Chapitre 13: La barricade (1)

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— Debout les petits !

La porte du hall d’entrée claqua plusieurs fois.

— Les avant-postes sont déjà en train de faire le coup de feu ! reprit la même voix, grondante. Tenez-vous prêts à l’assaut, pas question de lambiner ! Dehors dans cinq minutes !

J’émergeai dans la douleur de cette nuit trop courte, la bouche rendue pâteuse par cette maudite prune. Mes oreilles bourdonnaient des hurlements du capitaine qui nous avait offert ce réveil-matin chaleureux.

Nous nous levâmes d’un bond, tandis que l’officier s’en allait déjà rameuter les troupes de sa section. Nous nous équipâmes en hâte, rassemblant nos affaires dans la précipitation, et sortîmes, les yeux encore pleins de fatigue. Le soleil se levait à peine, perçant tout juste l’obscurité alentour. Nous rejoignîmes la file des soldats progressant vers les lieux du combat. Nous suivîmes la ruelle où nous avions trouvé refuge et nous arrêtâmes dix mètres avant de nous engager dans l’avenue principale. Je m’avançai, jouant des coudes à travers les militaires agglutinés et jetai un œil prudent, afin de me rendre compte de la situation.

La barricade se dressait cent mètres plus loin. Assemblage difforme d’arbres abattus, de pavés descellés, de meubles entassés, elle fermait la large artère. Des étendards flottaient à son sommet. Le rouge des socialistes se mêlait au noir des anarchistes. Le blanc et bleu des royalistes rivalisait avec le drapeau tricolore des républicains. Tant de couleurs et d’oriflammes évoquaient la parade d’un régiment hétéroclite en manœuvre. Les émeutiers tiraient sur nos troupes par les meurtrières ménagées dans l’édifice et déversaient un feu roulant sur les soldats imprudents qui passaient dans leur ligne de mire. Des pavés s’élevaient vers le ciel, pour retomber loin devant nos premiers rangs.

De notre côté, une batterie de canons protégée par des remblais et des sacs de sable, barrait l’avenue. Leurs servants attendaient, le boutefeu à la main, des piles de boulets soigneusement disposés à leurs côtés. D’autres soldats, impatiente piétaille, se tenaient derrière cet abri, ne laissant dépasser que le haut de leurs coiffes. Certains tiraient sur les émeutiers, plus pour les occuper que dans l’espoir de les toucher.

Dans les étages des bâtiments situés entre ces deux lignes de défense, on se battait. Les grenades explosaient, les fusils crépitaient. Les grenadiers, troupes d’élite de la compagnie, s’opposaient aux plus farouches des combattants ennemis. Ces soldats expérimentés, comme taillés dans le roc, luttaient pieds à pieds, enjambaient les cadavres pour se frayer un chemin, faisaient sauter les murs séparant les habitations. Un corps, civil ou militaire, chutait parfois d’une fenêtre dans un cri de terreur qui couvrait un instant le vacarme.

Sur les toits, les voltigeurs prenaient position. Ils avançaient, dissimulés derrière les cheminées, sautant d’immeuble en immeuble. J’admirais l’agilité de ces hommes, plus habitués à manœuvrer sur des terrains dégagés, allant au contact de l’adversaire en avant de nos lignes. Je restai de longues minutes à les observer progresser en silence. Quand l’un d’eux estimait avoir trouvé un bon emplacement, il s’arrêtait, se mettait en position, attendant les ordres pour ouvrir le feu. L’effet de surprise était le garant de leur réussite, et cette averse de plomb venue du ciel devrait déstabiliser un peu plus les révoltés.


Les troupes stationnaient en nombre autour de nous. Les visages de mes camarades demeuraient fermés, pâles. Charles tenait à peine debout, comme s’il allait s’effondrer d’une seconde à l’autre. Martin le réconfortait, à grand renfort d’histoires et de rires forcés. Je souris malgré moi. Ces deux-là étaient devenus inséparables en une seule nuit. Ma phalange reflétait mon image : tremblants, mais unis. Comment réaliser que nous nous trouvions au milieu de cette scène ?

Je sentis mon estomac flancher, prêt à rejeter le maigre repas que je venais d’ingurgiter. La main de Louis se posa sur mon épaule. Je me tournai vers lui, le regard vide. Il restait calme, presque serein. Tout son être se focalisait vers notre but futur. Sans état d’âme. Sans humanité, frémis-je.

— Ça va, Pierre ? me questionna-t-il.

— Oui, je… ça va, t’en fais pas, parvins-je tout juste à articuler.

Il m’observa en silence, tout aussi convaincu que moi de mon mensonge.

Une estafette apporta nos ordres : on devait attendre le signal, se préparer à la charge.

La charge… Je ne voulais pas y penser. Je gardai mon esprit occupé, allant d’un de nos compagnons à l’autre. Je vérifiai dix fois les équipements, m’assurai des stocks de munitions, de l’état de chacun. Tout, plutôt que de songer à ces deux coups de sifflets qui allaient retentir.

Des cavaliers passèrent à bonne distance, une troupe de Uhlans polonais, armés de leurs lances. Unités légères, ils se rendaient à tout endroit d’un champ de bataille renforcer un régiment ou enfoncer une ligne faiblissante. Ils empruntèrent une rue parallèle à l’avenue. Allaient-ils tenter de prendre à revers les émeutiers ?

Le temps s’étirait. Autour de nous, les troupes s’agitaient. Les vétérans, habitués des batailles, fumaient leur pipe, en apparence sereins, tandis que les plus jeunes luttaient contre la peur qui les envahissait. Des effluves d’urine montaient à mes narines. Quelques téméraires, bien rares, piaffaient d’impatience. Nous restâmes ainsi pendant de longues minutes. Le jour pointait lentement à l’est. Je n’en pouvais plus. Que cela commence !


Le silence. Quelques coups de feu éclatèrent encore de notre côté. Au loin, le grondement des émeutiers s’intensifiait. Combien étaient-ils, de l’autre côté de la barricade ?

Le sifflet. Le premier signal.

Chacun empoigna son arme. Je jetai un regard à mes amis. Nous ne parlions pas, tendus par l’appréhension. Le temps ralentit. Mon cœur s’accéléra, mes mains se crispèrent. Je m’emparai de mon sabre, raffermis ma prise sur la crosse de mon pistolet.

Une explosion, une violente canonnade. Le second signal.

Les troupes, devant nous, se ruèrent à l’assaut dans un hurlement dément. J’aspirai une profonde goulée d’air frais, me retournai vers mes camarades de la phalange.

— En avant ! ordonnai-je, imité dans l’instant par Martin.


Nous courions, emplis de peur, mais transcendés par la présence des soldats autour de nous. Je menais ma section, Louis et Charles à ma droite, Martin et ses cadets à ma gauche. Dix pas devant moi avançaient le Capitaine Rigaud et son peloton, que nous avions renforcé. Nous nous trouvions dans l’arrière-garde du régiment. La quiche ne s’était donc pas vengée en nous expédiant en première ligne. Piètre satisfaction.

La barricade était maintenant toute proche. Ou ce qu’il en restait. Un trou béant la coupait en deux dans lequel s’engouffraient les premiers soldats. Nos canons s’étaient tus juste avant notre charge, de rares coups de feu provenaient de ceux d’en face. Les émeutiers s’étaient trouvés sonnés, balayés par la puissance de notre artillerie.

Je me jetai dans la brèche. Des cadavres tout autour de moi. Civils éparpillés par le souffle ou soldats touchés par les tirs adverses. Des bras, des membres, dépassaient des gravats, que nous devions enjamber. Des gémissements de défenseurs ensevelis sous la terre et la pierre. Et du sang, partout, étalé dans un grand éclat de peinture écarlate. L’odeur de la mort et de la poudre m’arrachait les poumons. Les yeux me piquaient, la nausée ne me quittait pas.

J’observai brièvement mes amis. Louis gardait un visage tendu, concentré, tandis que Charles luttait contre la peur. Martin m’adressa un clin d’œil, forcé, mais rassurant.

— En avant ! hurlai-je sans nécessité.

Personne ou presque ne pouvait m’entendre dans ce vacarme, mais ce cri servit surtout à me donner un peu de force.

Nous débouchâmes de l’autre côté de la barricade, surgissant dans un monde chaotique. Les troupes se déversaient au-delà, tandis que des sections prenaient place à son sommet : de cette place, ils pourraient faire pleuvoir un feu nourri sur les émeutiers, à condition de ne pas toucher les nôtres, déjà engagés. Les voltigeurs, dans les hauteurs, s’étaient mis à l’œuvre.

Je ralentis ma course, imité par mes camarades. Le spectacle sous nos yeux me stupéfia. La marée des combattants ondulait et refluait à cinquante mètres de là. On ne parlait plus de ligne, plus d’ordonnancement. Juste une masse compacte qui mangeait les hommes. Elle avalait les nouveaux venus, recrachait parfois des cadavres. Impossible de deviner qui perdait, qui se rendait maître de la place.

Nous dûmes reprendre notre progression, pressés par les suivants. Je regardai droit devant moi, dans l’espoir de repérer un adversaire dans cette mêlée difforme, d’apporter mon aide à un soldat en difficulté, de soutenir un groupe prêt à céder. Peine perdue. La cohue était telle que je ne pouvais rien discerner.

J’en étais tout proche, désormais. Plus que cinq pas, à peine. Je levai mon sabre, pistolet dans l’autre main.

Le tonnerre éclata au-dessus de nos têtes. Je perçus des cris, des hurlements, dans notre dos. Sur la barricade, les soldats s’effondrèrent comme un château de cartes : des émeutiers, réfugiés dans les étages des bâtiments encore en leur possession venaient de déverser une salve d’acier sur nos camarades alignés sur la crête. Nous ne pouvions rester dans cet espace découvert, sous la menace d’une nouvelle averse meurtrière.

— Avec moi ! criai-je à l’attention de ma phalange. En avant ! En avant !

Un ultime rugissement jaillit de nos poitrines tandis que nous nous enfoncions dans le mur des combattants. J’avais imaginé une résistance, la masse des adversaires nous empêchant de pénétrer à l’intérieur de la bataille. Mais leur danse endiablée nous laissa entrer sans peine, et nous nous retrouvâmes bientôt au cœur de la mêlée, entourés de toute part d’ennemis et d’alliés.

Je reçus un coup sur l’épaule, sentis une pointe effleurer mon flanc. Un fusilier immense s’effondra à mes pieds, le crâne fracassé par un marteau, tandis qu’un autre transperçait de sa baïonnette un émeutier sur le point de me toucher. Je n’eus même pas le temps de remercier cet allié de fortune. Il n’était plus là. Peut-être gisait-il déjà, mort, à quelques pas de moi ?

— Protégeons-nous ! me lança Martin, bien plus habitué à ce genre de situation. C’est notre seule chance.

Il avait raison, bien sûr.

— Restez groupés ! hurlai-je à mes camarades. Dos à dos. Gardez-vous les uns les autres.

Peine perdue. Je fus bousculé, éloigné de mes amis, manquant de trébucher à chaque pas. Sur une pierre, ou un corps. Je parais comme je le pouvais, portant mes coups à l’aveuglette. Certains tombèrent, autour de moi, se faisaient piétiner à mort. Nous ne pouvions même plus utiliser nos armes, tant la pression devenait importante. Nous nous battions alors comme dans n’importe quelle taverne, à coups de pieds, de poings ou de tête.

Corps à corps brutal. Animal.

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