenir ni même me toucher. Je tremblais, incapable encore d’accepter totalement ces paroles. Ma tête menaçait d’exploser, refusait de croire ce que j’entendais. Un dernier souffle de résistance se réveilla en moi, une vague de révolte, d’indignation.

— Ce n’est pas possible, rétorquai-je, désespéré. On ne peut pas préparer ces horreurs. C’est impensable. Ce sont les libéraux qui ont créé cette situation, qui ont manipulé le peuple pour le faire se lever contre l’empereur. Le général Duroc, le prince Louis Napoléon sont là pour le défendre, ils sont les garants de l’équilibre et de la survie de la nation...

Même moi, je n’arrivais plus à y croire. Chaque mot sonnait faux à mes oreilles, chaque affirmation ne me paraissait être qu’un mensonge de plus.

— Et pourtant, c’est la vérité, je te l’assure, murmura le professeur. Je n’ai appris tout cela qu’il y a peu. Et il était trop tard, bien trop tard. Tout s’est enchaîné si vite. La campagne de dénigrement de notre parti, pour commencer. Des éléments de l’armée infiltrés dans la population. L’armée ne pouvait pas trouver ces agitateurs tant recherchés : ils étaient des leurs, ils venaient de leurs rangs. Ils ont excité le peuple, chaque jour un peu plus. Jusqu’à la chute, l’emprisonnement de Baroche. Jusqu’à ces terribles émeutes. Des caches préparées par ces infiltrés, pleines d’armes et de munitions, livrées aux révoltés. Ils ont éloigné de Paris les régiments qui nous auraient été fidèles. Ils ont laissé la révolte enfler, la tempête ravager la moitié de la ville, prenant soin de ne pas intervenir. Ils avaient besoin de cette anarchie, de cet affaiblissement du pouvoir. Ainsi, ils pouvaient… ils pouvaient…

Il se tut, incapable de terminer sa phrase.

Les mots frappaient mon esprit, sans pitié. Devant mes yeux se dessinaient les différents tableaux, cet horrible spectacle écrit par quelques hommes sans scrupules. Les personnages s’animaient, manipulés, ignorants. Les scènes se succédaient, pour aboutir à l’effondrement de cet empire fait d’argile et de sang.

Je me souvins de mon étonnement de ne pas voir intervenir les garnisons cantonnées autour de la capitale. Je me rappelai la rapidité et la puissance de cette révolte, cette facilité des émeutiers à s’emparer des quartiers. Leur rage, cette fureur attisée, à mes yeux inexplicables. Mon esprit résistait, tiraillé entre deux vérités. Entre deux hommes, figures paternelles de substitution, sur lesquels je m’étais appuyé, et qui aujourd’hui s’accusaient mutuellement de mensonge. Je repensai aux paroles de Duroc, à celles prononcées par Descart. Épuisé, totalement dépassé, je n’étais même plus capable de trancher, me faire mon propre avis.

Il ne restait plus beaucoup de temps. Mais je devais encore lui parler. De Louis. Peut-être pourrait-il m’apporter les réponses qui me manquaient ? Peut-être savait-il ce qu’il s’était réellement passé ? Je posai ma main sur son bras trempé de sueur, tremblant sous l’effet de la douleur.

— Monsieur, articulai-je avec peine. Une chose, encore. J’ai appris qui avait dénoncé Hortense, qui m’avait conduit dans les geôles du ministre. Louis a été informé, par l’inspecteur Louvel, du lien qui unissait Baroche avec l’officier tué à Nancy. Il s’est empressé, par vengeance envers son père, de tout répéter.

Le professeur me fixa d’un regard acéré. La colère marqua ses traits, durcissant ce visage moribond.

— Il… il a osé ? Louvel ? Le bras droit du ministre ? Pourquoi aurait-il agi ainsi ? Mais qui… qui l’a renseigné ? Qui a commandité cela ? Est-ce… Duroc ?

— Je le crois, soupirai-je.

— Bien sûr. C’est évident ! Qui d’autre aurait pu ? Duroc, toujours Duroc ! Quelle perfidie ! Il aura poussé la duplicité jusque là. Cette ombre. À nouveau cette ombre. Il se troubla, hésita un instant, rattrapé aussitôt par une certitude pleine de hargne et de rancœur. C’est lui. Encore et toujours lui.

La vie s’en allait, à présent. Ce long échange l’avait épuisé. Il s’effondra sur son lit, pris d’un malaise brutal. Je me précipitai, l’empoignai par les épaules, effrayé à l’idée qu’il meure, là, devant moi. Charles me rejoignit, passa une éponge humide sur le front brûlant du blessé.

Descart s’agita. Un de ses compagnons s’approcha, refit le pansement imbibé de sang. Il m’adressa un regard désespéré, les yeux rougis par la peine.

— Tous nos amis ont été arrêtés, cracha l’homme. Les uns après les autres, en quelques heures. Combien ont été tués ? Combien ne reverront jamais leurs familles ? Une véritable épuration !

Un profond sentiment de tristesse et de haine mêlées me submergea. Haine contre les auteurs de ce meurtre à venir. Contre les responsables de cette violence. Contre… Duroc ?

Le professeur gémit, ses paupières s’ouvrirent à grand-peine. La fièvre l’emportait, ses vêtements collaient à sa peau devenue diaphane. Je craignis un instant qu’il ne sombrât à nouveau dans l’inconscience, mais il luttait de toutes ses forces pour rester éveillé.

— Oui… c’est ça, articula-t-il à peine. Je me souviens, à présent. Un message… un message important… les soldats qui nous ont attaqués étaient à la poursuite d’un de nos espions. Il a réussi… il a réussi à me faire parvenir une missive…

Il porta la main à son flanc, en retira un courrier taché de sang. Taché de son sang.

— Prends-la, Pierre. Il est mort pour cela… et je vais le suivre bientôt. Tu dois… qu’est-ce que tu dois ?... Oui, la lettre… c’est terrible ! Monstrueux !

Sa voix reprit de la force, grave, impérieuse.

— Ils veulent l’assassiner… le prince… le prince a tout manigancé. Tout ! Ils veulent… l’empereur, Pierre, ils vont tuer l’empereur !

Je frémis d’effroi. Je ne voulais pas entendre ces mots. Personne ne pouvait vouloir en attenter à l’empereur. Et moins encore le prince Louis Napoléon, son propre cousin, son héritier qui… Duroc ! Duroc était de ce complot !

Un étau écrasa ma poitrine. J’eus l’impression de chuter en arrière, projeté dans un gouffre sans fond. Je venais de comprendre, j’acceptais enfin l’évidence ! Les pièces s’assemblaient. Des images défilèrent dans mon esprit. Je me rappelai les explications de Duroc, sur les émeutes, sur le parti libéral, sur l’empire. Je n’avais rien voulu voir, rien voulu entendre d’autre que ce qu’on m’avait toujours appris. Et j’y avais cru ! De tout mon cœur, de toute mon âme !

Je me souvins des mises en garde de Madame de T., de Charles, de Descart. Avais-je douté ? Avais-je écouté leurs propos ? J’avais balayé ces paroles sages d’un revers de la main, me fiant à mon instinct, à mon éducation, à mes enseignements. Je n’avais été qu’un pion, une marionnette agitée au gré des envies et des besoins !

Je reportai mon attention vers le professeur. J’étais triste, honteux de mon aveuglement, furieux contre moi et ceux qui m’avaient manipulé comme un enfant. Son regard plongea dans mon âme. Il avait compris mes pensées. Il voulut esquisser un sourire rassurant, grimaça, un voile de souffrance traversa son visage.

— Je suis désolé, Pierre. Désolé pour… tout ceci…

Je pris une profonde aspiration, les poings serrés. J’avais besoin de reprendre mes esprits. Plus tard viendraient les questions et les remords. Plus tard, la colère… La vie de l’empereur était plus importante que tout le reste.

— Comment cela doit-il se passer ?

— Une attaque. Ce soir, sur le palais. Ils ont prévu d’organiser une émeute à ses portes pour occuper la garnison, pendant que des soldats, travestis en membres de la garde, s’infiltreraient dans ses murs. Cela… cela doit arriver peu avant vingt heures.

Je me redressai, paniqué. Il ne nous restait que quelques heures !

— Il faut les prévenir ! Il faut empêcher cette horreur, m’écriai-je.

— J’aurais dû m’en charger, répondit Descart. Mais, comme tu le vois, il y a… un contretemps. Tu dois prendre cette lettre, c’est un message codé pour leurs troupes. Nous l’avons déchiffré, tout y est retranscrit. Ton uniforme te permettra peut-être de passer les lignes de défense de l’armée. Trouve… trouve la comtesse, elle doit être au palais, elle t’écoutera. Tu ne pourras compter que sur toi-même. Nos amis ne seront pas là pour t’aider, nous sommes les derniers. J’en… j’en suis navré…

Le professeur gémit, serrant les dents sous les coups d’un nouvel assaut douloureux.

— Ne traîne pas, je t’en supplie, reprit-il d’une voix caverneuse.

— Mais…

La main de Charles se posa sur mon épaule.

— Il faut l’écouter, intervint mon camarade, la voix brisée. Ou son sacrifice n’aura servi à rien.

J’aurais voulu pleurer. Hurler. Crier. J’aurais tout donné pour aider le professeur, j’aurais souhaité le prendre dans mes bras, l’amener moi-même se faire soigner. Mais le message…

— Je le ferai, murmurai-je finalement. Je vous jure que je le ferai, professeur.

— Merci, souffla-t-il.

Il ferma les yeux, sembla sombrer dans l’inconscience, réelle, ou feinte pour faciliter mon départ. Je pris sa main dans la mienne, l’enserrai avec douceur, puis me relevai lentement.

— Au revoir, monsieur. Vous êtes…

Ma voix se brisa dans un sanglot. Les larmes retenues inondèrent mon visage. Je jetai un dernier regard sur cet homme juste puis me retournai, sans un mot.

Je quittai la pièce, suivi de Charles. Je pleurais, hoquetais, mais j’allais remplir cette mission. Pour la mémoire de Maxime Descart.

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