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 ⸺ Où t’étais passé ? Je t’ai cherché partout !

Je me retournai pour accueillir Hana, qui accourrait en sens inverse.

⸺ La rage est passé ? m’étonnai-je devant ses zygomatiques lavées du courroux qui les avaient salis lors de notre dernier échange.

Mon incrédulité la fit ralentir.

⸺ Oh, c’est tout pardonné. Après tout, tu ne pouvais pas savoir, pas vrai ? débita-t-elle, un soupçon de désinvolture un peu trop forcé dans ses mots pour être crédible.

Je haussai un sourcil, attentif.

Ses joues se pigmentèrent d’une nuance embarrassée. Elle baissa les yeux, la honte dans son regard.

⸺ Bon, et puis… je me suis peut-être un peu emportée, j’avoue. Désolée.

Je me mordis les joues pour ne pas sourire, en vain.

⸺ Est-ce que je suis en train de rêver ? Hana, Hana Myrddin vient bel et bien s’excuser, auprès de ma personne ?

Je me portai la main au front.

⸺ Je crois que je vais m’évanouir.

Elle envoya son poing dans mon biceps.

⸺ Arrête, ce n’est pas si exceptionnel !

⸺ Oui, oui…

⸺ Je ne ressens pas le besoin de m’excuser souvent devant toi, c’est tout.

⸺ C’est bien ce que je dis.

Elle m’asséna un deuxième coup (plus léger). Je me pliai en deux et imitai un grognement de douleur.

⸺ Arrête de faire semblant, je t’ai à peine effleuré…

⸺ Tu plaisante ? J’avais d’autres ambitions dans la vie que de devoir me tailler une place dans le Clan en tant que mendiant-manchot de premier ordre, moi !

Hana éclata de rire et je la rejoignis quelques grains de sables plus tard.

⸺ Je suis désolé, moi aussi.

Je la sentis se tendre à côté de moi.

⸺ Pourquoi tu t’excuserais ? J’ai surréagi, pas toi !

⸺ Je sais, mais… c’est moi qui t’ai fait la blague – une mauvaise blague, en plus. Et c’est aussi moi qui t’ai poussé dans tes retranchements.

Je dégageai mon front des boucles qui l’encombraient.

⸺ Ce… ce n’était pas à moi de le faire, et je t’ai mis mal à l’aise alors que tu n’étais déjà pas en situation de confiance, donc… désolé.

Elle hocha la tête, me prit par la taille pour ajuster son pas au mien.

⸺ On finira bien par en rire dans vingt Möks, hein ? plaisanta-t-elle, sa joue sur mon épaule.

⸺ On finira bien par en rire, approuvai-je en la serrant contre moi.

Nous nous éloignâmes tranquillement, bras dessus bras dessous.

⸺ … Cela dit, il faudrait quand même que toi et moi révisions ensemble la définition du verbe « effleurer » …

*

 Ba-doum. Ba-doum.

Les pulsions de mon cœur rythmaient le tic-tac de mes mollets, qui rebondissaient à intervalles constants sur la roche de mon perchoir. Ainsi juché là-haut, d’étranges pensées me chatouillaient l’esprit – presque aussi persistantes que les aiguilles dans mes jambes qui battaient tranquillement la mesure.

Et si je sautais ?

Il suffisait de me décaler un peu en avant… et je franchissais les portes de l’autre monde. Que ressentait-on lorsque qu’on chutait ainsi vers l’Oh Almoy Ga ?

Un sentiment de liberté, peut-être. Une joie tranquille d’avoir, d’une certaine façon, réussi à contrôler l’incontrôlable.

Alors, pourquoi pas ?

Mais je ne pouvais pas.

Ah non ?

Je ne pouvais pas fuir ainsi, pas comme ça.

D’autres l’ont déjà fait.

Ce serait lâche.

La lâcheté ne veut rien dire. Tout le monde est lâche. Certains l’assument moins que d’autres.

Mais la vie n’était pas une aventure que j’explorais tout seul.

Je ne pouvais pas faire ça, pas à Fafnir.

Je ne pouvais pas le laisser se transformer en Anam Cráite.

Ç’aurait été injuste.

⸺ C’est ici que tu te planques ? Je tire mon turban ; ça fait une éternité que je te cherche.

Oh… je n’avais pas prévu de me retrouver à nouveau en tête-à-tête avec Ashe de sitôt. La dernière fois… bon. Il s’était passé ce qui s’était passé, inutile de chercher à changer le passé. Mais les évènements avaient tout de même de quoi bouleverser son homme, et j’aurais préféré avoir un peu plus de temps pour les digérer.

⸺ Il va bientôt être temps, remarqua-t-il en laissant son regard dériver vers l’immense sablier qui trônait plus bas.

⸺ Hélas…

J’évitai son regard.

⸺ Ton frère d’écailles va pouvoir sortir, ce n’est pas ce que tu voulais ?

⸺ Pour être tout à fait honnête… j’aurais préféré que ça se passe un peu autrement, j’avoue.

⸺ Pourquoi ?

Soupir.

⸺ Rohïshceinrs, Ashe. On part randonner dans des montagnes désertiques où un Vol – pire, un Nid tout entier – peut nous tomber dessus à tout moment, tout ça pour sauver un croqueur d’œuf qui m’a abandonné quand j’étais encore en langes. Je suis censé être enthousiaste à l’idée d’y aller ?

⸺ Eh bien ! Hana n’est pas la seule qu’un peu d’exercice physique mette sur les nerfs, on dirait !

Éberlué, je regardai Ashe pour la première fois depuis qu’il était arrivé. Puis j’éclatai de rire.

⸺ Dieux, Ashe ! Il n’y a vraiment que toi pour sortir ce genre de phrases dans un moment pareil !

⸺ Enfin, Liam, te sous-estime pas comme ça ! Je suis sûr qu’avec un peu d’entraînement, tu seras capable de ne pas du tout prêter attention aux émotions de la personne en face de toi. Je décèle un grand potentiel en toi, ô mon apprenti : suis mes traces, et ensemble nous pourront vider les tavernes de la Gaërwhenn pendant que le monde s’effondre autour de nous !

Ce garçon était complètement fou…

⸺ Allez, viens ici, me dit-il en m’ouvrant les bras.

⸺ Je ne sais pas si c’est vraiment une bonne idée…

Son sourcil dessina un élégant arc de cercle au-dessus de son œil.

⸺ On est passé un peu au-delà de ce stade, tu penses pas ?

Comme je ne répondais rien, il ajouta :

⸺ Je t’oblige à rien, mais si tu pouvais juste m’exprimer clairement que tu veux pas ou que la dernière fois était une erreur, ça m’arrangerait – histoire que je puisse baisser les bras, ça fait mal de rester comme ça.

Je souris légèrement et vins me blottir entre ses bras qu’il enlaça autour de mon corps roulé en boule. Pas exactement la réponse qu’il attendait, mais il s’en accommoda. Tout en me berçant tranquillement, Ashe se mit à chantonner une drôle de mélodie, une chansonnette aux échos exotiques. Les paroles m’étaient étrangères, aussi n’avais-je foutrement aucune idée de leur signification.

Les sons que le jeune homme modulait n’appartenaient pas au bas-dragonnique ; ils étaient trop graves, trop suaves. Comme si du miel coulait dans mes oreilles. Aucun accent cassant ne venait briser la mélopée, et celle-ci dégoulinait paisiblement de la langue de mon ami à mes tympans.

J’étais habitué aux phonèmes de la langue ancienne, à son timbre clair rythmé par les flux vifs et les écueils abrupts. C’était la première fois que j’entendais la langue d’Ashe.

Hélas pour la poésie du moment, j’étais un peu trop préoccupé par les évènements à venir pour complètement profiter de l’instant présent. Toutefois, je me laissais le luxe de fermer les yeux et d’imaginer que rien n’existait à part cette corniche et le chant grave de ce garçon aux flammes irisées, brisées.

*

 Hana rongeait son frein. Je lui lançai un bref coup d’œil avant de revenir au chemin devant moi. Je n’avais pas trop envie de parler, alors qu’elle suffoquait sous le silence pesant. La connaissant, elle ne devait rêver que de pourvoir m’écraser sous ses questions depuis qu’elle nous – Ashe et moi – avait retrouvé dans les bras l’un de l’autre, mais elle se contenait.

Allez savoir comment, elle se contenait.

⸺ Exactement les deux personnes que je souhaitais croiser. Quelle chance ! La Melhéaïanoska doit guider mes pas.

Un rire ironique perça le silence : Johana allait à notre rencontre de sa démarche froide et impériale, les poignets tout juste oscillants au gré de ses pas. Un frisson dévala ma colonne vertébrale. Sans aucune explication de quelque sorte pour justifier la sensation, un monstre tapi au creux de mes entrailles me les serrait dès que cette femme était en vue. Le même malaise diffus que je ressentais parfois auprès de Lola, mais en beaucoup plus… concret.

Ses longs doigts griffus s’agrippèrent à mon poignet. Avant même que le jappement surpris qui me montait à la gorge n’eut le temps de sortir – comment s’était-elle déplacée si vite ? –, Johana recula d’un pas, un sourire mystérieux dansant sur ses lèvres.

Je baissai les yeux : une breloque reposait au creux de ma paume. À côté de moi, Hana affectait la même expression surprise, les yeux rivées sur sa main en écuelle.

Je n’étais apparemment pas le seul à avoir eu le droit à mon petit cadeau.

Confus, mon attention se reporta sur Johana. Sentant mon regard, celle-ci m’offrit un sourire éclatant – un sourire prédateur – et nous annonça quelque chose dans un bas-dragonnique impeccable, quoique incompréhensible. Puis, sans rien ajouter qui puisse éclaircir son charabia, elle nous dépassa et s’éloigna tranquillement.

Pas du tout étrange, donc.

 ⸺ Tu as saisi quelque chose, toi ?

⸺ Plus ou moins ?

Haussement de sourcil. Hana soupira.

⸺ Je veux dire… je crois, je crois que j’ai à peu près compris ce qu’elle a dit, mais alors ce qu’elle entendait par là… aucune idée.

⸺ Qu’est-ce qu’elle a dit ?

⸺ Voyons voir… Hum, attends, donc… « Que ta, ou la… nature ? essence ? couvre nos pas, Gwydion ». Un truc du genre ? Bref. Et puis après… « Veille… veille lui, sur… voyage » ? En tout cas, elle a parlé de voyage. Et de protection. Je ne suis pas trop sûre. Je crois qu’elle a parlé de coltineur et d’héritage, aussi… ou quelque chose dans le même registre, tu me comprends.

⸺ Pas vraiment, non. Qui c’est, « Gwydion » ?

⸺ Je comptais sur toi pour me le dire !

Je la regardai bizarrement.

⸺ Pourquoi est-ce que je saurais ?

⸺ Ben… c’est toi l’intellectuel, pas moi ! Tu passais ton temps à récupérer tous les morceaux de parchemin qui te tombaient sous la main, non ?

⸺ Ça ne veut pas dire que je me souviens de tout ce que je lis. Et ce nom, là, « Gwydion » … ça ne me sonne aucune cloche.

En vérité, si : le nom résonnait en moi d’une manière un peu trop familière pour que ce soit la première fois où je l’aurais entendu, mais… mais comment expliquer à Hana que ce nom n’évoquait pour moi que le sang et les larmes si je me refusais à l’invoquer devant elle ?

⸺ Je ne savais pas que tu connaissais le bas-dragonnique.

Elle haussa les épaules.

⸺ En toute honnêteté ? Je ne le savais pas non plus. Mais… eh, ça va ?

⸺ Quoi ?

⸺ Tu trembles.

Je baissai les yeux vers mes mains. Elles tressautaient compulsivement, sans pouvoir s’arrêter.

Qu’est-ce qui m’arrivait ?

En toute honnêteté, hein ?

Mes mains étaient trempées de sang.

Le mien ?

Non.

Pas que…

Je tournai la tête. Derrière moi, les corps s’amoncelaient sur le flanc de la colline, entourant le temple en ruine dont d’épaisses colonnes de fumées s’élevaient dans un silence abominable.

Non…

Non

Le sol à mes pieds, maculé d’ichor.

Ma joue, barrée d’un immense trait sanguinolent.

La douleur, hurlant dans chacune des fibres de mon être.

C’est ta faute, tu sais ?

Non…

Ça ne pouvait pas… je ne pouvais pas…

Ce n’était pas réel. Ce n’était pas réel !

Tu crois ça ?

Non, non non, ce n’était pas réel, ce n’était pas réel, ça ne pouvait pas être réel.

Et dire que même tes amis les plus proches ne me connaissent pas…

⸺ Tais-toi, tais-toi.

Pauvre Hana… comment réagira-t-elle en apprenant que le garçon qu’elle a côtoyé pendant tous ces Möks est un parfait inconnu ?

Elle comprendrait.

Elle qui est si désespérée de pouvoir faire confiance à quelqu’un derrière sa carapace…

Elle comprendrait !

Et Ashe ? Après tout, il t’a raconté son plus grand secret, lui…

C’était son choix. Il ne pouvait pas m’en vouloir de faire les miens.

Le déni ne te sauvera pas, tu sais ?

Fafnir.

J’avais besoin de lui.

Où était-il ?

Pathétique.

Fafnir ! Fafnir !

FAFNIR !

Liam !

⸺ Liam, réponds-moi ! Réponds-moi, krâl !

Je clignai des yeux. Face à moi, le visage alarmé de Hana répétait mon nom sans discontinuer, des accents de paniques gonflant au fur et à mesure

⸺ … Hana ?

⸺ Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu t’es mis à trembler, et puis tu t’es complètement figé, et je n’avais plus aucun moyen de te faire réagir, et… qu’est-ce qui s’est passé ?

Je détournai le regard.

⸺ … Rien.

⸺ Rien ? Rien ? Tu… tu te fiches de moi ?

Elle se planta en face de moi, ses yeux lançant des éclairs.

⸺ Est-ce que je suis une blague à tes yeux, Liam Cúchulainn ?

⸺ Ne m’appelle pas comme ça.

Réponds à ma question.

⸺ Non, bien-sûr que non !

⸺ Alors pourquoi est-ce que tu me mens comme ça ? Hein ? Pourquoi ? Qu’est-ce que je t’ai fait pour que tu me fasses aussi peu confiance ?

⸺ Tu n’as rien fait, Hana.

⸺ Alors…

⸺ Alors rien !

Pour la première fois, je croisai son regard. J’y lus de la colère, de la confusion. J’y lus… de la détresse.

Hana… je suis tellement désolé !

⸺ Ce que tu as vu… tu n’as pas à t’en inquiéter. Ça n’affectera pas la mission de ce soir, je te le promets.

⸺ Mais… Liam !

Je la distançai sans un regard en arrière.

 Lorsque j’arrivais à ma chambre, Samira m’attendait.

⸺ Faut qu’on parle.

*

 *Hana*

 Les doigts habiles de Lola terminèrent de lacer mon justaucorps en cuir. Une fois cette tâche conclue, ils s’attaquèrent à ma chevelure, reléguée sur mon épaule gauche le temps d’accomplir la précédente besogne.

En quelques mouvements, mes cheveux furent débarrassés du fichu rouge qui les retenait habituellement et noués en une natte épaisse, entrelacés mille fois jusqu’à ce que n’en subsiste qu’un fétu de cheveux retenu par une lanière grossière.

Je me penchai à demi et récupérai d’une main le bandeau qui gisait au sol.

⸺ Pourquoi tu l’as enlevé ? lui demandai-je en agitant l’accessoire sous ses yeux.

⸺ Tu n’en auras pas besoin, assura Lola en me le confisquant. Et il me gênait pour la tresse.

⸺ J’aimerais bien l’avoir avec moi…

⸺ Ce n’est qu’un accessoire, Hana.

⸺ Mais il ne m’a pas quitté depuis que je suis toute gosse !

Elle se déporta sur ma droite pour que je puisse voir son haussement de sourcil.

⸺ On dirait un trouvère avec sa marotte…

Je fermai les yeux. Quand on m’avait trouvé, on avait trouvé deux choses sur moi : un tatouage sur le bras gauche, et un tissu soyeux d’un rouge profond, clairement au-dessus des moyens du bas-peuple. On ne m’avait jamais caché mon orphelinage – les rumeurs auraient de toute façon rendu la démarche compliquée. Au contraire, on avait tout de suite découpé dans le tissu un fichu (avant de vendre le reste) que j’avais dû arborer fièrement, un symbole éclatant de mes ascendances nobles, étrangères à la cité. Comme si ce n’était pas suffisant d’être une Liée ! Il avait fallu que porte sur mon front la marque de ma différence – en cela, Liam et moi étions assez similaires là-dessus.

Malgré tout, l’objet était le seul souvenir tangible que je conservais de ma vie à Arkën Soa, et m’en séparer était une idée douloureuse. Mais je ne pouvais pas expliquer ça à Lola, je savais qu’elle ne comprendrait pas. Après tout, elle avait décidé d’elle-même d’abandonner les siens pour suivre son propre chemin !

J’eus beau ne rien dire, mon expression parla d’elle-même.

⸺ Fais pas cette tête, tu le retrouveras après…

⸺ Hmm.

⸺ Dis, tu as bien croisé Johana ?

Une ride se creusa entre mes sourcils devant ce changement de sujet imprévu.

⸺ Oui, mais…

⸺ Elle vous a bien confié les pendentifs ? À toi et à Liam ?

Je lui montrai le poignet autour duquel était enroulé un lacet de corde, orné d’une unique perle irisée.

⸺… Bien. Ce sera déjà ça de fait.

⸺ Qu’est-ce que c’est, au juste ? fis-je en me retournant de nouveau pour désigner la cordelette dont le minuscule joyau pendait misérablement.

Comme un corps que l’âme vient tout juste de quitter, réalisai-je avec un frisson.

⸺ Un… porte-bonheur. Oui, c’est ça, un porte-bonheur.

⸺ Mais… pourquoi ?

⸺ Pour vous porter chance, tiens !

Je la considérai un instant.

⸺ C’est rare que toi et Johana vous accordiez sur un truc. (elle blêmit). Surtout pour ça. À la rigueur, que vous en fassiez un pour moi… bon ! Étrange, mais plausible. Mais pour Liam ? Ce n’est même pas comme si l’une de vous était proche de lui !

Elle haussa les épaules.

⸺ Ce n’était pas mon idée. Jo m’en a juste parlé, c’est tout.

⸺ Ce qui n’explique pas le pourquoi de ce cadeau.

⸺ Je te l’ai dit, c’est juste un porte-bonheur !

⸺ Mais pourquoi faire ?

⸺ J’ai vraiment besoin de t’expliquer ?

Un silence passa. Je tentai de comprendre, mais Lola refusait de croiser mon regard.

⸺ … Tu as peur pour moi ?

⸺ Non.

⸺ Tu t’inquiètes, réalisai-je lentement.

Non.

⸺ Au point de vouloir me refiler un grigri stupide au cas où…

⸺ … Au cas où ça se passerait mal, oui ! Et alors ? C’est si aberrant de se soucier un peu de ta sécurité quand tu n’en fais qu’à ta tête et que tu n’as pas l’air du tout de réaliser que tu t’aventures dans la gueule du loup ?

Elle s’éloigna pour aller se rincer les mains dans une vasque en cuivre.

⸺ Je n’ai jamais eu besoin de portes-la-chance jusqu’à maintenant, tu sais ?

Je voulus l’enlever, mais le « Non » retentissant de Lola me freina dans mon élan.

⸺ Crois-moi, tu n’as pas envie de faire ça, me conseilla-t-elle, la voix sèche.

⸺ Non ?

Non.

Je reniflai et posai mes yeux sur le bracelet. Une tignasse rousse et un lit de mouchetures vinrent se superposer à la vision de mon poignet. Je secouai la tête pour m’en débarrasser.

Je ne devais pas le faire comme il le fallait, car le visage narquois resta imprimé dans mon esprit en dépit de tous mes efforts. J’irais même jusqu’à affirmer qu’il en devint plus vivace lorsque je fermai les yeux.

J’allai abandonner l’idée de le déloger, lorsque le faciès changea.

Les traits s’arrondirent, s’adoucirent, la mâchoire s’ovalisa. Sur mille et une taches de rousseurs, six cents et quelques se fondirent sous la peau, qui se nuança d’un léger hâle caramel. Les racines rougeoyantes virèrent au brun de rivière et les épis poussèrent et rebiquèrent à la manière d’un buisson capricieux. Une barbe de même couleur mangea la peau des joues jusqu’aux pommettes, faisant une boucle par le philtrum, retombant sur la lèvre supérieure. Celle-ci se recourba en demi-lune difforme, entraînant avec elle l’inférieure vers le haut et creusant dans la joue droite une menue fossette. Le cuivre des yeux bascula sur un céruléen trouble, bousculé par des vagues de boue et grignoté par la mousse.

 Le Mage.

 J’eus un sursaut de recul et me redressai avec précipitation, renversant mon tabouret. Mon thorax se soulevant par saccade, j’inspirai de profondes goulées d’air pour tenter de me calmer.

Que…

⸺ Hana ?

Je relevai la tête pour croiser la moue soucieuse de mon amie.

Je bredouillai quelques vagues explications, sans vraiment comprendre ce que je bafouillais.

Elle me caressa l’épaule, une expression maternelle lui habillant le visage.

⸺ Allez, vas-y. ils vont t’attendre, m’édicta-t-elle doucement.

Je me relevai, encore chancelante, et quittai les lieux.

*

L’Héritière… elle l’avait vu, elle en était certaine. Elle le sentait au fond de ses tripes. Elle l’avait senti au fond de ses tripes. Où qu’il se soit trouvé, son fantôme avait déniché un moyen de communication… même si son utilité restait encore restreinte.

Cette infiltration ne devrait plus durer très longtemps… songea-t-elle en descendant les marches creusées dans la pierre, avec plus d’espoir que de véritable affirmation.

Les Hommes forment un peuple étonnant, se dit-elle en songeant à tout ce qu’elle avait découvert ici.

Ce groupe, par exemple. Elle avait définitivement bien fait de s’y intéresser… même si son intérêt était passé d’un loisir utile à une nécessité qui n’aurait su souffrir contradiction quand le duo – ou plutôt devrait-elle dire le quatuor ? – était arrivé. Entre l’Héritière, le Porteur, le Mage et le Roi-Pêcheur… et puis elle, bien sûr. Devineresse. Empathe. Et tant de chose encore… Son peuple à elle était tout autant le foyer de mystères que seuls quelques éfrits pouvaient percer.

Bien-sûr, elle n’avait pas eu le choix. Mais même sans la compulsion, elle aurait gardé un œil sur eux.

Une présence insistante se fit sentir. Un froid mordant enserra son cœur entre ses griffes.

On l’appelait. Nul besoin de se demander qui. Elle savait déjà.

Oui, vivement que cette mascarade prenne fin…

*

 Samira nous scrutait un à un, faisant les cent pas.

⸺ Je ne vous cache pas que cette opération relève du suicide, nous déclara la Rôdeuse d’entrée de jeu.

⸺ Sympa, comme initiation, chuchotai-je.

⸺ Tout ça pour sauver les fesses de mon paternel… renchérit-Liam sur le même ton.

Nous échangeâmes un sourire complice. Quelque part, sa réplique sardonique me rassura : j’avais l’impression – mais peut-être n’était-ce que ça, une impression – que Liam commençait enfin à dépasser le traumatisme dans lequel il moisissait chaque fois que son père était mis à l’affiche.

⸺ Si on crève cette nuit à cause de lui, je te jure qu’il va m’entendre, lui assurai-je pour le dérider un peu.

Ou était-ce pour me dérider, moi ? Probablement un peu des deux. Je plaisantais, mais ma vessie était prête à me lâcher à tout moment.

« Comme si je ne réalisais pas du tout que je m’aventurais dans la gueule du loup », hein, Lola ?

Il fallait croire que je le réalisais plus que ce qu’elle ne le pensait…

⸺ Comme je le disais tantôt, cette mission tient du foutu suicide. Du coup, si les deux jeunots pouvaient écouter (elle appuya sur le mot) un peu les instructions qui pourraient leur sauver les miches – et celles des autres…

Oups.

Le stress m’avait fait occulter l’instant présent, obnubilé qu’il était par celui à venir. Liam enfonça – gentiment – son coude dans mes côtes.

⸺ Ta faute, me glissa-t-il du bout des lèvres.

Je voulus répliquer (avec mon coude à moi, entre autres), mais le regard incendiaire que me coula Samira me dissuada de mettre la chose en pratique et me convainquit momentanément de pardonner mon ami pour cet écart de conduite ma foi gratuit.

La Rôdeuse nous tourna le dos pour récupérer une tripotée d’armes qu’elle nous lança à tour de bras, avant d’accrocher les siennes un peu partout sur son corps : un poignard sur chaque bras et sous chaque botte, une hache de jet à sa hanche droite et son sabre fétiche au chaud sous le fourreau coulissant.

Dire qu’elle était armée relevait de l’euphémisme. Elle était plus couverte de métal qu’un chaudron en cuivre. Elle ne portait plus l’arme, elle était l’arme.

Effrayant.

Personnellement, j’accrochai mes lames jumelles à mes fourreaux dorsaux. Suivant l’exemple de la guerrière, je rajoutai à mon arsenal ribambelle de petits couteaux de jet, sait-on jamais. La ressemblance s’arrêtait là, cependant : car je ne pris ni hache ni épée supplémentaire, me considérant assez lourde comme ça.

Comment Samira pouvait-elle marcher (ce qui était déjà un exploit en soit, compte tenu du contexte) silencieusement avec tout ce barda ? Un nouveau mystère avec lequel tapisser la Rôdeuse…

Un glaive me fit toutefois de l’œil lorsque je passais à côté, mais Jëaganh – l’un des deux autres vétérans de la troupe – me le déconseilla, mon rôle consistant globalement à rester en retrait et n’intervenir qu’en cas de pépin. À se demander pourquoi j’avais été appelé. Enfin, moi et Liam, qui se cantonna lui à un arc et deux minuscules poignards, format coutelas de fermier.

⸺ Pas besoin de vous rappeler le plan ?

Suivant l’exemple des autres, je secouai la tête, en dépit des appréhensions qui m’assaillaient de part et d’autre.

Bientôt un Mök et demi que je n’ai pas senti la caresse du soleil sur ma peau…

Un Mök et demi clouée au sol pour Reyja. Un Mök et demi à hiberner, ressentant chaque jour un peu plus le détachement de sa sœur d’écailles.

Je tirai la grimace. Liam travaillait toujours pour le bien des siens… ou en tout cas donnait cette impression. Mais moi ?

Tu te soucies d’eux aussi. Tu n’es pas Liam, me morigénai-je. Et lui aussi agit parfois avec égoïsme. Cela dit…

Cela dit… même Lola avait pu constater l’ampleur des dégâts d’une retraite souterraine prolongée sur un drake comme Fafnir.

En comparaison, Reyja ne semblait pas souffrir de sa situation. Elle semblait si peu en souffrir… que l’idée de me démener pour lui procurer un semblant de la plus élémentaire des libertés ne m’avait même pas effleuré l’esprit.

Menteuse.

Un frisson galopa ma nuque. Discrètement, je décortiquai les alentours du coin de l’œil à la recherche du – ou de la – signataire de cette pensée fugitive qui m’avait manifestement été adressée.

Personne.

*

 Tel un lézard (ce que certains l’estimaient être, les ailes et la taille en plus), Fafnir escaladait la roche avec vélocité, ralentissant tout juste devant les intersections. Pour me débarrasser de cette angoisse tenace qui m’embarrassait l’esprit, je me concentrai sur l’étude de sa morphologie avec une application sans faille.

Ladite étude se prolongea donc jusqu’à une énième intersection qui déboucha sur un cul-de-sac.

Pratique, donc.

De l’une de ses bottes – interminablement longues, soit dit en passant –, Samira extirpa une bille taupe d’une banalité affligeante comme s’il s’agissait d’un présent des dieux.

La Rôdeuse se tourna vers nous.

⸺ Durant les évènements qui vont suivre, je veux un silence complet. Le moindre bruit peut éveiller l’attention d’un Nid, et si un Nid nous repère, on y passe tous. C’est clair ?

Elle posa la minuscule sphère par terre, et commença à psalmodier quelques incantations d’une voix d’outre-tombe. Peu à peu – au fil des formules que la guerrière fredonnait –, la perle se fendilla, filtrant des rais de lumières éclatants.

L’œuf éclot lorsque la thaumaturge clôtura ses chants sur une note sourde, qui résonna sous ma caboche. De son cœur s’éleva une volute cristalline qui s’évapora dans une spirale argentée, laissant place à un disque de la taille d’un homme, miroitant dans les airs.

Une Fenêtre.

Un ordre, et les deux autres Rôdeurs émérites traversèrent le portail, Fafnir à leur suite.

Samira se tourna vers nous.

⸺ Vous savez ce que vous avez à faire ?

⸺ Pas bouger et attendre ? hasardai-je, sans parvenir à dissimuler le trémolo dans ma voix en dépit de tout le sarcasme dont je le déguisais.

⸺ Exactement. Ne tentez surtout pas d’improviser.

⸺ Pigé.

⸺ Parfait. Vous pouvez y aller.

Alors que Liam m’emboîtait le pas, la guerrière le retint d’une main sur l’épaule. Elle lui murmura un mot dont le son ne parvint jamais à mes oreilles, qu’il lui retourna d’un étrange signe de tête avant de se dégager et de franchir la Fenêtre.

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