En poussant les deux battants

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Une femme, âgée d’environ vingt-cinq ans, entra dans l’auberge. Vêtue d’un sarouel et d’un kurta, coiffée d’un tambourin écarlate et chaussée d’élégantes bottes de même teinte, elle était richement parée. Un cimeterre damasquiné battait contre sa cuisse droite.

La conversation cessa instantanément. Le patron se leva éberlué. Les doigts de Gaël, qui tourna la tête pour voir qui pénétrait dans la salle, se crispèrent sur les poils du chat. Les deux derniers semblaient avoir été pétrifiés, l’un portant un goujon à sa bouche, l’autre le nez dans sa chope de bière, regardant par-dessus celle-ci, celle qui venait de franchir le seuil.

Historia est une ville cosmopolite, exempte de stéréotypes sexistes. Les représentantes de la gent féminine y fréquentent régulièrement les auberges. Pas seulement les courtisanes ou les saltimbanques qui s’y rendent pour travailler. Commerçantes, paysannes et bourgeoises hantent les restaurants, tavernes et cabarets, mais pas les bouges bien évidemment. Elles y vont avec leurs maris, leurs amis, entre filles ou en solitaire. Certaines artistes tiennent même salon à la « taverne des arts ». Une femme armée n’est pas courante à Historia, mais n’a rien d’exceptionnel, il y a dans la cité une école d’escrime réputée dont le maître d’armes est l’une d’elles. Ce n’est pas non plus la silhouette agréable de la visiteuse qui laissait les quatre hommes sans voix. Le métissage de la ville favorisait l’apparition de créatures de grande beauté. Leur sidération était due à la voilette qui masquait le visage de la nouvelle venue.

Ho ! bien sûr, ils en avaient déjà vu. Parfois, des veuves portent quelque temps des voiles noirs, qui ombrent légèrement leurs minois. Afin de simuler la tristesse et cacher leurs sourires, disent les mauvaises langues. Pour ne pas exposer leurs chagrins, soutiennent les bonnes gens. Mais celle-là était d’une joyeuse écarlate qui vous « claquait à la gueule », et surtout elle était totalement opaque. Tellement dense qu’ils se demandaient comment elle pouvait voir au travers. Si impénétrable qu’elle eut pu avoir la tête d’un carlin sans que nul le sût.

Reprenant ses esprits l’aubergiste lui proposa une table et s’enquit de ce qu’elle désirait.

***

J’entrais dans l’hôtellerie, aussitôt le silence se fit, quatre hommes attablés semblaient tétanisés. Un chat essaya de s’enfuir, mais une main tenant fermement une bonne poignée de poils l’en empêcha. J’avais l’habitude, je provoquais souvent cette réaction dans ces contrées où ma réputation ne m’avait pas précédée. Après quelques secondes, l’un d’eux se leva, me proposa une table. L’aubergiste sans doute.

Mais je scrutais la salle, mon regard s’arrêta sur le félin. Étrangement, l’animal fixait le texte qui me ceignait la taille comme s’il le comprenait… Je repris mes esprits, j’avais bien failli vérifier ma ceinture. « Si, un jour, tu rencontres une personne, homme ou femme, qui réussit à lire cette phrase, elle apparaîtra non cryptée sur le ruban », disait le message du djinn. Un homme ou une femme, pas un chat. Idiote ! De toute façon, ce n’était nullement pour déchiffrer les mots dits à mon père que je parcourais les mondes. Je repris mon examen de la salle, cette fois je m’arrêtai à un coin plongé dans l’ombre.

« Merci, je m’installerais dans ce coin au fond. Renouvelez la consommation de son occupant et amenez-moi la même chose, je suis sûr que cela me conviendra », répondis-je à l’aubergiste.

J’avançais jusqu’à la table. Alors que je me saisissais d’une chaise, l’obscurité disparut, l’homme que je cherchais apparut, je l’interpellais.

« Vous permettez , golem  ?

– Je vous en prie, prenez place ! Mais je ne suis pas un golem, je suis fait de chair et de sang.

– Admettons. Je vais vous surprendre, mais je pense que nous allons cheminer côte à côte un certain temps.

– Ce n’est pas impossible, mais dites-m’en plus. »

***

« Roland, la princesse, et le djinn réunis dans une pièce, je sens que les choses vont se compliquer.

– Évidemment, disciple, j’espère que tu ne provoqueras pas un brouillamini comme il y a deux ans.

– Promis, Merlin. Je me tiendrai tranquille, sinon je sais, des calottes.

– Des calottes ? Des calottes oui, mais pas seulement. Où étais-tu l’an dernier quand maître Léonard a suivi sa cure en février-mars, et non en mai-juin comme d’habitude ?

– À la ferme pour traire les vaches.

– Si tu me mets une pagaille indescriptible dans cette histoire, je te bannirai et tu iras tirer sur des pis, pour remplir des seaux de lait, chaque fois que maître Léonard ira prendre les eaux.

– Oui, Merlin, j’ai bien compris. Mais dites-moi, ne trouvez-vous pas bizarre que le Djinn soit arrivé là maintenant ?

– Tu as dit, bizarre (calotte), bizarre (calotte), comme c’est étrange (calotte) ! pourquoi as-tu dit, bizarre (calotte) ?

– Ben… parce que c’est bizarre que chassé du monde où il se trouvait précédemment, il surgisse précisément ici, à ce moment précis.

– As-tu réellement cru que le tout-puissant (calotte) avait enjoint à Miou d’aller jouer ailleurs (calotte), à la demande d’un rovalug [1] gonflé de son importance (calotte) ? penses-tu qu’une de ses créatures puisse non pas prier ou implorer, mais “discuter avec” le créateur (calotte) ? Envisages-tu que le Très-Haut se soit trouvé “bien embêté” (calotte) ? Es-tu aussi stupide qu’un dragon (calotte) ? Le grand architecte a intimé au djinn de venir ici parce que tel est son dessein (calotte). Espérons pour Sindaril que notre seigneur, à tous, soit en mode “pardon et miséricorde”, et non d’humeur “colère et châtiment” (calotte).

– Oui, Merlin. »

Le disciple se frotte l’arrière de la tête en marmonnant. « Quand cessera-t-il de se prendre pour l’agent Gibbs ? »

***

[1] rovalug [rovelyg] nom dragon ailé.

Dictionnaire bilingue sindarin [gris elfique] - français

***

Note du scribe qui couche sur les bits la relation des faits, sous la dictée des héros, témoins et autres observateurs : Je ne peux en aucun cas être tenu responsable, même solidairement, des paroles prononcées (aussi ineptes soient-elles) ou des actes commis par les personnages. Surtout de ceux qui interviennent, plus ou moins régulièrement, dans cette aventure sans y avoir été invités.

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