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 Le lendemain matin, je me réveillai avec une méchante gueule de bois. L'esprit encore embrumé par le sommeil – et un zeste d'alcool mal évacué –, je persistai dans ma demi-somnolence, sans bouger, tentant de mettre de l'ordre dans mes pensées.

Quelque part par-là (où se trouvait « là », je l'ignorais), des chuchotements effrayés me parvinrent. D'abord charabia inintelligible, je réussis malgré tout à en séparer et décrypter les différents mots – sans que leur sens ne me soit introduit.

— ... qu'est-ce que je fais ? C'est de plus en plus fort, je le sens pulser sous ma peau ! Raísk, je ne sais pas combien de temps je pourrais le retenir ! Et s'il me voit ?

— Calme-toi. On va trouver une solution, d'accord ? répondit une voix féminine claire et assurée.

J'imaginai plus que je ne vis le premier intrus (ma chambre, merci bien) hocher furieusement la tête, paniqué.

— Pourquoi ne pas retourner dans ta dernière planque ? suggéra un troisième personnage.

Pourquoi un tel conciliabule se déroulait-il à deux pas de ma couchette ?

— Kent passe son temps à fouiner là-bas, je suis sûr qu'il se doute de quelque chose...

— On oublie la planque, donc. Raísk.

— Ce n'est pas comme si on manquait de grottes.

— Pas faux.

— Mais je ne peux pas y aller maintenant, on va remarquer mon absence...

— Il faudra attendre la nuit, alors.

Un froissement de vêtements se fit entendre, suivi de bruits de pas.

— Tu devrais lui en parler.

— Pardon ?

— Tu. Devrais. Lui. En. Parler.

— De qui ? À lui ?

Silence.

Un juron.

— Tu sais que j'ai raison ! Laisser un secret pourrir entre vous est le pire des poisons !

— Oh, parce qu'on parle de secrets ? Tu veux qu'on parle des tiens, peut-être ?

— Tu sais très bien que ça n'a rien à voir, rétorqua l'autre d'une voix blanche.

— Non, bien-sûr... ironisa le premier.

En l'écoulement de deux grains de sables, le conseiller et le conseillé disparurent.

Comme s'il n'attendait que ça, mon corps – tirant mon cerveau à bout de bras – succomba de nouveau aux affres du sommeil, tapissant l'épisode d'un voile d'amnésie.

 — Liam ? Liam !

Lentement, j'ouvris les yeux. À ma gauche, le visage affirmé de mon ami me souriait moqueusement. Je clignai les yeux.

— Allez, faignant, lève-toi ! Faut y aller, m'admonesta Ashe en se relevant d'un bond.

Il se détourna pendant que je me changeais, et je me dépêchai d'enfiler la chemise et le pantalon de toile posé sur le dossier de l'unique chaise de la pièce – autant vous dire qu'à trois pour une, il fallait parfois se battre pour obtenir le droit divin de poser sur le siège son béni postérieur.

Je jetai un coup d'œil à la tunique roulé en boule au pied de mon lit, qu'il me semblait avoir porté la veille.

Les évènements de la soirée étaient encore flous dans ma mémoire, mais je me souvenais avoir discuté avec une personne sur une bonne partie de la nuit. L'alcool, aussi. Ça, je m'en souvenais bien. Et au cas où je l'aurais malencontreusement oublié, une migraine de tous les diables – je ne citerais pas de nom à part le mien – aurait tôt fait de me le rappeler.

— Super, grognai-je dans ma barbe.

Profitant du fait que Ashe soit sorti pour m'attendre à l'extérieur, je m'approchai du coin de la pièce, où était posée la salle de bain collective. Ledit titre désignait en fait une vieille bassine en métal, cabossée de tous les côtés, dans laquelle on avait versé l'équivalent un pichet d'eau gelée.

Je m'accroupis au niveau de l'objet, et m'aspergeai copieusement le visage. Alors que, les idées un brin rafraîchies, je m'essuyais le visage avec le carré de lin qui reposait sur le rebord métallique, mes yeux s'accrochèrent au pâle reflet dans l'eau, troublé par les mouvements de l'onde. Depuis quand avais-je l'air si fatigué ?

Depuis que tu te prends des cuites au lieu de mettre à profit tes rares temps de repos ? suggéra Pseudo-Hana, narquoise.

*

 Dévisager n'était pas quelque chose de poli. Tous les parents du monde l'apprenaient à leurs enfants. Mais lorsque mon ami, colocataire et compagnon de route tirait une tête de six pieds de longs, je pouvais difficilement m'en empêcher. Depuis que nous avions quitté la chambre, celui-ci évitait mon regard, la tête entre les épaules, le front contemplant le sol. Que dire ? Le dilemme était là. Je connaissais Ashe depuis un certain temps, en étais proche – ou du moins était-ce ce que j'imaginais –, mais l'étais-je assez pour m'immiscer dans des problèmes qui semblaient le ronger de l'intérieur ?

Enfin, il attendait peut-être que je le pousse un peu pour ouvrir sa besace... Dans le doute, je finis par lui poser l'inévitable question :

— Ça va ?

— Hmm.

— Ah. Bon. Très bien. Et sinon, il se passe quoi ?

En douce. Subtil.

— Hmm ?

— Oh, tu m'as l'air... pressé, c'est tout.

— Hmm.

Clairement, il y avait kobold en plein air. Où était passé le charmant jeune homme qui m'avait réveillé tantôt ?

— S'il y a une embrouille, tu peux m'en parler, tu sais.

Je crus voir un instant le garçon se figer sous mes mots, mais il retrouva bien vite la respiration qui l'avait un instant déserté.

— Il y a un truc...

Je me redressai, à l'écoute.

— ... Mais je ne peux pas t'en parler.

Ah !

Surprenant mon allure décontenancée, il s'empressa de poursuivre :

— Ce n'est pas contre toi, hein ! C'est juste... j'ai besoin de temps.

Je hochai la tête en silence.

*

Vive l'eau froide.

En vérité, je ne savais pas vraiment si un filet d'eau gelé pouvait vraiment vous débarrasser d'une migraine, mais il se trouvait que depuis que mon passage par les douches (mon temps était trop maigre pour que je puisse me permettre de passer par les sources), mon mal de tête persistant m'avait gracieusement dispensé de sa présence.

Le brouhaha qui régnait dans le réfectoire avait, d'habitude, une touche plutôt apaisante : entendre les uns qui apostrophaient les autres à par-dessus les tables donnait l'impression d'une grande famille, un cocon sécurisant – mais bruyant.

Hélas, quelques injonctions au calme édictées par le grand-chef vinrent troubler les chants de la foule.

Coincé entre Youseph et Mélisande, je fis la grimace : la dernière fois qu'une annonce de ce genre avait eu lieu dans cette pièce, ça aurait pu très mal se goupiller. Hana avait réussi à désamorcer la situation, mais il s'en était tout de même fallu de peu – très peu.

En attendant que tous soient présents et bien installés (même si la plupart étaient debout), je jetai un coup d'œil au carnet ouvert sur la table, dont la reliure était composée d'un patchwork de cuir et de tissus.

Pour comprendre la fonction de l'insolite objet, j'interrogeai là-dessus le colosse à qui appartenait très vraisemblablement le journal. Celui-ci, en train de tailler la pointe d'une plume dégarnie au couteau, m'informa de ses inflexions paisibles qu'il comptait prendre note des annonces et autres propos à suivre.

J'écarquillai les yeux.

— Le « compte-rendu » ? Qui t'a demandé de faire une chose pareille ?

Je conservais le « absurde » qui me pendait aux lèvres, est-on jamais trop prudent.

— Personne. J'agis pour mon propre compte.

Est-on jamais trop prudent.

— Pourquoi faire ?

Ce fut mon autre voisine qui répondit :

— Consigner le savoir. Qui sait si l'Histoire n'est pas en train de s'écrire sous nos yeux ?

— La mémoire est faillible. Le plus tôt le papier absorbera le souvenir sera le mieux, ajouta Youseph en ouvrant un flacon d'encre brunâtre.

Mes yeux circulaient de l'un à l'autre, interdits.

Notre histoire, racontée encore et encore à des générations et des générations d'enfants comme on raconte les légendes d'antan devant la cheminée ? Ça paraissait tellement inconcevable.

Et pourtant...

 Les mots de Kent éclatèrent notre bulle :

— Vous vous en doutez bien, nous ne vous avons pas rassemblés ici pour des peccadilles.

« Peccadilles » ?

Ah ! Est-ce qu'au moins la moitié des Chasseurs de Nuit connaissait ce terme ?

Samira reprit le flambeau :

— Depuis des septaines, des cycles, même ! les Colporteurs trifouillent le pays pour glaner et rassembler les rares informations qui nous font cruellement défaut. Les temps de latence ont pas été simples pour tout le monde, c'est vrai.

Elle posa sa voix, attisa le suspense de sa déclaration.

— Mais aujourd'hui, je peux vous assurer que vous aurez pas attendu pour des prunes : on sait enfin où a été enfermé Cúchulainn !

En une seule phrase, le silence durement acquis quelques poignées de sables auparavant vola en éclats : murmures, chuchotis, cris, clameurs, braillements... le désert lui-même n'aurait pas réussi à camoufler un tel vacarme (quelle ironie !). L'on pouvait dire ce que l'on voulait, mais si même le plus menu écho de cette cacophonie ne suffisait au premier dragon avoisinant pour identifier nôtre location, nous pouvions nous estimer chanceux.

Après un état provisoire de bastringue de tous les côtés, la foule calma ses ardeurs d'elle-même – non sans s'être au préalable auto-détruit les tympans –, à l'écoute de ce qui allait suivre.

— L'information nous a été communiquée il y a quelques jours de cela ; mais, aussi tentant que cela puisse être, nous ne pouvons pas céder à la précipitation, expliqua Kent.

Pause. Ménagement de l'information, public en haleine.

— Certains se sont peut-être senti un regard fixé sur eux, une présence inhabituelle...

Seconde pause. Le temps que quelques concernés se reconnaissent (ou croient se reconnaître). Kent repris la main et enchaîna sur la volée :

— Nous n'avons cessé de vous observer en même temps que nous peaufinions les détails de notre plan, afin de désigner ceux parmi vous les plus aptes à cette mission, une occasion aussi pour de renouveler les rangs des Rôdeurs, d'expérimenter un peu de sang neuf.

Désormais, plus une seule respiration n'osait troubler le discours du vieil homme. De ces mots, tous avaient deviné l'ampleur de l'implicite, et tous en étaient pendu aux lèvres gercées du vieillard.

— Aujourd'hui seront nommés les membres du corps de sauvetage.

Silence royal. Il se serait mis à danser et marcher sur les mains en chantant à tue-tête que ça n'aurait pas eu plus d'effets.

D'un calme tout-aussi monarchique, il énuméra les noms des Chasseurs de Nuit requis, commençant par Samira pour conclure sur Hana, en passant par deux autres noms qui survolèrent mon esprit.

Celle-ci singea sur ses lèvres un « désolé » muet à qu'elle m'adressa. Désolée de quoi ? Que je ne sois pas de l'aventure, ou de sauver mon père ? La connaissant, il devait s'agir de la seconde option.

Je haussai les épaules, elle sourit.

 Un son.

 Un choc.

 Avais-je, auparavant, énoncé le terme conclure ? Balivernes ! Le vieux sournois venait d'ajouter à la liste un dernier nom.

 Le mien.

 Le monde s'arrêta de tourner pendant un bref instant – à moins qu'il ne se soit agi que d'une mauvaise impression. La vision floue de mon corps sautant sur la carcasse rabougrie du machiavélique grand-père s'esquissa sommairement au-devant de mes pensées, mais je la chassai avec un soupir. L'opération était un peu trop périlleuse pour le simple et puéril bénéfice de montrer mon mécontentement.

Kent formula quelques consignes à l'égard du mince cheptel qu'il avait réuni, mais je n'y prêtai guère l'oreille. L'estomac noué, je me forçais tant bien que mal à enfourner le pain de seigle qui se subrogeait à mon petit déjeuner.

*

 Une fois dehors, je fouillai les environs du regard à la recherche de Samira.

Là !

Je fusai vers elle en aboyant son prénom.

— Ça veut dire quoi, ça ? m'exclamai-je en arrivant à sa hauteur. Où est-ce que vous avez vu que j'étais volontaire pour crever à Rohïshceinrs en essayant de sauver la peau de mon paternel ?

Elle roula des yeux et essaya de me contourner. Je lui bloquai le passage. Le jeu se poursuivit ainsi quelques grains de sables jusqu'à ce que, de guerre lasse, la guerrière n'envoie ses jointures s'écraser sur mon abdomen. Aussi solide qu'une feuille de papier, mon corps se plia en deux.

Krâl.

— Estime-toi heureux que je n'ai pas frappé autre part, Liam, parce que je peux t'assurer que ce n'est pas l'envie qui m'a manqué.

Heureux, heureux...

L'acte de respirer m'étant alors profondément douloureux, je ne pris pas la peine de déballer ce que j'avais sur le cœur. Devant mon manque de répartie, elle poursuivit :

— Au cas où tu l'aurais pas remarqué, t'as pas ton mot à dire là-dedans : Kent affecte, tu obéis. Fin de l'histoire.

— Alors... vous... m'estimez... suffisamment... capable... pour sauver votre... votre chef... adoré ? C'est trop d'honneur... articulai-je péniblement, mains sur les cuisses.

— Dans ton cas, c'est pas les facultés militaires qui priment, évidemment...

S'agissait-il d'une manière déguisée de m'envoyer au casse-pipe ?

— Ouais, je me doutais bien que ce n'était pas mon spectaculaire talent d'épéiste qui m'avait valu d'être choisi, ricanai-je avant de me stopper brusquement : ce rire jaune me faisait souffrir le martyre.

Comme aucune réplique ne rebondissait de l'autre côté, et que ma respiration avait cessé de siffler, je me permis d'ajouter :

— En fait, je ne suis pas obligé de venir, pas vrai ?

— Tu crois ça ?

— Je veux dire, vous pouvez difficilement me forcer... et je ne suis clairement pas votre dernier atout. Enfin, si... tu me comprends.

Elle claqua sa langue contre son palais.

— Je suis déçue, tu sais ? Valider ton inaptitude au combat ne veut pas dire que je suis assez stupide pour choisir un soldat sur la simple base du favoritisme. Ton paternel t'a pas amené ici, Bouclettes, tu l'as fait tout seul. Mais on en a déjà discuté hier soir.

— Hier soir ? répétai-je, perdu.

De quoi pouvait-elle bien parler ? J'avais beau de ne pas me rappeler de chaque minuscule détail de la veille, j'étais certain de ne pas avoir croisé la Rôdeuse de la journée !

Comprenant mon trouble, celle-ci précisa :

— La gueule de bois que tu t'es récolté ce matin t'a pas choqué outre mesure ? Ma parole, je suis tombé sur un collègue d'Ostrom !

— Ma gueule de...

En même temps que les mots roulaient sur ma langue, tout me revint.

Krâl !

Le rictus qui ourlait les lèvres de la guerrière se mua en sourire carnassier.

— Pas si habitué que ça à la piquette maison, finalement... Rejoins-nous dans la salle de stratégie dès que tu te seras calmé.

Et comme elle remarquait les poings serrés, elle ajouta :

— Vraiment calmé.

*

 J'étais au bord de la crise de nerfs. Deux révolutions de sablier s'étaient écoulées depuis que nous nous étions réunis, à entendre les grosses têtes déblatérer sur le pourquoi du comment de cette expédition.

Du coin de l'œil, j'observais les sables s'écouler grain par grain par l'entonnoir de cristal, s'entassant en une montagne dorée aux reflets rougeoyants dans le réceptacle inférieur.

Par deux fois, j'avais observé les rouages s'enclencher et le mécanisme s'inverser, et par deux fois, mon abattement avait redoublé. En calculant, j'en arrivais à avoir quadruplé ma lassitude. Joli record.

Les voix continuaient, mais leur son et leur propos coulaient sur ma peau sans parvenir à la traverser. Ma forteresse charnelle – et spirituelle, cela va de soi – prête à tenir un siège, ses occupants s'en trouvaient l'esprit fort joyeux : mes pensées se permirent donc d'aller vagabonder sur le chemin de ronde, là où la vue sur le sablier demeurait imposante et majestueuse.

Où en avaient-ils trouvé un si beau ?

Des rainures vermillon striaient la surface transparente, se dispersant sur les courbes du sablier. Les socles avaient été taillés et polis dans un bois semblable à de l'acajou, dansant parmi différentes nuances d'encre brune. Celui qui les avait fabriqués avait inscrit sur leur flanc circulaire une myriade de symboles runiques, miroitant fébrilement.

L'aspect global était plutôt épuré, mais chaque détail était travaillé avec une finesse... Les filaments qui serpentaient sur le verre fragile paraissaient avoir été volés au crépuscule et fondus dans un filet de nuages. Le bois que j'avais comparé à l'acajou possédait une couleur trop profonde et une identité trop propre pour avoir été récupéré du tronc d'un arbre banal ; j'étais prêt à parier toutes mes maigres économies que celui sur lequel la matière avait été prélevée venait des sylves du Bois des Mille Lucioles – le royaume des Sidhí.

Rien n'avait été mis de côté lors du façonnage de l'objet, pas un seul pouce du sablier n'avait été laissé de côté, chacun avait été travaillé et affiné à son summum pour atteindre un idéal de perfection.

Pour un peu, j'aurais juré qu'il s'agissait d'un authentique Galhwyrdnez. À bien y réfléchir, c'était même tout à fait possible.

Les Rôdeurs ramenaient toujours toutes sortes d'artefacts exotiques, sans prendre la peine de faire le tri. Quelqu'un s'était-il aperçu de la rareté et de la valeur de cet objet ? L'un des sabliers originels, conçu par Geber Galhwyrdnez lui-même, celui qui, le premier, s'était penché sur le mystère des sables, et avait mis au point les premiers dispositifs aptes à compter et dénombrer le temps. Le père des alchimistes.

Kent devait l'avoir remarqué. S'il y avait bien une chose que j'étais prêt à lui concéder, c'est qu'il avait potassé son sujet. Le reste...

Oh, on ne peut pas lui enlever non plus sa capacité à manipuler les gens comme bon lui plaît ! remarqua Pseudo-Hana.

Je reconnus la pertinence de son intervention, puis mes yeux retombèrent sur la flasque supérieure du Galhwyrdnez : son contenu avait déjà chuté de moitié.

Encore une belle révolution de sablier qui s'annonçait...

*

 Allongé sur ma couchette, je reluquais le plafond de l'alcôve d'un air absent. La présence de Fafnir enrobait mon esprit, mais je le gardais à distance. Je n'avais pas envie de replonger là-dedans – même si c'était pour mon bien –, et lui ne chercherait que ça. À la place, je me concentrais sur la pierre au-dessus de moi, cherchant à en détailler les aspérités

Tout plutôt que de penser à Thierragan.

Mais j'avais beau scruter le plus minutieusement possible le grain de la roche dans ses plus subtiles nuances, tracer le contour du lichen là où son trait s'adoucissait et là où les frontières entre champignons et minéraux s'effaçaient, son nom ne cessait d'aller et venir en moi, en dépit de mes injonctions peu amènes destinées à le faire déguerpir une bonne fois pour toutes.

La lutte me semblait perdue d'avance.

Graduellement, cependant, sa pensée fut bientôt remplacée par le visage rond et chaleureux de ma mère.

Ses boucles fauves, ses yeux noisette rieurs, la fossette qui creusait sa joue chaque fois qu'elle esquissait le plus mince sourire... une femme magnifique. Ma mère était une femme magnifique. Que n'aurais-je pas donné pour lui ressembler, à elle, plutôt qu'à lui...

Mu d'une impulsion soudaine, je me redressai, saisis une feuille de parchemin un peu racorni et un fusain que m'avais offert Hana, et commençai à la croquer.

 Qu'espérai-je, au fond ? Je ne le savais pas trop. La représenter le plus fidèlement possible avant que ses traits ne s'estompent, ne se diluent dans mes souvenirs, raccrocher son image érodée par le temps et la souffrance à quelque chose de concret, une promesse pour ne jamais oublier...

La mémoire est faillible. Le plus tôt le papier absorbera le souvenir sera le mieux.

Je traçai donc. De courbes discrètes et un peu floues naquirent deux iris pleines de vie, la courbe de ses lèvres, son nez droit un poil crochu, sa frange de cils épais et ses sourcils clairs...

Le temps s'écoulait grain par grain, inéluctablement. Je n'en avais cure. Chaque appui de charbon me ramenait un peu plus vers elle, m'isolant du reste du monde et de toutes les souffrances que j'avais vécu. Par le biais de cette esquisse, enfin, je pouvais de nouveau la voir, presque la toucher.

Et puis soudain, la béatitude fit place à l'effroi : sur le rectangle de palimpseste ne trônait plus une figure maternelle, mais le monstre dont elle était censée me protéger.

Lui.

Le dessin de ma mère avait glissé pour s'étaler au sol, et plongé dans ma transe, j'avais continué à dessiner sur un autre papier. Mais il n'était pas le seul à avoir eu l'honneur d'une ébauche : recouvrant le premier croquis de ma mère que j'avais réalisé, une dizaine d'autres la représentant gisaient au sol, inertes.

Je me baissai et ramassai l'un d'entre eux. Le sourire de ma mère avait disparu, l'étincelle dans son regard s'était envolée. Son nez avait été assombri, et sa bouche se crispait d'une manière que je ne connaissais que trop bien.

Je lâchai le dessin. En saisis un autre. Cette fois-ci, elle n'était plus seule : je l'avais rejoint sur le parchemin. Les membres tendus, les yeux écarquillés, les joues striés de larmes. Des cris, une dispute.

Un autre dessin. Celui-ci pue l'alcool. Dans la main de ma mère, une bouteille vide. Dans la mienne, une autre, pleine. Je tente de la lui enlever. Je la supplie, je pleure, je hurle, elle hurle en retour. Ne m'écoute pas. Je-je-je-je...

J'en prends un autre. Lui. Encore. Je viens de retomber sur mon dernier croquis. Ses ailes immenses, imposantes, envahissantes, effrayantes... il prend toute la page, il en sort. Il est là, devant moi, me fixant entre ses pupilles fendues, il se délecte de ma peur. Il tend la patte vers moi, il...

Je hurle !

 — C'est qui ?

On m'arracha la feuille des mains. La gauche effleura ma cicatrice, puis revint en vue : pas de sang, rien. Elle n'avait pas changé. Pas depuis quatorze Möks.

— Un dragon d'Arkën Soa ?

— Ça m'étonnerait. Avec une envergure pareille et des couleurs aussi éclatantes, je l'aurais remarqué.

— Ou pas.

Récupérant de mon émoi, je levai les yeux. Au-dessus de moi, Hana, Ashe et Aaron se tenaient les uns à côté des autres, commentant son esquisse.

Le Renard s'accroupit pour s'emparer de l'une de celles sur laquelle figurait ma mère.

— C'est ta mère ?

D'un geste vif, je lui arrachai le parchemin des mains. Le rouquin ne m'opposa aucune résistance, trop surpris par la véhémence de mon acte pour songer à riposter.

— Eh, calme-toi ! me lança Hana. Qu'est-ce qui te prend ?

Son ton incrédule et teinté d'agressivité me blessa, tout en me mettant hors de moi. N'était-elle pas censée me comprendre, elle qui était passée par les mêmes horreurs que moi ?

Non. Pas toutes, pas autant.

Et pourtant, malgré les évènements qui nous avaient jetés l'un contre l'autre, elle ne prenait pas ma défense contre l'intrus qui osait s'en prendre à mon jardin secret, à mes douleurs intimes ? Pire que ça, elle le défendait ?

Krâl !

Je m'apprêtai à lui rétorquer une ou deux réponses bien senties (elle avait l'air irritée, ça en faisait deux), mais Ashe ne m'en laissa pas le temps :

— On est venus voir comment tu te débrouillais.

— Pardon ?

— On voulait savoir comment tu vivais la nouvelle de l'expédition, et puis... Hana nous a expliqué pour ton père.

Je la foudroyai du regard.

— Ne me regarde pas comme ça, exigea-t-elle d'un ton revêche en fuyant mes yeux orageux. Ils savent tenir leur langue.

— Oh, mais ce n'est pas pour eux que je me fais du souci... Là tout-de-suite, c'est d'une autre personne dont je me méfie !

Son expression s'assombrit, faisait ressortir la flamme de ses yeux brûlants.

— Et quoi ? Je devais les laisser croire que t'étais un enfoiré qui se réjouissait de savoir son père en train de crever ? C'est ça, que tu me proposes ?

— Ce que je propose, c'est que tu arrêtes de raconter les secrets des autres à qui veut les entendre dès que ça te chante !

— Mais krâl, Liam, ils ne sont pas aveugles ! Alors si tu veux te charger de répondre à leurs questions la prochaine fois, pas de problème pour moi, mais ne disparais pas comme ça !

— Je ne-

STOP !!!

De concert, Hana et moi nous retournâmes vers celui qui venait de s'interposer.

— Par les vents d'Oashar, vous êtes impossibles ! Ça vous avance à quoi, de vous disputer comme ça ?

À première vue, la réponse était toute trouvée. Hélas, la question était judicieuse, et je peinais à planifier une réponse imparable à sa réplique.

— Hana, tu connaissais le risque, tu savais qu'il serait blessé. Tu as choisi de nous le révéler en connaissance de cause – et je ne dis pas que tu as eu tort, je constate juste –, alors assume, et pour l'amour du ciel, ne t'énerve pas comme tu viens de le faire. Tu sais comme moi, mieux que moi ! à quel point il est chamboulé, alors n'agis pas comme si tout était normal !

Elle croisa les bras mais ne répondit rien. Dans le langage Hanaien, un silence comme celui-ci valait un « pardon ».

Une denrée rare.

— Et toi, Liam... je m'imagine bien que ça ne doit pas être simple pour toi, mais évite de te défouler sur les autres, d'accord ? Hana nous a raconté la vérité parce qu'elle avait peur – à tort, mais passons – que notre estime de toi baisse à cause de ça. Elle n'a pas fait ça pour le plaisir du ragot, mais parce ce que tu es son ami et qu'elle te respecte.

Je grommelai, mais finit par jargouiner une perle d'excuse au cœur d'un amas de crottin.

— Ceci étant dit... on a d'autres choses à régler, conclut Aaron en s'étirant (le saligaud s'était bien gardé d'intervenir jusque-là, alors même qu'il était – partiellement – à l'origine de la brouille). Ashe ?

Les joues de celui-ci virèrent d'un brun riche à un gris cendreux. Nerveux, il se racla la gorge et me déclara, d'une voix vacillante mais déterminée ;

— Faut que je te parle d'un truc.

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