Abby

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Abigail Lockart ouvrit les yeux.

L’affichage numérique de son réveil indiquait 06:59.

Plus qu’une minute. Et encore.

Peut-être quelques secondes à peine.

C’était toujours la même torture. Abby se réveillait systématiquement une fois par nuit, espérant à chaque fois que le réveil lui indiquerait qu’il lui restait au moins deux bonnes heures de sommeil. Mais, apparemment, ça ne serait pas le cas ce coup-ci.

Abby se jeta sur l’énorme bouton proéminent de son réveil, désamorçant à l'avance l’engin de mort, avec autant de violence que son corps somnolent le lui permit. Encore une dure journée.

Elle devait faire le point. Cela faisait maintenant onze mois qu’elle était venue vivre seule à Moscou. Elle avait quitté Chicago pour venir travailler au Moscow Times. Journaliste était un dur métier. Elle avait étudié la littérature ainsi que la philosophie et caressait l’envie de devenir un jour écrivain, mais elle n’avait jamais rien écrit qui la satisfasse pleinement pour tenter d’être publiée. Cela faisait quelques années qu’elle tentait d’écrire un roman. Mais elle bloquait. Alors, en attendant, elle écrivait des articles de journaux. Elle avait tout essayé : de la chronique littéraire à la critique de cinéma en passant par les éditos, quelques portraits crayonnés agrémentant les interviews d'une foultitude d'inconnus notoires, les mots croisés et, même, la présentation de sudokus. Elle savait bien que tout ça n'était vraiment pas reluisant, mais elle avait toujours eu de bons retours par rapport à ses textes.

De très bons retours, même.

Pas de prix Pulitzer ni aucune autre grande nomination bien sûr, mais une somme de petites reconnaissances sincères et touchantes qui, mises bout à bout, confortaient Abby dans l'idée qu'elle était une bonne journaliste, dotée d'un vrai sens du style.

Si sa carrière ne décollait pas et frôlait même pour ainsi dire les bas-fonds du métier, c'était simplement parce qu'Abby s'était, avec une constance tellement étonnante qu'elle en devenait profondément désespérante, systématiquement trouvée au mauvais endroit et au mauvais moment.

Lorsqu'il y a presque un an son ancien boss lui avait proposé le Moscow Times, elle avait dit oui. Elle s'était dit qu'il était vraiment grand temps pour elle de changer d'air, et que se retrouver à l'autre bout de la planète ne pourrait que s'avérer salutaire pour sa carrière.

Sortant d'une relation amoureuse décevante, mais encore jeune et pleine d'énergie, elle n'avait pas eu à réfléchir longtemps. Bien au contraire, elle avait même ressenti une envie aussi irrésistible que soudaine de venir découvrir la Russie, ce grand pays qui avait tant effrayé l’humanité.

Ce n’était sûrement pas le grand froid qu’elle était venue chercher. Chicago était au moins aussi bien servie que Moscou de ce côté, avec son climat nord continental aux hivers si rudes qu'il arrivait même aux voies ferrées de claquer. Abby en revenait donc toujours au même point : elle était venue ici pour se changer les idées. Pour sortir de son marasme. Trouver l’inspiration. Et peut-être aussi, quelque part, pour connaître enfin l’énigme de la Russie. Et puis, après quelques mois, elle se plaisait très bien ici. Elle n'avait certes pas l'intention d'y passer sa vie, mais Moscou était une ville tellement gigantesque et le peuple russe était tellement plein de surprises que chaque jour apportait son lot, sinon d'émerveillement, au moins de total et perpétuel dépaysement.

Oui, Abby se plaisait en Russie.

Malgré les cours de Russe intensifs qu'elle continuait de suivre, avec son énorme livre et auprès d'une petite vieille charmante ressassant les événements de l'ère soviétique, ce qui était par ailleurs tout à fait passionnant, Abby ne comprenait toujours pas grand-chose aux discussions russes.

Ne pas parler la langue était terriblement handicapant, en plus d'être véritablement embarrassant en tant que journaliste. Mais elle le vivait bien. Elle prenait tout cela comme un jeu.

Abby prenait par exemple plaisir à déchiffrer les gigantesques publicités écrites en cyrillique qui recouvraient presque chaque mètre carré des gratte-ciel de la capitale et elle jouait de son mélange détonant d'inexpérience et de total volontarisme pour s'attirer la sympathie des gens.

Les Russes étaient des gens extrêmement froids au premier abord, et cette froideur se maintenait toujours un certain temps, parfois même agrémentée d'une pointe de mépris, voire de méchanceté. Mais Abby finissait toujours par faire poindre un petit sourire à ces gens d'habitude si moroses, et pour elle c'était à chaque fois une petite victoire. Lorsque les Russes comprenaient tout le mal qu'elle se donnait pour parler la langue, malgré sa notoire incompétence, elle était toujours récompensée de sa persévérance. Même si, pour cela, elle devait rentrer chaque soir sur les rotules, épuisée, puis dormir dix heures d'affilée.

Mais ce matin, elle n'avait pas eu ses dix heures de sommeil, et elle se dit que la journée serait vraiment très rude. Elle se laissa emplir lentement par l'espoir et la motivation, faisant monter en elle cette chaleureuse attitude qui allait lui permettre de tenir le coup. Mais aujourd'hui, ça n'avait pas l'air de fonctionner. Tant pis, se dit-elle, ça ne pouvait pas non plus marcher à chaque fois.

Abby se leva péniblement.

Il régnait une chaleur étouffante et terriblement sèche dans son petit appartement. C’était déjà une partie de la solution de l’énigme russe : ce pays possédait de telles ressources d’énergie sous forme de gaz et de pétrole que personne ici ne se souciait des économies d’énergie. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle avait découvert que les radiateurs ne possédaient tout simplement pas de thermostat ! Ils chauffaient. A fond et en continu.

Et c’était tout.

Alors, Abby faisait comme tout le monde : lorsqu’elle avait trop chaud, elle ouvrait grand les fenêtres. Tout simplement. Ce geste qui lui paraissait au début si insensé était maintenant devenu une routine, un mouvement qu’elle effectuait désormais quasi mécaniquement. Un courant d’air absolument glacial s’engouffra dans la pièce. Abby respira avec bonheur cet air frais plein de givre, laissa la masse d’air entrer encore quelques instants, puis referma la fenêtre lorsqu’elle commença à trembler sous sa fine robe de chambre.

Sous le filet d’eau brûlant de la douche, Abby rassembla les éléments dont elle disposait pour son article. On lui avait demandé de s’intéresser à un certain Nathan Craig, directeur d’une gigantesque entreprise de recherche américaine dans le génie génétique. Ce personnage faisait régulièrement la une des journaux locaux. Craig était un homme beau et séduisant, approchant à peine la quarantaine. De l’avis de tous, Craig était un génie. Brillant scientifique, le genre éternel major de promotion à vous dégoûter par son éclatante et perpétuelle réussite, Craig était également connu pour ses immenses qualités de manager. Il avait fondé Futura Genetics il y a une dizaine d’années et, aujourd'hui, il régnait sans partage sur le monde des biotechnologies. Car, malgré d’intenses controverses, il semblait bien qu’il avait été le premier à séquencer l'intégralité du génome humain. Et depuis cette percée fondamentale dans l’histoire des sciences, il avait continué à multiplier les exploits, découvrant sans cesse de nouveaux secrets tapis dans nos gènes.

Pour faire simple, Craig était un vainqueur.

Il dirigeait d’une main de fer une équipe d’une centaine de scientifiques et avait toujours su faire les bons choix pour que Futura Genetics reste au top de sa discipline. Il était venu s’installer en Russie pour des raisons purement économiques, avait le don de prospecter de nouveaux fonds pour ses recherches et même si ses méthodes ne semblaient pas toujours être des plus « orthodoxes », l’immense majorité des chercheurs s’accordaient pour dire que Craig était un vrai homme de science et qu’il avait toujours produit des résultats aussi décisifs qu’honnêtes.

 Pour maîtriser un minimum son sujet, Abby avait dû se plonger dans de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique. Elle qui n'y connaissait rien, elle avait appris beaucoup de choses sur la génétique, le clonage et même la thérapie génique. Mais ce n'était clairement pas son domaine et puis, ce qu’Abby voulait mettre à jour, c’était l’envers du décor.

Elle n’était pas du tout une adepte du sensationnalisme et savait qu’il ne fallait pas s’attendre à ce que Craig soit un homme profondément différent, trempé dans diverses activités douteuses, mais elle voulait tout de même faire la lumière sur quelques points restés obscurs. Elle cherchait par exemple à clarifier les rapports étroits qui semblaient rapprocher Craig et Ivan Rokov, atypique PDG de Gazpran, le géant gazier russe. Et  puis elle ne comprenait toujours pas pourquoi Futura Genetics possédait un second laboratoire situé à Daryznetzov, à huit cents kilomètres à l'est de Moscou. Craig n'avait peut-être pas de cadavres dans ses placards, mais certains points méritaient tout de même d'être clarifiés.

Abby regarda sa montre. L'écran indiquait 07:14. Elle se massa la nuque une dernière fois sous le jet d’eau brûlante, fit craquer ses vertèbres cervicales, non sans pousser un long et intense râle de satisfaction, puis sortit s’habiller. Elle allait être en retard.

Elle poussa l'une des lourdes portes d'acier et s’engouffra dans le métro, créant un appel d'air sec et brûlant qui fila vers l'extérieur avec une force défiant l'entendement. Elle se plia ensuite au rituel habituel. Comme le métro était chauffé à outrance et qu’elle était habillée pour le grand froid extérieur, il fallait enlever toutes ces couches qui risquaient de l’étouffer de chaleur. Cela devenait vraiment pénible. Pourquoi diable ces abrutis chauffaient-ils aussi fort ?

Abby franchit, toujours avec la même irrépressible appréhension, le système de contrôle qui déconnait une fois sur deux et vous détruisait les hanches pour vous empêcher de passer, puis elle prit l’escalator qui l’emmena à toute allure sur une pente incroyablement raide vers ce qui lui semblait encore être le fond de la terre. Le métro était en effet enfoui à quelque soixante-dix mètres sous la surface, tellement profond qu’il avait été modifié pour devenir un gigantesque abri antinucléaire du temps de la Guerre froide.

Le métro était un abri antinucléaire.

Cette seule constatation la choquait toujours autant. Et il existait quelque part un second métro appelé « D-6 », un réseau militaire plus ou moins secret, enfoui encore plus profond et reliant les points stratégiques de la capitale, censé servir en cas de crise.

Arrivé tout au fond, Abby passa sous la massive porte d’acier anti souffle, épaisse de plus d’un mètre, aujourd’hui condamnée en position haute. En cas d’alerte nucléaire, elle devait sceller l'abri. Abby n’eut pas à attendre longtemps : une rame passait toutes les trente secondes à une vitesse infernale. Le métro moscovite était le plus grand du monde, transportant chaque jour plus de passagers que les métros de New-York et de Londres réunis.

Tout ici transpirait la démesure, comme cet énorme quai taillé dans le marbre, ces enluminures en or, ces énormes statues à la gloire soviétique passée, ainsi que ces fresques colossales et ces luminaires en cristal.

Oui, c’était un sacré métro.

Secouée par les violentes vibrations de la rame, prise dans une masse d'air peu ragoûtante aux relents d'urine et de rails surchauffés, Abby remarqua une pile du Moscow Times nonchalamment étalée par terre, certains exemplaires baignant carrément dans une flaque de vomi.

 Tout ça pour ça.

Le Moscow Times n’était même pas lu. Sauf par les Occidentaux. Pas par les Russes. C’était rageant. Personne, ou presque, ne lisait leurs travaux. Mais c’était, en fait, une chance formidable. Car dans ce pays prétendument démocratique et républicain, la censure exercée par le président Vladimir Meskine avait fait taire tous les journaux sérieux et il ne restait plus que d’indigestes outils de propagande.

L’insuccès du Moscow Times était tel que Meskine n’avait même pas jugé bon de les censurer ni même d’exercer sur eux une quelconque pression. Ils pouvaient donc travailler dans la plus grande liberté, et donc avec honnêteté. Le Moscow Times était d’une très grande fiabilité. Ainsi, à Moscou, seuls les étrangers étaient réellement bien informés. Le peuple russe restait noyé sous un tissu de mensonge et de propagande.

Abby soupira et descendit de la rame, fondue dans la masse continue du flot moscovite, côtoyant de grands types avec de super sales gueules surmontées de vieilles chapkas déglinguées. Ca et là, quelques femmes, typiques de la Moscovite libérée façon executive-woman entrées de plein pied dans le capitalisme postsoviétique, toujours affublées d'artifices vestimentaires d'un goût plus ou moins douteux. Il n'en restait pas moins qu'il s'agissait là généralement de très belles femmes. Abby n'avait pas à rougir de leur beauté slave, elle avait son délicieux petit charme bien à elle-même si, pour le moment, du haut de son décidément trop petit mètre soixante, elle avait la véritable et désagréable impression d'être submergée dans un magma humain, d'une tristesse et d'une monotonie sans pareil.

Elle piétina de longues minutes avant d'atteindre enfin le gigantesque escalator qui devait la ramener à la surface de ce monde, dans un rang impeccablement aligné, témoin de la rigueur moscovite. Une fois en haut, elle soupira un grand coup, remis ses gants, son bonnet et son écharpe pour, de nouveau, affronter le froid terrible qui s'était abattu sur Moscou et ses habitants.

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