Moduleurs de temps

4 minutes de lecture

 L’émissaire ne mit jamais le pied à terre ce jour là.

 Paul le suivit jusqu’à la tête de la procession où se trouvait le Roi : celui-ci était à peine visible, tant il était entouré de gardes. Le jeune héros fut confié à l'un d’eux, qui lui expliqua : « le Roi te recevra à la prochaine halte ». Cette phrase anodine rassura quelque peu Paul : ainsi, on ne le tuerai pas sur-le-champ ! Et bien plus encore, considération surprenante, on lui permettait d’avoir une entrevue avec le Roi ! Ne l’ayant jamais vu que sur des pièces jusqu’à lors, il était fébrile et anxieux à l’idée d’échanger des paroles avec Sa Majesté des Barbares…

 Le Roi regarda la montre qu’il avait au poignet : relique des guerres contre les civilisés, le bijou raffiné indiquait douze heures et quatre minutes. La tente royale étant montée depuis quelques temps déjà, on ne tarderait pas à lui apporter ce jeune barbare intrigant. Quittant son poignet, son regard se posa sur la glace devant lui. Elle qui avait vu tant de civilisés faisait maintenant face à ce roi : «un vieux barbare à la barbe grisonnante, affalé sur un trône d’or usé par le temps et le pouvoir…» se dit-il. On ne distinguait plus où s’arrêtait l’Homme et où commençait la chose : « qui trône gouverne », se fiant à la lettre à cette maxime barbare, le Roi ne semblait jamais quitter ce siège qui incarnait le pouvoir et la responsabilité sur son Peuple tout entier.

Douze heures et quatre minutes : décidément, cette montre ne semblait pas avancer ! Las, le Roi somnolait et pensait à ce qu’il allait dire à ce jeune aux pouvoirs si peu communs.

 Paul s’était assis à côté de la tente royale, profitant de cette halte pour reposer ses jambes. Son esprit était lui au contraire tout occupé à essayer de comprendre pourquoi personne ne donnait l’ordre de le tuer… Non pas qu’il le souhaitât ! mais les personnes aux traits civilisés étaient honnies de leurs compagnons, qui plus est en temps de guerre. Et puis, rencontrer le Roi des barbares, c’était presque un privilège ! Paul n’était même pas sûr que le chef de sa ville l’ait vu rien qu’une seule fois… cette pensée le fit sourire, et calma un peu l’ardeur de son esprit.

 Enfin, un conseiller du Roi s’adressa à lui : « Venez, le Roi souhaite vous voir ! »

 Se relevant d’un bond, celui-ci salua le conseiller et le suivit jusqu’à l’entrée de cette salle du trône. Deux gardes soulevèrent les draps qui occultaient l’entrée, et Paul pénétra dans ce lieu majestueux.

 S’habituant à la pénombre qui y régnait, ses yeux découvraient peu à peu toutes les richesses éblouissantes qui s’amoncelaient autour du trône royal : une glace dont la grâce semblait provenir d’un autre âge que celui des barbares, des tapisseries chantant les mythes et les victoires de son peuple, et des armes imposantes recouvrant de lourdes cassettes.

 Ses yeux se posèrent enfin sur le Roi. Il était recouvert de fourrures et d’autant de bijoux symboliques, à sa taille était accrochée une épée majestueuse, mais si peu nécessaire. Son regard se posa quelques instants sur son visage : il avait les yeux bleus, les sourcils épais et dressés, la barbe ne laissant qu’apparaitre la bouche. Ce visage dégageait un sentiment de pouvoir, une puissance maîtrisée et presque de la sagesse, ou seulement une majesté grave et sévère. Paul s’agenouilla finalement devant le Roi :

— Ainsi, tu es le Moduleur de temps, commença celui-ci.

Paul se releva :

— Oui, il m’a été permis de moduler le temps, à la manière des civilisés. répondit le garçon, s’étonnant lui-même de la solennité de son ton.

— Bien. J’imagine que depuis ce jour, les autres barbares t’ont regardé différemment, à la fois par peur et par haine. Moi, je ressens à ton égard ni de la crainte, ni de la colère. Quand j’étais jeune Roi, peut-être aurais-je décidé de ta mort… mais maintenant plus âgé, bien plus sage, mon esprit en a décidé autrement. Depuis aussi longtemps qu’on se permet de raconter l’histoire, Civilisés et Barbares s’opposent : deux peuples, deux idéologies, deux conceptions opposées d’un seul monde.

Il marqua une pause. Paul suivait avec une grande attention les paroles du Roi.

— Mais… repris sa majesté, je ne sais pas encore si c’est par folie ou par sagesse, je crois que l’on doit dépasser ces oppositions pour que, chacun de nous, s’élève.

 Paul fut boulversé par ces mots : le Roi des Barbares, qui incarnait toute la force de son Peuple, toute sa sagesse aussi, aspirait à la réconciliation avec les civilisés ! Son esprit barbare en était ébranlé, mais dans le même temps un enthousiasme et une exaltation nouvelle semblait poindre. Il dut patienter quelques instants avant de pouvoir répondre à ce Roi qu’il respectait tant :

— Ainsi, vous souhaitez que ces deux peuples se réconcilient ! Mais comment faire, quand les barbares haïssent si profondément les civilisés ?

 Le Suprême ferma les yeux, tant il savait la réponse délicate, voire impossible :

— C’est vrai, mon Peuple ne semble pas prêt à entendre de telles paroles de la part de son Roi. Et moi, je suis trop vieux et trop entouré de conseillers et de gardes pour tenter de faire entendre raison à tout une foule. On me respecte, oui, mais l’on ne m’écoute plus.

Il marqua une pause et ajouta :

— Et ce n’est même pas moi qui ait décidé de cette guerre : Ce sont mes conseillers, mes ministres qui n’attendent que ma mort pour s’entretuer et prendre ma couronne. Il y a cependant encore une chose que je peux me permettre : ralentir la marche vers les Civilisés, et envoyer un Ambassadeur qui arriverait à convaincre, l’un comme l’autre des Peuples, à renoncer à la guerre.

Le Roi adressa une ultime bénédiction à son gouverné :

— Paul, va en avant des terres barbares jusqu’à la citadelle civilisée, découvre leurs moeurs et exerce avec eux ton pouvoir. Puis reviens à nous et exhorte ce Peuple à seulement aimer son prochain ! Et avant de partir, laisse-moi te donner cette montre : elle t’obtiendra la faveur des Civilisés…

Le Roi regarda une dernière fois sa montre : douze heures et quatre minutes. « Décidément, pensa-t-il, le temps se fait attendre… » Il la tendis à Paul, et, ne pouvant plus contenir son propre épuisement, il s’endormit enfin sur son siège royal.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire CécilienV ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0