Chapitre 5 : Fin

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Me voilà tout seul, dans la salle de garde à vue. Ceci est mon corps, livré à lui-même. Pendant que mes bons apôtres communient autour de ma marchandise frelatée, j’ai comme une envie de quitter la Cène.

J’hésite. Soit j’attends patiemment la fin de ma garde à vue, soit je profite de l’absence des pandores pour filer à l’anglaise. La deuxième option, pour séduisante qu’elle soit, me laisse perplexe. Et si les ripoux comptaient sur une tentative d’évasion pour me sauter sur le gras et me mettre au trou ? Peut-être que les bouts de conversation que j’ai pu entendre ne relevaient que d’une minable comédie. Ou alors, seconde hypothèse plus folle encore, ma drogue pourrait leur donner des appétits de meurtre, comme aux raveurs du bois Pétard. Dans ce cas aussi, il vaut mieux que je me fasse tout petit.

Dans le doute, je visse mon cul sur la chaise en fer. Je m’étonne moi-même, ça ne me ressemble pas. Au collège, je ne pouvais jamais rester en place, il fallait que je bouge, que je fasse des conneries, que je m’exprime. Je suis peut-être en train de vieillir. J’ai toujours pensé qu’on devient vieux quand on s’assoit par peur de se mettre debout, quand on réfléchit au lieu d’agir, quand on ferme sa gueule alors qu’on a envie de hurler.

J’observe les murs décrépis, le bureau percé de stigmates, le sol poisseux qui colle aux baskets, le faux-plafond crevé par endroits, les moisissures qui se développent en étoiles. J’ai beau siffloter pour passer le temps, je me fais rapidement chier, j’ai la bougeotte. L’ado qui sommeillait en moi vient de se réveiller. Me voilà rassuré.

Tiens, la caméra me fait de l'œil. Ces cons ont oublié de l’éteindre. Je me lève, approche mon visage de l’objectif, le scrute de près, comme si j’allais pouvoir apercevoir le mec de l’autre côté, celui qui m’observe peut-être en ce moment, ou celui qui visionnera l'enregistrement plus tard. Au lieu de ça, je ne vois que mon reflet tuméfié de mec paumé. L’envie me titille de faire un petit numéro. Je tords ma bouche en plissant les yeux et prends un accent italien : “C’est à moi que tu parles ? Mais c’est à moi que tu parles, là, putain ? WOWOWO !”. Je marque une pause et je reprends, d’une voix plus gaie, avec un visage que je veux souriant et niais : “Salut les followeurs ! Bienvenue sur ma chaîne “LapolicevousenTube” ! Alors, aujourd’hui, je profite que les policiers sont en train de se prendre une grosse chouille, pour vous présenter ma salle de garde-à-vue ! Bon, autant vous le dire tout de suite : le rapport qualité-prix de cet hôtel de police est décevant. Le voiturier était mal aimable et fumait dans l’habitacle. Là, j’ai la dalle et j’attends toujours la collation, le room service laisse à désirer. Et ne parlons pas de la propreté, ils ont la flemme du ménage ! Les activités proposées sont rudimentaires, voire inexistantes et le personnel peu accueillant. J’aurais peut-être dû opter pour la formule de luxe, mais on me dit dans l’oreillette qu’elle est réservée aux politiciens et aux pédophiles. Ma prochaine critique portera sur ma nuit en cellule, alors abonnez-vous à ma chaîne, lâchez vos pouces, laissez vos commentaires et rendez-vous aussi sur ma page Instagram “BadTripadvisor pour les photos !”

Je colle mon pif à l’objectif pour y laisser une bonne trace de gras et je me marre tout seul, ça défoule. Quel acteur je fais ! J’aurais peut-être pu faire une carrière d’influenceur. Quand on y pense, celle de dealer y ressemble. J’ai mon propre réseau asocial, je construis patiemment une relation de confiance avec mes abonnés, je travaille de manière autonome, j’exerce sans aucun contrôle. La concurrence est rude, je dois chercher à me démarquer pour rester dans le game et il me faut affronter des détracteurs, dans un milieu où tout le monde se tire dans les pattes. Au final, je me fais une tonne de fric non déclaré au fisc.

“TU VAS PAYER !”

Le cri me sort de mes réflexions autant qu’il y fait écho. Je me raidis comme si on venait de me rentrer un bâton dans le cul. La menace vient du bureau des flics, mais s’adresse-t-elle vraiment à moi ?

J’observe la porte dans l’espoir débile de trouver une réponse à cette question. Un autre hurlement retentit : “ICH WERDE DICH TÖTEN!” suivi d’un tonitruant : “FRIDOLIN ! DORYPHORE !”, puis de “CALMÜSER !”. Je ne comprends rien à ce charabia ! Des bruits de bagarre suivent ces invectives, un coup de feu éclate, suivi d’un lourd silence. La porte s’ouvre en grand. Le capitaine sort, débraillé, chemise ouverte, cheveux ébouriffés, en sueur, flingue à la main. Derrière, son collègue gît dans une mare de sang. Je me cache dans un recoin. Trop tard, il m’a vu et s’approche de moi d’un air déterminé, le visage fermé. Cette fois, c’est la fin.

Je me place dans l’axe de la caméra pour mourir devant les projecteurs, je ferme les paupières. J’attends. Une main puissante me tombe sur l’épaule. J’attends encore, les dents serrées. Comme il ne se passe rien, j’ouvre un œil timide. Le cow-boy me fixe droit dans les yeux.

  • Jeune homme ! m’interpelle-t-il d’un ton militaire, mais cordial. N'ayez crainte !

Son attitude me laisse penser qu’il ne me reconnaît pas.

  • Oui ?
  • Auriez-vous l’obligeance de m’indiquer où je pourrais trouver une automobile ?
  • Euh… il y a le Berlingo, juste devant.
  • Un berlingot ! A la bonne heure ! Je demande un véhicule, pas une friandise !

De toute évidence, ma drogue lui a grillé le cerveau. Le pauvre s’exprime d’une drôle de manière, avec ses expressions d’un autre siècle. Amnésie ou dédoublement de la personnalité ? Je l’ignore, mais au moins, il ne semble pas me vouloir du mal. Je joue le jeu, histoire de ne pas le contrarier. Un conseil : si un homme armé vous demande un renseignement, donnez-le.

  • L’automobile est garée devant le poste. Je crois que vous avez les clés dans votre poche, d’ailleurs.

Le cow-bow farfouille dans son pantalon, sort les clés, esquisse une moue dubitative puis s’en va, me laissant dans la salle de garde-à-vue, seul.

Avec prudence, je quitte les lieux, pénètre dans le bureau où les meubles renversés, quatre pieds en l’air, témoignent muettement d’une violente bagarre. Le cadavre du minus repose contre le mur. Mort, il paraît avoir encore rétréci.

Hors de question de moisir ici et d’analyser la scène de crime, je laisse la police scientifique se débrouiller avec ce merdier.

Sans état d’âme, je fouille les poches du macchabée. Les clés des menottes sont enfouies au milieu de mouchoirs dégueulasses et de coucougnous suspects. Je libère mes poignets de leurs bracelets d’acier, empoche ma marchandise éparpillée pour éviter qu’on remonte jusqu’à moi et en moins de temps qu’il n’en faut pour assassiner son prochain, je me retrouve dehors, dans la fraîcheur du jour naissant, à l’heure où les jeunes se précipitent vers le MacDo pour un petit-déjeuner qui absorbera tant bien que mal l’alcool ingurgité pendant la nuit.

Je savoure l’instant. Face à un miracle comme celui-ci, aucune grande gueule ne ferait la fine bouche.

Un bruit de moteur vrombit derrière moi. Je me retourne. Deux phares brillants foncent droit vers moi. Ébloui, j’ai à peine le temps de mettre ma main en visière que…

C’est le choc. Inattendu. Brutal. Mortel.

Je sens mon corps se libérer de la gravité, puis retomber lourdement sur le bitume. Mes os craquent comme de la porcelaine brisée à coups de marteau tandis que mon esprit, léger comme une plume portée par le vent, s’échappe lentement de ma chair meurtrie. Séparé de mon enveloppe corporelle, je flotte dans l’air, en suspens. Seul un cordon ombilical transparent me relie à la barbaque sanguinolente allongée sur le sol. Vu d’en haut, je ressemble à un sac de pommes de terre écrasé, avec supplément ketchup. Purée.

Le conducteur sort du véhicule. Le cow-boy, encore lui. Il s’approche de mon corps, je le vois comme au travers d’un brouillard épais. Il se penche sur moi, tente un massage cardiaque et marmonne “ Oh, comme je suis désolé ! C'était un accident ! J’ai perdu le contrôle de cette conduite intérieure, je ne connais pas ce modèle !”, mais ses murmures sont bientôt recouverts par d’autres bruits, plus stridents, un mélange de sons désagréable, de voix, de langues. Je regarde tout autour. Le spectacle qui s’offre à moi me stupéfie. Des âmes flottent, similaires à la mienne, brillantes, nerveuses, électriques. Elles tourbillonnent, m’encerclent, menaçantes, leurs pensées se brouillent aux miennes. « Laisse-toi aller, fais comme lui », me glisse à l’oreille l’une d’entre elles en désignant le capitaine penché sur mon corps en plein massage cardiaque. « Comme lui ? » demandé-je, incrédule. « Oui ! L’ancien propriétaire de ce corps a laissé la place à un valeureux poilu. Il a déjà tué un boche pour son grand retour, et ce n’est pas fini ! »

La bagarre dans le bureau des flics me revient à l’esprit, celle du bois Pétard aussi, le lien avec ma drogue m'apparait comme une évidence…

Ils étaient là, autour de moi, tous ces valeureux soldats venus des quatre coins du globe se faire trouer le fion dans ce coin perdu de Lorraine lors de la première, celle qui devait être la der des der. Ils ne s'étaient pas envolés pour le Paradis des héros morts pour la Patrie Reconnaissante. Non, leurs âmes damnées sont restées ici, condamnées à errer à la surface de ces terres aussi désolées que moi. Je ne sais pas si c'est Dieu qui les a refoulés façon physionomiste de boîte de nuit ou s'ils ont choisi de rester... tout ce que je vois, des âmes de Français et d'Allemands avec un même rêve, prendre possession d’un corps physique pour repartir au combat et se venger, comme en 14. Ma drogue, en ouvrant les fenêtres de la perception, a rendu mes clients vulnérables, elle a permis aux fantômes de pénétrer dans leur corps, sans état d'âme, c'est le cas de le dire. Quand on vous dit que la drogue, c'est mal... A l'hôtel de Police, Les deux ripoux, eux aussi, en ont fait les frais en goûtant au plaisir interdit. Un Allemand, un Français, face à face, combat inévitable, il ne devait en rester qu'un, et c'est lui qui vient de mettre fin à mon existence.

En bas, le capitaine s’acharne à me redonner vie. En haut, les âmes s’acharnent à entrer en moi sans mon consentement, #moiaussi car je ne serais pas contre réintégrer mon propre corps. Je me bats, tente de repousser leurs assauts, les fantômes s'entremêlent dans un sac de noeuds en-dessous de moi dont je ne distingue qu'une masse floue. Plus ils redoublent d'efforts, plus je me rends compte à quel point ce corps pour lequel ils se battent ne mérite pas tant d'acharnement. Après tout, je n'en ai jamais rien fait de bon, je ne l'ai jamais entretenu, je l'ai toujours considéré avec mépris, comme un poids à porter indigne de mon esprti, eux semblent vouloir en faire un meilleur usage que moi, leur haine me fatigue et ma motivation vacille. Le fil qui me relie à la vie se tend… et finit par lâcher. Je m’éloigne vers le ciel comme un ballon lâché par un gosse dans une foire, je me sens léger, léger.

Le monde commence à s'estomper autour de moi, les couleurs se fanent et tout devient blanc. Mon corps est maintenant loin, très loin en dessous de moi, il vient de rouvrir les yeux et bouge un peu la main. Les âmes continuent de tourbillonner, de plus en plus agitées, de plus en plus désespérées.

Bientôt, je ne serai plus qu'un souvenir, une idée, un rêve, une pensée lointaine dans l'esprit de ceux qui m'ont connu. Et les âmes continueront de tourner, de chercher, de désirer la vengeance.

Mais je me sens bien. Je suis libre, en paix. Je suis déjà parti, déjà au-delà, loin de tout ça, loin de la laideur de ce monde qui n'a aucun sens, loin des ronds-points moches, des Gifi, des Pizzeria del Arte, des ripoux dans leur Berlingo. Et je ne reviendrai jamais.

Je sais où je vais.

Comme le disait Daniel Darc, j'irai au paradis, c'est en enfer que j'ai passé ma vie.

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