Chapitre 12: Veillée d'armes

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Chaleureuses retrouvailles ! Celles d’amis éloignés durant de longs mois rattrapant enfin le temps perdu. Chacun y allait d’une anecdote, d’une pique ou d’une bravade, impatient de raconter son ressenti, ce qu’il avait vécu depuis un an.

Je présentai le Gros à la phalange, et à Charles, tout particulièrement. Un lien s’établit rapidement entre ces deux-là, l’humour de Martin s’accordant à la perfection avec la gouaille du Parisien. Les cadets nous rejoignirent bientôt, les deux groupes fraternisèrent sans peine. Les rations s’échangeaient, ainsi que les gourdes, que j’espérais remplies seulement d’eau. Je pris un repas à la hâte, profitant de ces précieux instants pour savourer la compagnie de mes amis.


La nuit était tombée, des braseros et des feux de camp illuminaient les alentours.

Nous franchîmes la porte d’Arcole, au milieu des troupes du 102e, nos ombres dansant sur les murailles de pierre. J’avançais en tête, Martin à ma droite.

Vus de près, les visages des fuyards devenaient encore plus saisissants. J’y lisais la peur, la résignation, la souffrance. Ces malheureux s’étaient endormis dans leur confort bourgeois pour se réveiller dans l’horreur, victimes d’un déchaînement de violence. Je reportai mon regard loin devant moi, ne pouvant plus supporter ce spectacle.

Le capitaine Rigaud, homme de haute taille au visage fermé, pur produit de la tradition militaire, nous accueillit dans un grognement. Nombre de ses ancêtres avaient déjà dû tomber au champ d’honneur ; son propre futur, destin tout tracé, l’y amènerait certainement.

Il avait installé son poste de commandement dans un café à moitié détruit, adossé à la muraille. Le comptoir en zinc servait de lit de camp à deux blessés. Sur les chaises dormaient à poings fermés une dizaine de soldats épuisés, l’uniforme marqué par les combats de la journée. Des munitions s’entassaient dans un coin, au milieu de piles de rations et de tonneaux de poudre. Les armes étaient rangées en faisceau, prêtes à servir à tout instant. Les fûts de bière, vides depuis longtemps, s’étaient transformés en réserves : couvertures, paires de bottes, cartes d’état-major et baïonnettes s’y amoncelaient dans un chaotique ordonnancement. Deux drapeaux, l’un du régiment, l’autre de l’empire reposaient contre un mur. Une seule lanterne sourde éclairait l’ensemble, projetant des ombres dans les recoins.

L’officier nous indiqua notre position en quelques mots : nous devions rejoindre les troupes engagées cent mètres plus loin sur la large avenue s’étirant devant nous.

— Méfiez-vous, lâcha-t-il. Ça canarde encore, même à cette heure. Interdiction d’allumer le moindre feu ou de vous rouler une cigarette, sans quoi vous allez vous faire trouer. On a réussi à nettoyer les bâtiments alentour, trouvez un endroit à l’abri pour vous reposer, ce soir, c’est relâche.

Il se fendit d’un large sourire fatigué, avant de reprendre :

— Mais demain, la fête recommence, alors tenez-vous prêts et tâchez de dormir au moins une heure ou deux. J’ai pas envie de vous voir roupiller quand le clairon sonnera.

La messe était dite. Repos pour le moment. Et demain… je frémis. Demain serait un autre jour.


Nos deux groupes s’engagèrent le long de l’artère. Des débris jonchaient le sol, des traces de sang, traces des récents affrontements. Les explosions avaient éventré plusieurs maisons. J’observai, troublé, l’intimité offerte des anciens habitants. Des penderies ouvertes laissaient s’échapper des étoffes, une horloge bancale menaçait de chuter, un lit à baldaquin se tenait en équilibre sur un parquet déchiqueté. Au loin, une masse sombre découpait l’horizon. La barricade, construite par les émeutiers. Elle se détachait, illuminée par des foyers allumés à sa base.

Un vieux soldat nous fit signe d’arrêter.

— Hé ! la bleusaille, vous fichez quoi dans le coin ? C’est pas les manœuvres, par ici, nous lança-t-il à travers sa moustache de grognard.

— Nous sommes de l’école polytechnique et de l’académie militaire, répondit Martin.

Habitué au langage martial, il ne paraissait pas le moins du monde blessé par les paroles du vétéran. Je ne pouvais en dire autant, me mordant l’intérieur des joues pour ne pas intervenir.

— Ben on est sauvés, alors ! s’exclama-t-il. Regardez, les gars, voilà la relève, on n’a plus qu’à se tirer, maintenant, ajouta-t-il dans un grand éclat de rire, bientôt rejoint par une douzaine d’autres soldats qui nous observaient depuis un appentis.

— Allez, Bézigue, lui lança leur sergent. Joue pas au vieux grincheux. Tu te souviens comment tu t’es pissé dans le pantalon, pour ton premier combat ? Montre-leur plutôt un endroit où se planquer.

— C’est sûr qu’à ce rythme-là, ils fonçaient tout droit sur les braillards. On en aurait retrouvé de la charpie, de ces minots, demain matin, intervint un autre militaire.

— Les braillards ? interrogeai-je.

— Ben, ceux d’en face, quoi. Ils passent leur temps à hurler à tout va, alors on leur a trouvé un petit nom. En attendant, dix mètres de plus, et vous étiez à portée de leurs fusils, les enfants.

Je posai mon regard sur la barricade. Dix mètres ? Celui qui s’était fait appeler Bézigue par son sergent, radouci, opina du chef, se lissant la moustache.

— Hé oui ! Dix mètres. Ça tient à pas grand-chose, hein ? Allez, venez avec moi, on va vous trouver un petit nid douillet pour penser à vos mamans.

Martin s’esclaffa, rejoint par une bonne partie de ses cadets. Je desserrai les poings, adressant un regard à mes camarades de l’école. Ces piques n’étaient même pas des provocations, pour ces hommes. Juste une façon de s’exprimer, rude et directe.


Le soldat nous mena dans le hall d’un immeuble d’habitations.

— Restez au rez-de-chaussée, on a des gars à nous en embuscade, là-haut, s’agirait pas qu’ils vous prennent pour des braillards, hein ? nous lança-t-il, goguenard.

L’endroit, auparavant cossu, avait subi les affres des pillages et des combats. Le mobilier, défoncé, s’étalait au sol, au milieu d’objets hétéroclites, malles en partie vidées, vêtements éparpillés, livres, tout ce qui n’avait pas été récupéré par les émeutiers. Un lustre imposant gisait par terre, des éclats de verre répandus en corolle à plusieurs mètres de distance. Au fond, un escalier de pierre majestueux menait au premier étage. Accès défendu, nous avait prévenus le vétéran.

— Je crois que ça pourra convenir, opinai-je, tant pour moi-même que pour le soldat.

— Désolé, mon petit, le palace est en dérangement, on pourra pas vous apporter votre petit déjeuner au lit, demain matin, ironisa-t-il. Il marqua une pause, jeta un œil vers l’extérieur. Le capitaine a dû vous dire de pas faire de feu, mais avec ce froid, vous allez geler sur pieds cette nuit, reprit-il, conspirateur. Bouchez les encadrements de fenêtres, qu’on vous voie pas de dehors, et arrangez-vous pour que la fumée file par-derrière, et vous aurez pas de problème.

L’homme m’adressa un clin d’œil, effectua une courbette comique avant de s’en aller, nous laissant seuls au milieu de la carrée.

— Hop ! Au lit les gars ! lança Martin, décidé à prendre les choses en main.

Rapidement, chacun se trouva un coin, étala sa couverture au sol et, par petits groupes, nos camarades entamèrent cette angoissante veillée. J’avais fait allumer un feu, respectant à la lettre les consignes du grognard, et déjà sa chaleur nous réchauffait, tandis que sa faible lumière nous apportait un peu de réconfort.

Nous passâmes, Louis, Martin et moi, parmi nos compagnons, vérifiant leur installation, échangeant quelques mots rassurants. Je repérai les plus épuisés ou les plus craintifs, me promettant d’épargner les premiers et trouvant de quoi apaiser les seconds. Je crus entendre des pleurs, étouffés à l’abri d’une couverture.

La nuit, le froid et l’angoisse perceptibles autour de nous n’arrangeaient pas mes propres pensées. Nous n’avions pas choisi d’embrasser le métier des armes. L’empire demeurait une puissance militaire, nous devions devenir des ingénieurs à son service, pas des soldats. Nous n’aurions pas dû assister à ces combats de rue. Et encore moins y participer. Je songeai, une fois de plus, à mon enthousiasme lorsque nous avions formé la phalange. Aux paroles de Descart sur les ingénieurs devenus soldats. Ma fierté de nous voir mener cet entraînement. Mon assurance quand nous patrouillions dans notre quartier. Si je n’avais pas accepté la demande du colonel, nous nous trouverions peut-être tous à cette heure dans notre école, laissant les vrais soldats combattre.

Perturbé, je finis mon ultime ronde. Il était temps de prendre un peu de repos.


Charles se tenait adossé contre une commode éventrée. Les paupières mi-closes, il paraissait somnoler, en paix. Je m’étonnai de voir combien l’esprit humain parvenait à s’adapter à la pire des situations. Nous nous apprêtions, Louis, Martin et moi, à nous allonger près de lui quand il ouvrit une paupière. Il se redressa, afficha un large sourire complice.

— Ben tout de même ! J’ai failli m’endormir, lança-t-il. Tout le monde est bordé ?

Il sortit de son sac à dos une flasque cabossée qu’il porta à ses lèvres avant de nous la passer.

— C’est un gars du 102e qui vient de mon quartier. Il me l’a filée, ajouta-t-il, l’alcool lui faisant déjà monter le rouge aux joues. Ils en ont reçu deux comme ça par personne, avant de partir. Paraît que ça réchauffe le soldat et que ça l’empêche de réfléchir.

Juste ce dont nous avions besoin.

— La vache ! s’exclama Martin après s’être servi. C’est pas du lait, ce truc. On a tout juste droit à un peu de bière coupée à l’eau, à l’académie. À part te faire pisser des litres, ça fait pas grand-chose d’autre !

— Ben pour pisser, t’en connais un rayon, me moquai-je en souvenir du jour du concours où sa vessie avait faillir exploser en plein examen.

Il se contenta de grimacer, me lançant la flasque. Je l’attrapai au vol, reniflai son contenu, prudent. De la prune ! Je détestais la prune !

Charles et Martin ne me quittaient pas des yeux, m’intimaient de rejoindre leur club. Je pris mon courage à deux mains et bus deux bonnes gorgées d’alcool. Je ressentis aussitôt la brûlure à laquelle je m’attendais irradier dans ma bouche puis dans mon estomac. Je manquai de tousser, réussis à me contrôler de justesse, les larmes me montant aux yeux.

— Non, mais regarde-toi ! éclata de rire Martin. T’es en train de pleurer comme une morveuse !

— T’aurais peut-être préféré un jus de fruits, mon petit ? renchérit Charles.

— Oh, ça va ! rétorquai-je sous les moqueries de mes amis. Je vous défie en cul sec quand vous voulez !

Dérisoire bravade. Aucun de nous n’était capable de pareille stupidité, nous le savions bien. D’autant qu’il eut été dommage de sacrifier cet immonde nectar. Je tendis le récipient à Louis, dernier de notre cercle à passer l’initiation. Il hésita puis but une courte gorgée, terminant sa démonstration d’une grimace contenue.

Nous nous regardâmes, les joues rougies par l’alcool et les yeux embués, puis éclatâmes d’un rire franc. Notre comportement ne me parut même pas déplacé, vu les épreuves à venir. Nous nous sentions bien, réunis en cercle, et profitions de ces instants de répit pour oublier, nous imaginer dans une auberge, un parc, une ruelle, à partager ce moment, comme les simples étudiants que nous avions été.

La flasque circula de groupe en groupe. Elle laissait derrière elle des relents d’alcool, mais aussi un léger vent de détente qui nous permit de trouver un peu de repos.

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