Chapitre 4

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Quand la bêtise et la méchanceté marchent main dans la main, vaut mieux pas croiser leur chemin. Malheureusement, c’est tombé sur ma pomme.

Avachi sur la banquette arrière du Berlingo, je me vois comme une part de pizza abandonnée entre deux coussins un lendemain de fête. Sur le siège passager, le nabot compte et recompte mes billets, mes pacsons et mes buvards, pendant que moi je compte les dents qui me restent. Au volant, le cow-boy, quant à lui, suce son cigarillo au bout incandescent, crache de la fumée par les naseaux, ce qui a l’effet de plonger l’habitacle dans un brouillard puant. Mes yeux piquent. Sardou chante à la radio, le conducteur augmente le volume. “J'ai envie de violer des femmes, de les forcer à m'admirer, envie de boire toutes leurs larmes et de disparaître en fumée”. Ambiance. Les deux ripoux reprennent le refrain en chœur en balançant la tête de gauche à droite, le Berlingo oscille dangereusement, j’en viens à espérer un accident pour me sortir de ce pétrin, mais malheureusement, le conducteur reprend le contrôle de son véhicule dès la chanson suivante.

  • Vous savez que c’est interdit de fumer sur son lieu de travail ? leur fais-je remarquer en me demandant s’il n’existe pas une loi interdisant également d’écouter du Sardou.
  • Tu préfères que je fume ou que je te fume ? répond-il entre ses dents.
  • Hin hin, elle est bonne, celle-là, chef, ajoute le minus.

Je me tais. Jusqu’ici, mon goût pour la répartie ne m’a pas vraiment servi. Les bracelets d’acier autour de mes poignets en témoignent, mes paupières gonflées comme des mirabelles aussi. Je ne suis plus en position de jouer les fanfarons.

Je regarde à travers la vitre, le paysage défile. Spectacle désolant, morne. Des friches industrielles côtoient des zones commerciales aux parkings vides éclairés tels des sapins de Noël, et des quartiers sans âmes aux maisons clonées. Les ronds-points se succèdent, ornés de sculptures moches conçues par des artistes aussi bien subventionnés que mal inspirés. Ici, une fontaine en panne, entourée d’eau croupie où surnagent des canettes vides et des bouteilles en plastique, hommage involontaire à notre société de consommation. Plus loin, une enclume géante recouverte de graffitis qui évoque avec finesse le passé métallurgique de la région. Enfin, un monument aux morts de la Grande Guerre, représentant un grand soldat français au regard fier qui serre la main d’un Boche deux fois plus petit que lui. Une curieuse inscription orne le fronton : “Aux grands hommes et aux petits aussi”.

Région sinistrée, défigurée, gueule cassée. En 14, Dieu a balancé des shrapnels sur sa gueule et comme ça ne l’a pas rassasié, il a remis ça avec des magasins GiFi, des usines fermées, des rastas blancs en sarouel, du béton partout, des ronds-points moches et des flics corrompus. Les sept plaies du Grand Est. Je crois qu’Il a une dent contre nous. On ne transforme pas sans raison une paisible région en Mordor de chez Wish. Les voies du Saigneur sont impénétrables.

Nous arrivons enfin dans la petite ville de Bousier-lès-Nancy, dont l’église Saint-Lazare a été transformée en discothèque. Une lumière psychédélique fait briller les vitraux, la musique techno parvient jusqu’à nous, j’irai y faire un tour quand je serai sorti de ce pétrin. De toute évidence, les gens du coin ont cessé de chercher à plaire à ce Dieu qui les hait. Au bout d’un moment, on arrête de lécher les pompes qui te défoncent le museau.

La voiture se gare devant le commissariat, un mastodonte cubique d’inspiration brutaliste qui me fait l’effet d’une bête dépourvue d’émotion. Le minus m’extirpe de la voiture et me pousse dans la gueule du monstre. Nous progressons dans un étroit couloir puant jusqu’à une petite salle dépourvue de fenêtre, éclairée par des néons blafards. Une table et trois chaises constituent l’unique mobilier de cette pièce aux murs jaunis qui résonnent encore des plaintes des gardés à vue. Le cow-boy m’installe d’autorité sur une chaise et se place en face de moi. Son compère s'asseoit à son côté devant un ordinateur si vieux qu’il doit fonctionner au charbon.

Je pointe du doigt la caméra, préhistorique, elle aussi, on dirait que Spielberg l’a utilisée sur un de ses tournages tellement elle est grosse.

  • Vous ne l’allumez pas ? demandé-je.

Le visage du cow-boy se fige. Son cigarillo se bloque à la commissure de ses lèvres.

  • Elle marche pas, rétorque-t-il, abrupt.

Je n’y crois pas une seconde. Il veut surtout pouvoir mener son entretien à sa manière, quitte à me frapper.

J’appuie sur un bouton, la caméra s’allume, je fais coucou en souriant.

  • Voilà, c’est réparé ! Ne me remerciez pas, c’est cadeau !

Le chef soupire, je savoure cette petite victoire comme du petit lait. Cette caméra, c’est mon assurance-vie.

  • Bien, on va reprendre depuis le début, recommence-t-il d’un ton professionnel alors que la déception se lit sur son visage. Il est 3h30 du matin, vous êtes en garde à vue. Veuillez décliner votre date de naissance, adresse, numéro de téléphone, situation professionnelle et personnelle.
  • Pas si vite, chef, l’interrompt son collègue en enfonçant avec force les touches de son clavier comme s’il appuyait sur une sonnette.

OK, ils sont en mode “bad cop, stupid cop”. S’ils croient que je vais leur donner mon nom, ils se fourrent le doigt dans l'œil jusqu’au fion, façon brochette de con.

  • Je m’appelle Marc Assin, réponds-je en essayant de garder mon sérieux.

Je pivote vers l’apprenti greffier qui continue à taper sur son clavier, le bout de langue sorti et l’index tremblant.

  • Assin, avec deux “s”, comme dans SS, précisé-je.
  • C’est pas son vrai nom ! interrompt le cow-boy. Il se fout de notre gueule !
  • Ah, répond l’autre en appuyant à regret sur la touche pour effacer le texte.

Je reprends, comme si de rien n’était :

  • Je n’ai ni profession, ni domicile fixe, ni papiers d’identité, je suis un vagabond, libre comme l’air.
  • Plus pour longtemps si tu continues à jouer au con ! me coupe le chef, le visage rouge comme un poivron.

Ca y est, il a oublié la caméra, il perd le contrôle. Vous avez beau frotter un cochon mille fois avec du savon, il restera un cochon.

Je réponds, un sourire en coin.

  • Pourquoi ? Vous êtes certain que si nous organisions un concours, vous seriez le grand gagnant ?

Il serre le poing, se retient de me l’envoyer en pleine figure. Sa colère passe dans un coup sur la table dont les stigmates montrent qu’elle en a vu d’autres.

  • On t’a trouvé sur la route de Champenoux en possession d’une grande quantité de stupéfiants.
  • Je n’étais pas en possession de stupéfiants, réponds-je sans me démonter, en fixant la caméra droit dans l’objectif.

Le cow-boy désigne les sachets remplis de ma marchandise.

  • Et ça, c’est quoi ?
  • Aucune idée, de la poudre de perlimpimpin, peut-être ? Honnêtement, vous avez l’air de mieux savoir que moi.
  • Les poches intérieures de ton manteau étaient remplies de cette merde !
  • Ah, si vous dites que c’est de la merde, très bien, je vous crois. En tout cas, ce n’est pas mon manteau, mens-je.
  • Bah voyons !
  • Vous savez, les gens laissent parfois des déchets sur le bord des routes, il m’arrive régulièrement de trouver des objets insolites, comme des éviers en fer, des armoires à cuiller, des poêles à mazout, mais aussi des croquillards à roulettes, des rabisteurs de brogne ou encore des boustifeurs presque neufs ! En tout cas, ce n’est pas très respectueux de l’environnement, si vous me permettez cet aparté.
  • Oh putain, il me casse les couilles, ce con !
  • Je note tout ça, chef ? demande le minus.
  • Ta gueule, Berthelot ! grogne le cow-boy avant de me fixer droit dans les yeux avec ses yeux revolver.

Il a le regard qui pue.

  • Tu sais ce qu’on fait avec les mecs comme toi ?
  • Vous les libérez, car ils sont innocents.
  • Innocents ? La bonne blague ! Ecoute, les faits sont là, tu es un trafiquant de drogue et on t’a pris la main dans le sac.

Hors de question pour moi d’avouer, même s’ils me proposent de devenir leur indic ou leur dealer. Je nierai jusqu’à la mort. Reconnaître les faits, c’est me condamner, soit à la prison, soit à devenir les serviteurs de ces salauds. Surtout si on se rend compte plus tard que ma drogue donne des envies de meurtre et que des dizaines de personnes se sont entre-tuées par ma faute.

Ma stratégie est simple, je vais les faire craquer pour qu’ils me relâchent. Et je pense être sur la bonne voie. J’enfonce le clou.

  • Je ne me drogue qu’à l’humour. Si j’ai quelque chose à vendre, et même à revendre, c’est ma bienveillance.
  • Tu sais où tu peux te la foutre, ta bienveillance ?
  • Ecoutez, si vous cherchez un fournisseur pour votre consommation personnelle…
  • Oui ? répond-il, soudain intéressé.
  • Eh bien, je ne suis pas votre homme.

Je marque une pause et je rajoute, un sourire en coin :

  • Voilà tout ce que j’ai à dire, Monsieur le Commissaire…

Il explose.

  • Il n’y a plus de Commissaire de terrain depuis 1995, putain ! C’est fini, le commissaire Maigret, Moulin ou Corinne Touzet et compagnie ! Les commissaires, aujourd’hui, ils ont des souliers vernis et ils passent leur foutu temps à bouffer des petits-fours avec le préfet ! Je suis capitaine de police, merde !
  • Calmez-vous, Capitaine Julliard, ajoute le nabot.
  • Je peux pas !

Je savais que ma dernière banderille allait le faire craquer. Aucun officier de police ne peut résister à la mention du fameux “Commissaire”.

Il se lève, embarque mes sachets avec lui et demande à l’autre de le suivre dans un bureau et ils claquent la porte derrière eux, me laissant seul et menotté.

De loin, j’entends des bribes d’une conversation animée, les voix s'entremêlent. “On pourra rien contre lui ! "On peut juste le foutre en cellule pour le faire chier" "Ouais, mais on devra le libérer demain !", "Comment on va faire nos putains de chiffres !”, “Prends ça, ça va te calmer”, “Ouais, bonne idée, putain.”

Merde, j’avais pas prévu ça. Je crois qu’ils vont taper dans ma came.

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