Chapitre 2 : Yuugata no toki (Durant le crépuscule)

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Vocabulaire

Hakama : vêtement traditionnel, porté aussi bien par les hommes que par les femmes, mais qui est tout de même davantage porté par les hommes. Il s’agit d’un pantalon large et plissé, porté lors de la cérémonie de remise des diplômes, par exemple.

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Ji Sub

— Je n’en peux plus ! se plaint monsieur Martins, un vieil homme brésilien au teint parcheminé, aux cheveux blancs et aux doigts maigres dont il se sert pour essuyer les gouttes de transpiration qui perlent sur son front.

 Une chaleur moite et vicieuse envahit tout le garage. Les seules fenêtres de celui-ci sont pleines de buée. Les mécanos en sueur se démènent pour réparer et améliorer toutes sortes de véhicules, allant de fiacres à des voitures du siècle dernier. Les outils tintent et les moteurs vrombissent de tous les côtés. Mais, aussi étonnant que ça puisse paraître, j’aime cette ambiance. Ici, je me sens à ma place : je suis utile et ça, ça n’a pas de prix ! J’enlève un instant mes lunettes de protection pour observer l’effervescence autour de moi en esquissant un sourire. Bien sûr, la situation n’est pas parfaite, aucun Réfugié ne dira qu’il mène la vie dont il a toujours rêvé. Mais, en ce qui me concerne, cette situation n’est que temporaire, et j’ai au moins la chance de faire ce que j’aime.

— Vous devriez faire une pause, M. Martins ! lui suggéré-je.

— Qu’est-ce que tu dis ?

 M. Martins est atteint de surdité. Parfois, j’ignore si le problème provient de son vieux sonotone, de son vieux traducteur intégré -certainement le plus ancien - ou de sa vieille et unique oreille. Chez lui, tout est vieux. Mais, pour sa défense, il faut reconnaître que le lieu est particulièrement bruyant. Les gens présents, mécanos et clients, doivent parler d'une voix forte pour survoler le tintamarre produit par les diverses machines et les différents outils. Moi aussi, je commence certainement à perdre quelques points d’audition.

— Je dis que vous devriez faire une pause avant de vous évanouir ! Je me mets à hurler pour qu’il m’entende mais, comme il détourne le regard, je suppose que ce n’était pas suffisant, quoiqu’il fasse parfois exprès de ne pas comprendre certaines vérités dérangeantes. Son âge avancé en fait partie. Je m’approche de lui et crie encore plus fort, le faisant sursauter :

— Vous devriez faire une pause !

— Mon pauvre cœur, tu n’as pas honte jeune homme ?

— Je suis désolé mais vous m'entendiez pas...

— Je t'avais très bien entendu, Jiji. Simplement, je suis plus vieux que toi et m’estime donc bien plus sage. Je sais quand m’arrêter.

— Je vous ai déjà dit de pas m’appeler Jiji ! Allons-bon ! C’est vrai, vous êtes bien plus vieux que moi papy, raison de plus pour vous reposer. Surtout par cette chaleur !

— Nous avons les climatisations portatives vintages, ça suffit bien ! Et puis, de toute façon, il fait toujours chaud. Je m’arrêterai quand je serai mort.

— Vous savez très bien que j’aime pas cette phrase !

— Et toi, tu sais que je déteste recevoir des ordres. Encore plus venant de toi : tu es comme mon fils.

— Votre fils ? Vous avez quoi, quatre-vingts ans ? Je pourrais être votre petit-fils, à la rigueur…

— Petit insolent…Tu as quel âge encore, quarante ans ? Tu pourrais très bien être mon fils, pas mon petit-fils.

— En plus d’être sourd, vous êtes aveugle ? Mon visage est super lisse. Pas une ride à l’horizon. Et vous avez la mémoire courte. Je vous rappelle qu'on a fêté mon anniversaire il y a quelques mois à peine et vous y étiez. J’ai trente ans., et toutes mes dents !

— Bon, bon. D’accord, tu as gagné : tu es comme mon petit-fils alors. Mais tu restes un petit insolent quand même.

— Je rigole, papy ! Mais justement, si je suis comme votre fils, laissez-moi prendre la relève.

— Non, non et non ! Arrête ça ! C’est à moi de prendre soin des plus jeunes, et non l’inverse. J’ai la force de l’expérience.

— Et moi, la force de mes muscles : faisons équipe ! Vous pouvez me superviser depuis le hamac.

— Et puis quoi encore ? J’ai aussi des muscles : regarde ça, Jiji !

 M. Martins se met en tête de soulever un pneu qui glisse rapidement entre ses mains. Je l’intercepte avant qu’il ne finisse sur ses orteils.

— S’il vous plaît !

— Ça va, ça va, j’ai compris va ! Je vais me reposer, et après je serai en forme pour faire la course dehors contre toi. Et je gagnerai. Mon bolide est un vrai petit bijou.

— C’est ça, c’est ça...

 Je souris et continue la réparation ainsi que l'amélioration de la voiture sur laquelle je travaille depuis des jours. C’est un très vieux modèle, conçu pour rouler avec de l’essence. Or, l'essence est aujourd'hui prohibée, et rare de toute façon. La carcasse de cette vieille bagnole n’est plus très solide, mais elle suffira bien pour ce que je veux en faire.

 J'installe des panneaux solaires sur le toit tout en me questionnant : je pourrais faire fonctionner la voiture à la vapeur, et non à l'énergie solaire. Tout à coup, des claquements de chaussures à talons interrompent mes réflexions de mécano. Je reconnaîtrais ce son si particulier entre mille, et il me file la chair de poule. Pendant un cours instant, je me dis que ce bruit doit être puissant pour que je l'entende malgré le vacarme environnant. Il vaudrait mieux que je mette un casque un jour, si je ne veux pas finir comme M. Martins. Mais j’ai d’autres chats à fouetter pour le moment… Je lève la tête et aperçois Sisi qui marche comme une furie vers moi, l’air à la fois paniqué et énervé. Ses yeux me lancent des éclairs : je vais me faire tuer !

— TOI ! Je vais te tuer !  

 Je le savais : ma dernière heure est venue. Je lâche mes mes outils et me mets à courir :

— Mais qu’est-ce que j’ai encore fait ? lui hurlé-je par-dessus mon épaule.

— Qu’est-ce que t'as encore fait ? Dis plutôt ce que t'as pas fait, encore une fois !

— Ecoute, on est séparés : je te dois plus rien du tout.

— Ah oui ? Ah oui tu me dois plus rien ? Et à ta fille, tu lui dois plus rien non plus, peut-être ?

 Elle a de plus longues jambes que moi. Eh oui ; j’étais le plus petit du couple. Elle me rattrape donc bien vite à l’aide de grandes foulées malgré les talons vertigineux de ses escarpins couleur cerise.

— Bien sûr que si, c’est différent ! Mais enfin, Sisi, je…

— Tu sais qu’elle a disparu parce que t'as oublié d’aller la chercher à l’école ? Tu étais censé me la ramener au bar il y a déjà plus d’une heure ! Je vais commencer le service du soir en retard à cause de toi !

— Il est quelle heure ?

— Dix-sept heures !

— Dix-sept heures ? Merde ! Mais l’horloge du garage indique tout juste quinze heures...

— C’est bien ça votre problème, à vous autres dans cette fourmilière : vous vous coupez complètement du monde, vous êtes capables de réparer énormément d’engins, mais pas de remettre à jour une bête horloge numérique ? Franchement, Ji Sub, tu fais chier !

— Attends un instant, Sisi : certes je suis loin d'être parfait, mais nous sommes deux dans l’histoire. Je dois aller chercher Ji Soo à l’école quasiment tous les après-midis parce que tu travailles, alors que moi aussi je bosse.

— Ah ouais ? Tu voudrais que je joue les potiches, comme une bonne petite shin-nihonienne ? Désolée mais non : ça, ça arrivera jamais !

— J'ai jamais dit ça, je respecte ton travail. J’aimerais simplement que tu respectes aussi le mien.

— Ah ouais, parce que tu m’as respectée quand tu m’as mise en cloque lors d’une dernière baise d’adieu que tu avais demandée ?

— T'étais pas contre non plus, je t’ai rien imposé. Je t’ai même proposé de mettre une capote, et t'as refusé.

— Bref, quoi qu’il en soit, notre fille a disparu et nous devons la retrouver : les rues sont de moins en moins sûres. Tout le monde voit nos campements d’un mauvais œil. Si la police passe par ici et provoque une émeute, nous devons être prêts à répliquer ou à partir mais, avant ça, les enfants doivent être en sécurité. Les couvre-feux sont pas faits pour les chiens !

— En vrai, ils devraient aussi l'être pour les chiens quand on y réfléchit.

— Ji Sub, j’ai pas du tout envie de rigoler ! Je suis très inquiète et tu devrais l’être aussi.

— T'as raison. Je suis vraiment désolé, t'as toutes les raisons du monde de m’en vouloir et tu pourras me crier dessus autant que tu le voudras après, mais la priorité est de retrouver Ji Soo le plus vite possible. Je suis sûr que t'es d’accord avec moi. Là, nous perdons du temps.

 Les traits de Sisi se détendent. Elle se radoucit et me tend la main droite, que je prends :

— Nous allons la retrouver, ce n’est pas la première fois qu’elle fugue.

— Je sais. Mais je m’en veux de lui avoir imposé une vie si minable, si merdique !

— Ne dis pas ça, Ji Sub ! A part ton côté tête en l’air, t'es un bon père.

— Oh que si. C’est bel et bien ma faute si t'es tombée enceinte…

— Je t’ai dit sur le moment que j’en avais envie. Je pensais que ma pilule me protégeait suffisamment, on pouvait pas savoir que la pollution détraquerait mon système reproducteur au point d’inverser son effet, et je regrette pas d’avoir eu Ji Soo ! Elle est si intelligente, cette petite. Elle se débrouillera le temps qu’on la retrouve !

— Oui.

 Armés de nos ombrelles, afin de nous protéger la peau de toute brûlure éventuelle, nous sortons dans la ruelle. Nous respirons un court instant ses relents encrassés. Je culpabilise rarement mais, pour le coup, je m’en veux énormément. J’ai failli à mon boulot de père et ma fille de neuf ans se retrouve à présent seule dans ces rues dangereuses, remplies de criminels et de policiers véreux, sans parler de cette chaleur écrasante. Non, je ne peux pas laisser passer ça !

— Elle est peut-être au terrain de jeux ?

— Bonne idée, allons-y !

 L’air est tellement lourd et pollué que nous collons nos vieux masques à oxygène sur notre visage en même temps, comme si nous étions connectés. Nous l’avons d’ailleurs été, il fut un temps que je regrette. Sisi…Je souhaiterais lui dire que je ne suis toujours pas passé à autre chose, malgré les années, qu’elle occupe encore mes pensées. Après tout, c'était mon premier amour, et peut-être le dernier. Je ne sais pas si on peut aimer deux fois ou plus dans une même vie. L'autre jour, j'avais un rendez-vous galant mais la fille me paraissait si insipide que Sisi est revenue dans mes pensées. En même temps, nous vivons presque comme une famille normale. Mais je n’ose pas lui partager mes pensées. Notre marche main dans la main me paraît interminable. Heureusement, l’aire de divertissement prévue pour les enfants du quartier est à côté, non loin de son école. Ce que nous appelons ainsi n’est d’ailleurs qu’un centre éducatif rempli de bénévoles, il ne délivre aucun diplôme mais notre fille a tout de même accès à un minimum d’éducation. D'ailleurs, je la distingue au loin, avec ses petites couettes brun foncé retenues par des élastiques rouges. Elle aime déjà s’habiller un peu comme sa mère, qui ne jure que par cette couleur. Tant qu’elle ne porte pas de minijupe à son jeune âge, je trouve même ça mignon. Nous grimpons le talus et remarquons qu’elle discute avec deux hommes en uniforme bleu foncé : mon cœur s’emballe.

— Ji Soo !

— Maman ! Papa !

 Elle se précipite vers nous. Nous écartons les bras pour la réceptionner mais les policiers se mettent entre nous avec une telle violence qu’elle rentre dans l’un d’eux :

— Fais attention où tu marches, gamine !

Le policier sur lequel elle a trébuché lui prend le bras et se retourne vers nous :

— Vous devriez mieux éduquer vos gosses, vous les Réfugiés.

— Lâchez-la tout de suite, elle a rien fait de mal !

— Vous plaisantez ? Elle est en jupette ! Et vous, vous êtes en marcel, monsieur. Concernant votre épouse, n’en parlons même pas...

— C'est pas ma femme, ou du moins plus maintenant ! je corrige.

— Quoi ? Donc vous vous promenez seuls, dans la rue, sans être mariés, à moitié nus, et vous avez engendré un petit monstre à moitié nu également ? Ça va vous coûter très cher !

 Ma manie des détails causera ma perte un jour. J’aurais mieux fait de me taire. Ou de porter une tunique comme certains de mes amis, même si je trouve ça très laid. Sisi me fusille du regard avant de se tourner vers les policiers :

— Messieurs les agents...

— Nous sommes Lieutenants, espèce de sale prostituées sans vertu !

 J’apprécie souvent la vue des jambes de Sisi, quelque peu rondelettes, laissées en partie nues par un short ou une minijupe en jean. Ses cheveux bruns aux mèches rouges sont tous les jours relevés en un chignon haut et ébouriffés, son traditionnel foulard carmin autour du crâne finit de compléter son look de bikeuse sexy. J’adore toujours autant comment elle se fringue, mais ce n'est apparemment pas du goût de la police, ni des Shin-Nihonniens en général. Ils peuvent vraiment nous arrêter pour si peu ? Dans ce cas, la plupart des habitants du quartier sont concernés.

— Monsieur le Lieutenant, écoutez, on a juste chaud et on fait pas partie de votre société…

— Exactement, vous n’avez rien à faire sur le territoire shin-nihonnien si vous n’êtes pas un citoyen de cet Empire. Vous le reconnaissez vous-même ! Vous mériteriez d’être ramenés chez vous dès ce soir.

— C’est ici chez nous ! Vous aimez retourner tout ce qu’on dit contre nous, hein ? Ça doit vous titiller dans le caleçon ! Je fulmine en mettant mon masque en mauvais état contre celui, imposant, de la pourriture qui a osé traiter mon ex-femme de pute. Ce métier n’est pas honteux, mais il l’a dit de la manière la plus insultante qui soit.

— Vous êtes vraiment de la vermine, crache son acolyte qui, jusqu’ici, faisait plutôt office de spectateur.

 En tant que « couple » franco-coréen, nous pourrions être renvoyés dans nos pays respectifs, et ainsi être séparés. Ji Soo risque de se retrouver dans un foyer d’accueil, mais je tente un coup de bluff :

— Notre pays existe plus, messieurs les Lieutenants. Légalement, on a plus de chez nous, vous êtes donc obligés de nous garder ici, vous pouvez pas nous renvoyer sur un territoire sans terre, je me trompe ? Il s’agit d’un grand vide juridique. Et vous croyez qu’on peut se permettre le luxe d’être en kimonos ou hakamas[1] ? C’est cher et on peut pas se rendre là où ils sont vendus. En plus, ils signeraient notre arrêt de mort avec ces températures. Nous, on a pas la protection complète du Dôme, ni vos combinaisons thermiques ni d’éventails turbo ou quoi que ce soit…

— Monsieur, reculez !

— Et vous, lâchez ma fille !

— Que se passe-t-il ici ?

 Une voix féminine, étouffée par un masque à oxygène presque aussi bas de gamme que le mien, un éventail turbo rouge à la main, habillée d’un uniforme de police plus simple que celui de ses collègues, se fait entendre. La fille à laquelle la voix appartient grimpe le talus. Le vent chaud fait voler des grains du bac à sable autour des mèches lisses qui sortent de son chignon. L’épaisseur de sa coiffure me laisse penser que sa chevelure doit être longue et fournie. Je devine qu'elle a chaud dans un uniforme qui ne semble pas climatisé comme celui de ses confrères.

— Agent Mori, je présume ? Pourquoi est-ce que des cheveux dépassent de votre chignon ?

— Je suis désolée, Lieutenant, je ne suis pas habituée à l’humidité ni à la chaleur d’ici donc j’ai raté ma coiffure. Je m'appliquerai davantage à l’avenir.

— Vous avez intérêt, sinon j’appellerai votre chef et il se fera un plaisir de vous coller un blâme !

— Oui, Lieutenant ! Vous avez parfaitement raison. Sinon, j’ai reçu un code B130 ici et au sud d'Arakawa. Vous aviez besoin de renforts ? s’étonne-t-elle.

— Le monsieur me fait mal, pleure Ji Soo.

— Messieurs, vous devriez la relâcher : ce n’est qu’une enfant, suggère l'agent Mori.

— Il y a eu plusieurs outrages sur agents. J’ai aperçu la fillette. Je me suis inquiété de la voir sans ses parents. Ensuite, deux Réfugiés sont très vite apparus. La gamine m'a poussé et ses parents nous ont menacés. J'ai lancé un code B130 car les Réfugiés sont comme des cafards : quand vous en voyez un, l'instant d'après vous en voyez cent. Mais ce n’était visiblement pas le cas ici. Vous pouvez disposer. On va procéder à leur arrestation sans vous.

— Lieutenant, je vous comprends sincèrement. Je sais qu’un enfant peut être plus fort qu’il n’y paraît mais, sauf votre respect, vous voulez vraiment mettre dans votre rapport qu'une petite fille vous a poussé ? Comme je vous le disais, je vous crois, mais on sait vous et moi ce que nos confrères en penseront… De plus, le fait d'arrêter trois personnes dont une mineure, qui vont être très vite relâchés à moins qu’ils puissent être renvoyés chez eux, va vous demander beaucoup de paperasse pour rien. Un lieutenant de votre rang mérite une affaire plus conséquente et médiatisée. Il en va de même pour votre collègue. Vous ne devriez pas perdre votre temps avec des Réfugiés aussi peu importants. Même dans leur monde, ils paraissent être au bas de l’échelle sociale ! Il y a une manifestation au sud d’Arakawa, avec tous les plus grands contestataires que les journaux connaissent. Elle est filmée. Je faisais la circulation là-bas lorsque j’ai entendu votre appel à renforts ainsi que celui émis depuis la manifestation mais je ne suis pas assez expérimentée pour gérer celle-ci. Je devrais m’occuper de cette plus petite affaire, ici, et vous devriez aller au sud d’Arakawa à ma place.

— Vous avez raison, agent Mori ! Mais ne vous y habituez pas : les femmes n’ont jamais raison plus d’une fois dans leur vie. On vous les laisse.

 En articulant la dernière phrase, il se retourne vers son collègue. Ensuite, ils se retirent tous les deux, en libérant Ji Soo qui se blottit contre nous. Elle ne semble pas blessée, bien que la trace des doigts de cette enflure soit toujours sur son bras.

— Merci, agent Mori !

 Sisi tend la main à la fille qui ne la lui prend pas et s’incline à la place. Même si je sais que les Shin-Nihonniens ne se touchent pas, tout comme nous en Corée, Sisi n'a pas perdu ce vieux réflexe et cette image de ces deux jeunes femmes se saluant de manières différentes me pertube sans que je ne puisse expliquer pourquoi.

— Je vous en prie, il est de mon devoir d’aider la population. Enchantée, je m'appelle Mori Minami.

—Enchantée de même, je m'appelle Sylvie Dumoulin.

— Gardez vos discours hypocrites pour vous, mademoiselle. Non mais franchement, comment vous nous avez appelés, des Réfugiés au plus bas de leur propre échelle sociale, ou un truc du genre ?

— J’ai dit ce qu’ils voulaient entendre : la psychologie, vous connaissez ? Je me suis même diminuée face à lui, alors que cela m’a arraché la bouche. Je l’ai fait pour vous, je vous signale. Je voulais qu’il lâche votre fille. Si vous aviez été emmenés au poste, vous auriez subi bien pire ! Vous venez de pays qui existent encore, je me trompe ? Vous savez que vous auriez pu être renvoyés dès demain, ou même ce soir ? Ils cherchent la moindre excuse pour rapatrier le plus de Réfugiés possible.

 Je jurerais avoir vu son regard noisette en amande glisser vers mes bras dénudés l’espace d’un micro instant, mais je ne peux en être sûr.

— Nous maitrisions la situation, on avait pas besoin de l’aide d’une gamine shin-nihonienne ! Vous semblez bien jeune pour être policière. Votre nom de famille me dit quelque chose...Vous seriez pas la fille de cet enfoiré de Mori ? Ce nom de famille doit être bien utile à porter !

— Vous ne voyez que mon regard, comment pouvez-vous affirmer que je ne suis qu’une gamine ?

— Vous en avez la voix.

— C’est ridicule. Enfin, peu importe. C’est en effet mon premier jour. Et j’ai malgré tout réussi à me hisser contre des Lieutenants, et ai donc risqué de perdre ma place, pour vous défendre. Si vous avez des soucis d’égo, ce n’est pas mon problème ! Et oui, je suis bien la fille unique de cet enfoiré de Mori Saneyuki. Je vous l’accorde, mon père est un connard fini mais, heureusement pour vous, ce trait de caractère n’est pas génétique. Sinon, je plaindrais votre fille !

 Et elle tourne les talons. Je reste bêtement la bouche ouverte tandis que Sisi et Ji Soo, malgré la situation traumatisante, se moquent ouvertement de moi :

— Elle est chouette la dame, hein maman ?

— Oui, je l’aime bien, cette petite ! Enfin une qui arrive à te faire fermer le clapet. J’espère qu’elle patrouillera davantage dans le coin. J’aime ce silence quand tu te tais.

 Et moi, je n’aime pas ça. Je me sens con et minable : et je n’aime être ni l’un ni l’autre.

— Ça suffit, Sylvie !

 Je ne l’appelle par son prénom, et non pas son surnom, que lorsque je me retrouve au pied du mur, déboussolé et dépourvu de toute répartie. Elle en rit donc de plus belle, ce qui a pour effet de me liquéfier sur place. Je me sens encore plus misérable et décide de prendre la direction du bar où Sylvie travaille en tenant Ji Soo par la main, mais celle-ci et sa mère continuent à se bidonner. Mon sourire revient peu à peu. Malgré le caractère traumatisant de ce qu’elles viennent de vivre, je devrais peut-être me montrer reconnaissant face à cette policière qui les a défendues et fait tant rire. Après tout, mon amour propre est moins important que celui que j’éprouve envers les deux femmes de ma vie.

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